Michel Barnier Premier ministre : un négociateur nommé à Matignon
Après deux mois de flottement, Emmanuel Macron a désigné le nouveau chef du gouvernement. Vétéran de la politique française, auréolé de son statut de représentant de l’Union européenne lors des accords du Brexit, le Savoyard revient au premier plan.

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Il a souvent été le plus jeune. Conseiller général à 22 ans, benjamin de l’Assemblée nationale en 1978 – Emmanuel Macron avait 4 mois lorsqu’il décroche un siège –, président du conseil départemental de la Savoie à peine après 30… A 73 ans, Michel Barnier bat un autre record, celui de Pierre Bérégovoy, nommé Premier ministre de François Mitterrand à 66 ans, en 1992. Le nouveau locataire de Matignon, nommé ce jeudi 5 septembre par Emmanuel Macron, a deux fois l’âge de son prédécesseur, Gabriel Attal, plus jeune Premier ministre de la Ve République à 34 ans. «La jeunesse est un défaut que l’on corrige chaque jour davantage», répondait-il en 2021, citant Raymond Poincaré, lorsque des mauvaises langues mentionnaient son âge face à ses concurrents de la primaire présidentielle du parti Les Républicains.
Cinquante-huit jours après le second tour des législatives anticipées et huit semaines après la démission de Gabriel Attal, le Président a mis fin à la vacance du pouvoir en laissant sa chance à l’ex-négociateur de l’Union européenne pour le Brexit, entre 2016 et 2021. La fin d’un interminable feuilleton, qui aura vu son lot de prétendants s’approcher virtuellement de Matignon, de l’ex-Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve au patron LR des Hauts-de-France, Xavier Bertrand – les deux hypothèses les plus sérieusement étudiées dans la dernière ligne droite. Michel Barnier, lui, était soutenu par Alexis Kohler, secrétaire général de l’Elysée et plus proche collaborateur du Président, selon plusieurs sources à droite.
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«Accord tacite avec l’extrême droite»
Vieux routier de la famille gaulliste au CV bien garni, l’ancien ministre résistera-t-il à une motion de censure à l’Assemblée ? C’était, selon l’Elysée, le principal critère retenu par Emmanuel Macron, qui a poussé le chef de l’Etat à sonder notamment le Rassemblement national à ce sujet. «Si c’est Marine Le Pen qui choisit…» se lamentait mercredi un leader de la droite, quand une élue régionale LR jugeait le comportement du chef de l’Etat «effarant». Européen convaincu, farouche opposant au Brexit, Barnier bénéficiera-t-il de la mansuétude du RN, parti qui proposait en 2014 une sortie de l’UE ? Croqué en «fossile» de la vie politique par le député RN Jean-Philippe Tanguy, l’ancien ministre «ne fait rêver personne», a chargé Sébastien Chenu, vice-président du parti à la flamme, jeudi matin sur BFM TV, l’accusant d’être «soumis à la doxa européenne». Ce proche de Le Pen laisse toutefois entendre qu’il pourrait lui laisser sa chance s’il s’engageait notamment à instaurer la proportionnelle aux législatives.
A gauche, l’accueil est plus tranché. «L’opposition de droite fera l’objet d’une sanction parce que ce sera pour mettre en œuvre une politique de droite», a prévenu jeudi, sur France 2, le président du groupe socialiste à l’Assemblée, Boris Vallaud. Dans un communiqué, le Nouveau Front populaire et sa candidate à Matignon, Lucie Castets, ont critiqué le choix d’Emmanuel Macron, accusé de «nou[er] un accord tacite avec l’extrême droite» après avoir opté pour un Premier ministre de droite.
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Un ennuyeux, disent ses détracteurs
Loyal et fidèle – il n’a jamais quitté LR –, le Savoyard est en revanche apprécié dans son camp, notamment de Laurent Wauquiez, à qui il avait proposé un ticket pour Matignon lors de la primaire de la droite. A l’époque, l’ancien commissaire européen avait surpris jusqu’à ses plus proches en musclant sérieusement son discours, copiant le discours du RN, afin de rivaliser avec ses concurrents internes (dont Eric Ciotti). Outsider devenu favori du scrutin interne, avant de terminer en troisième position, Barnier avait proposé un moratoire sur l’immigration, ainsi qu’un «bouclier constitutionnel» sur le sujet, une manière de contourner d’éventuelles condamnations de la Cour de justice de l’UE ou de la Convention des droits de l’homme. Une attaque en règle des fondements de l’Union européenne, qui avait provoqué la consternation des partenaires européens de la France.
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Michel Barnier, sortie de recours
Ministre sous Edouard Balladur (Environnement), Alain Juppé (Affaires européennes), Jean-Pierre Raffarin (Affaires étrangères) et François Fillon (Agriculture), Barnier a toujours cultivé son image de «gaulliste social». Un héritage de ses mentors : l’ancien député de Savoie Pierre Mazeaud (alpiniste chevronné qui fut membre de la première expédition française qui réussit à gravir l’Everest en 1978) et Antoine Rufenacht (ex-maire du Havre). Homme d’expérience et de dialogue, à la haute silhouette et au regard bleu perçant, Barnier a souvent été décrit pour son austérité, son sérieux un poil rigide. Un ennuyeux, disent ses détracteurs. Ses proches louent sa fidélité, sa rigueur, sa capacité à dégager des compromis. Diplômé en 1972 – année où la gauche s’accorde sur son programme commun – de l’Ecole supérieure de commerce de Paris, Barnier a toujours entretenu des liens avec ses anciens collaborateurs, communicants, conseillers techniques, du Quai-d’Orsay à Bruxelles, en passant par les élus locaux. Pratique pour dégainer un cabinet rapidement, avant de s’attacher à la tâche plus ardue de la composition d’un gouvernement.
Victor Boiteau à suivre sur LIbé
Réaction de Marie Pochon à la nomination de Michel Barnier au poste de Premier Ministre
Crest, le 5 septembre 2024
Ce jeudi 5 septembre, le Président de la République a fait le choix de nommer à Matignon Michel Barnier. À l’encontre du vote des Français-es, Emmanuel Macron a mis le Rassemblement national en position d’arbitre du choix du Premier ministre, acceptant ses conditions et sa méthode. En nommant Michel Barnier, qui n’a pas appelé au barrage républicain et dont les positions sur l’immigration, notamment, résonnent avec celles du RN, il tourne ainsi le dos aux millions d’électrices et d’électeurs qui ont fait, dans les urnes, un barrage républicain historique en France le 7 juillet dernier. Obsédé par la préservation de son bilan néolibéral et sa volonté de ne pas voir la réforme des retraites abrogée, Emmanuel Macron a écarté d’office le Nouveau Front Populaire et fait donc le choix de l’alignement sur la droite radicalisée.
Pour Marie Pochon, députée de la Drôme, “Cette nomination est l’exact contraire de ce qu’il fallait faire. Emmanuel Macron nomme un homme qui a été élu député pour la première fois en 1978 sous l’étiquette RPR (!!) soit 12 ans avant ma naissance, qui a été ministre de l’Environnement (quand j’avais 3 ans), Ministre aux Affaires Européennes, aux Affaires Étrangères, de l’Agriculture et de la Pêche, Commissaire Européen, sénateur depuis tant d’années. Cela ne démontre pas d’un changement de cap tant attendu et qui devrait résulter des élections législatives, ni d’un renouveau du champ politique. Comment peut-on attendre de ceux qui en sont responsables la résolution des crises que nous vivons aujourd’hui ? C’est lunaire ! J’écouterai avec attention la Déclaration de Politique générale du nouveau Premier Ministre, mais il est bien évident que si l’exigence d’œuvrer pour le pouvoir de vivre, pour la dignité de chacun dans ce pays, pour l’égalité territoriale, pour le renforcement de l’État de droit, pour la refondation de notre École républicaine et de nos services de santé, pour la préservation du climat et de la biodiversité : au vu du parcours politique de Monsieur Barnier, et des idées qu’il a pu défendre qui sont leur exact opposé, je suis malheureusement certaine qu’il mènera une politique absolument contraire à tous ces enjeux. Pour ces raisons, et pour l’insulte que sa nomination représente envers toutes celles et ceux qui ont fait le front Républicain, il est évident que je ne pourrai que voter une censure contre sa nomination.”
Marie Pochon, députée de la Drôme