« La colère est devenue, de Trump à Le Pen, une arme puissante pour l’extrême droite »
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Philippe Bernard, Editorialste
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Des émotions comme la colère peuvent anesthésier la réflexion, faire oublier les faits, et même déclencher un vote contre ses propres intérêts, constate dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste
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Jamais, depuis deux générations, une époque n’a fourni simultanément autant de motifs de colère et de crainte que la nôtre. Entre l’état du monde et celui de la société, entre les guerres et les injustices sociales, entre la folie de certains dirigeants, l’impuissance des politiques, l’essor de nationalismes, le défaitisme climatique et la panne d’idées constructives, une liste des raisons de s’indigner pourrait abreuver la totalité de cette chronique. Si l’impression d’avoir atteint un sommet en la matière peut prévaloir, la montée de la « colère » comme thème de débat politique et angle de traitement médiatique s’est étalée sur deux décennies, comme en témoigne, par exemple, l’augmentation spectaculaire de l’occurrence de ce mot dans les titres du Monde.
Voici quinze ans déjà, le regretté Stéphane Hessel, ancien résistant et déporté, déclenchait l’enthousiasme avec sa brochure Indignez-vous !, qui appelait à refuser la xénophobie, le grignotage des droits sociaux et la « dictature » des marchés financiers. En 2017, les « insoumis » de Jean-Luc Mélenchon se donnaient le mot d’ordre d’« aller chercher la colère des gens ». Vecteur de changements sociaux depuis la nuit des temps, l’indignation peut être mise au service du progrès.
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« Lorsque la colère s’appuie sur des arguments moraux, exprime des normes et s’inscrit dans un contexte d’injustices récurrentes, elle peut avoir un puissant effet de transformation collective (…). Les grands mouvements de protestation sont souvent déclenchés par un grief personnel auquel d’autres personnes s’identifient ensuite », écrit Eva Illouz qui, dans Explosive modernité. Malaise dans la vie intérieure (Gallimard, 448 pages, 24 euros), analyse le lien entre nos émotions et les soubresauts du monde.
La multiplication des sujets d’indignation peut être vue comme une évolution positive puisqu’elle reflète la diffusion de la culture démocratique de l’égalité et le refus des discriminations. Ainsi le fossé entre les promesses de la devise républicaine et la réalité vécue, la trahison de la méritocratie, alimentent le flot des colères légitimes. De même que la multiplication des fortunes insensées et protégées, alors que se répand la précarité des modes de vie, du travail et des revenus, encore amplifiée par les algorithmes. Que notre intolérance à l’intolérable ait diminué paraît plutôt une bonne nouvelle.
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Donald Trump le colérique, à l’aéroport de Morristown, dans le New Jersey, le 20 juin 2025.
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Machine infernale
L’ennui est que des émotions comme la colère peuvent anesthésier la réflexion, faire oublier les faits, et même déclencher un vote contre ses propres intérêts. Comment expliquer autrement que des bataillons issus des classes populaires américaines aient, comme les milliardaires, choisi pour président un magnat de l’immobilier qui réduit les impôts des riches et trahit sa promesse de stopper les guerres ? Comment comprendre autrement qu’en France le Rassemblement national (RN), qui n’offre que le bouc émissaire de l’immigration comme exutoire aux exaspérations populaires, soit le premier parti choisi par les ouvriers français ?
« Depuis le début de ce siècle, nous basculons peu à peu (…) dans un monde (…) où l’indignation tous azimuts a peu à peu remplacé le langage de la démocratie. (…) Le scandale, comme son propulseur, l’indignation, ne tolère pas la pensée. C’est la raison pour laquelle il est aussi l’une des armes favorites des extrêmes », écrit Olivier Mannoni, traducteur français de Mein Kampf, dans Coulée brune. Comment le fascisme inonde notre langue (Héloïse d’Ormesson, 2024). Or, faute de perspectives politiques à gauche, la colère est devenue, de Trump à Le Pen, une arme puissante pour l’extrême droite.
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A chaque événement de société violent, ou devant l’inflation, le chômage, la pénurie de logements ou les difficultés des services publics, le RN dégaine ses réponses simplistes, attisant le ressentiment contre des cibles nébuleuses comme les étrangers, l’Union européenne, les écologistes, les juges ou autres élites déconnectées. C’est « un parti qui se nourrit des colères », a résumé dans Le Monde, en mai 2024, Anne Muxel, directrice de recherches au Cevipof (CNRS-Sciences Po).
Cette machine infernale à ressentiment n’a nul besoin, pour attirer les électeurs, de proposer la moindre solution crédible ni de résoudre ses contradictions flagrantes, par exemple entre libéralisme économique et interventionnisme étatique. A l’extrême droite, l’idée que certaines personnes (étrangers, minorités raciales ou sexuelles) bénéficient de ressources ou d’aides qui leur sont refusées en est le plus redoutable levier.
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« Chacun prétend être la victime de l’autre »
« Quand un narratif de ce type est ancré dans de puissantes émotions comme la colère et le ressentiment, il s’impose comme interprétation et transforme le ressentiment en réalité, explique Eva Illouz. De toutes les émotions négatives, la colère est celle qui contribue le plus au vote populiste. » La multiplication des colères engendre celle des catégories de « victimes », au point que « l’espace public en vient à être saturé par les récriminations de différents groupes dont chacun prétend être la victime de l’autre ».
Les réseaux sociaux, dont la colère est l’un des carburants essentiels, accélèrent cette acrimonie généralisée. Dans La Guerre de l’information (Tallandier, 2023), l’historien David Colon raconte comment Steve Bannon, figure de l’extrême droite américaine, a été le premier à exploiter politiquement le fait que « les contenus générant de la colère attirent cinq fois plus de vues que ceux déclenchant des émotions positives ».
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Sortir de cette spirale infernale du ressentiment et du « eux ou moi » mortifère suppose de raisonner au lieu de condamner, de proposer au lieu de vouer aux gémonies, de réfléchir au lieu de jouer sans cesse sur les émotions. Bref, de proposer des perspectives. Au soir de sa victoire aux législatives, en juillet 2024, le député de la Somme François Ruffin (ex-La France insoumise) a appelé à « transformer la colère en espérance ». Reste à donner un contenu à cette dernière.
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Philippe Bernard , Éditorialiste à suivre sur Le Monde