Les obsessions de Trump menacent une expérience du CERN
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Une recherche menée à Genève a été placée sur une liste de projets considérés comme néomarxistes aux États-Unis.
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En bref:
- Une recherche menée par des scientifiques américains au CERN se retrouve épinglée pour «propagande néomarxiste».
- Elle figure dans une liste de 3400 études ciblées par le sénateur républicain Ted Cruz.
- L’histoire est symptomatique de la vague de censure qui s’abat sur le monde scientifique aux États-Unis.
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L’affaire peut paraître anecdotique, mais elle est emblématique de la vague de censure qui s’abat sur le monde scientifique aux États-Unis. Une expérience menée au CERN par des chercheurs de l’Université de l’Illinois s’est retrouvée mise à l’index, du moins sur le papier, pour cause de subversion d’extrême gauche.
Comment est-ce possible? Le 20 janvier, sitôt en poste à la Maison-Blanche, Donald Trump intimait l’ordre aux agences fédérales de mettre fin au financement de programmes de recherche labellisés DEI, pour «diversité, équité et inclusion». Ces programmes avaient été conçus dans les années 90 déjà pour encourager l’accès aux femmes ou aux minorités ethniques à la recherche scientifique. Le label peut aussi simplement garantir qu’une étude respecte des critères de non-discrimination.
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3400 études mises à l’index
Bras armé de la nouvelle politique, le sénateur républicain Ted Cruz a établi une base de données listant quelque 3400 projets de recherche financés par la National Science Foundation (Fondation nationale pour la science). Il les qualifie de «wokes», et faisant de «la propagande néomarxiste».
Bon gré mal gré, l’agence s’est basée sur ce registre pour se mettre en conformité avec le décret de la Maison-Blanche et envisager de couper ses aides financières. Pour l’heure, une décision de justice a suspendu cette perspective, mais reste l’impression chez les scientifiques américains que le ciel peut leur tomber sur la tête à tout instant.
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C’est au milieu de cette liste rouge qu’on trouve le programme de recherche mené à Genève par une équipe de scientifiques américains. Il bénéficie d’une aide de la National Science Foundation à hauteur de 2,2 millions de dollars. S’appuyant sur les essais du LHC, le plus grand accélérateur de particules du CERN, son but est de mieux comprendre l’Univers, mais il a également une dimension pédagogique. Les recherches vont servir à l’enseignement secondaire dans des écoles de Chicago accueillant une population constituée de minorités sous-représentées dans le domaine scientifique.
Où se cache le diable marxiste dans cette quête? Pour le savoir, il faudrait sonder l’univers mental du Républicain. Dans sa mise à l’index, l’étude du CERN est taguée du mot «race», visiblement la cause du délit.
Partenaire important
À Genève, au sein de l’organisation, on ne comprend pas très bien ce que signifie ce fichage. «D’une manière générale, la communauté scientifique se demande quelles implications concrètes pourront avoir les orientations de la nouvelle administration américaine. Mais c’est un peu tôt pour le dire», commente son porte-parole, Arnaud Marsollier.
Les chercheurs américains impliqués dans les projets menés au CERN ou en collaboration avec l’organisation représentent une communauté importante, quelque 2100 personnes. Et même s’ils ont un statut d’observateur, les États-Unis sont un partenaire très important pour l’institution. Sous l’ère Biden, Washington s’était engagé à soutenir le projet de Futur collisionneur circulaire du CERN.
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Censure à gogo
Aux États-Unis, quantité de scientifiques ont témoigné de situations absurdes à cause du fameux décret. La radio publique américaine NPR rapporte par exemple le récit d’une chercheuse en neurosciences qui a vu le financement de son étude sur le cerveau menacée, parce que celle-ci réclamait un échantillon de population constitué d’origines et de classes sociales diverses. Dans sa présentation, l’étude comportait le mot «diversité».
Le décret sur les programmes DEI n’est évidemment pas la seule menace qui pèse sur les scientifiques. Le nouveau Département de l’efficacité gouvernementale dirigé par Elon Musk s’emploie à laminer les agences fédérales œuvrant dans la santé, le social ou encore l’environnement, en coupant massivement dans les emplois et les budgets pour la recherche, avec des effets jusque dans les universités. On vient par exemple d’apprendre que l’Agence de protection de l’environnement va perdre 65% de ses effectifs, et les effets en cascade seront sans précédent.
Ces coupes s’associent clairement à un dessein politique destiné à censurer tout ce qui ne rentre pas dans le nouveau cadre idéologique du pouvoir, dénoncent de nombreux scientifiques. L’effacement de milliers de données et le bannissement de thématiques en elles-mêmes, comme le réchauffement climatique, en sont peut-être les symboles les plus flagrants.
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