La gauche en mode kamikaze à l’approche de la présidentielle
Parmi la dizaine de prétendants pour 2022, tous prônent le rassemblement mais chacun soigne sa petite boutique.
A treize mois du premier tour de l’élection présidentielle, la gauche n’en finit plus d’afficher ses divisions. Semaine après semaine, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, dévoile des pans d’un programme présidentiel sans avoir encore de champion(ne) pour le porter. Arnaud Montebourg, qui a quitté le PS, propose un « contrat » pour une « revalorisation de la France » mais l’ancien ministre de François Hollande n’est pas (encore) candidat. Seul Jean-Luc Mélenchon est, pour la troisième fois, candidat déclaré. Le leader de La France insoumise (LFI), qui compte sur une « dynamique d’adhésion », s’est même jamais « senti si prêt à gouverner ». En coulisses, ou au grand jour, une dizaine de prétendants fourbissent leurs armes en vue de l’échéance de 2022.
Tous ces candidats virtuels partagent le même objectif : empêcher un second duel, au deuxième tour, entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Tous prônent le rassemblement de la gauche et des écologistes mais chacun soigne sa petite boutique. On peut dire, en recourant à une métaphore, que ces combattants de l’impossible font figure de kamikazes, ces pilotes japonais qui, pendant la seconde guerre mondiale, effectuaient des raids-suicides et écrasaient leur avion sur des navires américains. Ils voulaient affaiblir l’ennemi à défaut de le vaincre. En 2022, les « kamikazes » de la gauche veulent se battre, avec ce qui ressemble à une énergie du désespoir, pour tenter de déjouer les pronostics et se hisser au second tour. Mais, avec ses divisions, la gauche court le risque d’un suicide politique.
Naufrage collectif
Dernier en date des partants pour cette folle aventure, Fabien Roussel, secrétaire national du Parti communiste. Allié à André Chassaigne, le député du Puy-de-Dôme qui, déjà en 2011 et en 2016, s’était opposé au ralliement à la candidature de M. Mélenchon, le député du Nord s’était fait élire en 2018 à la tête d’un parti centenaire mais bien malade, sur une volonté d’indépendance qui passait par une candidature autonome. Samedi 13 mars, il a officialisé sa candidature devant le conseil national du PCF. « Tout est fait, a-t-il lancé, pour installer dans les esprits le duel du second tour de cette élection. (…) Refusons ce piège. »
Pour faire passer la pilule, M. Roussel, décidé à aller « jusqu’au bout », a affiché sa fidélité à l’« union de la gauche », « dans les gènes » des communistes. Dimanche 21 mars, dans Le Journal du dimanche, il a proposé « un pacte avec les autres forces de gauche pour que les législatives » permettent un rassemblement. Si sa candidature est ratifiée par un vote des militants, le 9 mai, elle va contrarier la quête des parrainages pour le leader de LFI.
Ces équipées individuelles portent en germe un naufrage collectif. Selon un sondage IFOP, réalisé du 5 au 11 mars pour Marianne, au premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron obtiendrait 24 %, derrière Marine Le Pen à 28 %. La gauche serait purement et simplement laminée. Dans l’hypothèse testée, M. Mélenchon recueillerait 10 %, Anne Hidalgo, qui porterait alors les couleurs du PS, 8 %, et Yannick Jadot, pour Europe Ecologie-Les Verts (EELV), 6 %. Aucun ne serait en position d’accéder au second tour.
Selon un sondage Ipsos-Sopra Steri pour L’Obs, réalisé fin janvier, si le PS et EELV s’accordaient sur une candidature commune – ce qui paraît peu probable –, M. Jadot récolterait 17 % et la maire de Paris, 16 %, encore loin de la marche ouvrant la porte du second tour. Il ne s’agit certes que d’une photographie à un instant donné et, en treize mois, alors que nombre d’inconnues subsistent sur la sortie de la crise sanitaire, le paysage peut évoluer. Mais il faudrait un miracle pour chambouler la donne.
Utopie
Le PS, qui n’est plus du tout en position hégémonique à gauche, a multiplié les signes d’ouverture. M. Faure s’est dit « prêt à se ranger » derrière les Verts en 2022, acceptant ainsi, au grand dam des barons hollandais, un éventuel « effacement » de son parti. Echaudé par l’absence de renvoi d’ascenseur, le député de Seine-et-Marne a durci le ton : « En 2022, sans candidat commun, a-t-il averti, on prend le risque évident de dérouler un tapis rouge sous les pieds du duo Macron-Le Pen. » Et il ne perd pas une occasion de tacler M. Mélenchon : « Pour l’instant, Jean-Luc Mélenchon a un candidat : lui-même. Il a un projet, le sien, et il demande à tout le monde de s’aligner. C’est une conception curieuse du rassemblement. » Le patron des socialistes, qui ne prévoit pas de primaire comme en 2006, en 2011 et en 2016, cautionne à l’avance Mme Hidalgo, jugeant qu’elle « ferait une excellente présidente ».
Toujours sûr de lui, le porte-drapeau de LFI ne donne pas tort à son ancien camarade. « Aujourd’hui, l’union c’est la confusion », proclame l’ancien ministre de Lionel Jospin qui refuse de « renoncer à tout » pour « s’entendre avec les autres » : « Si on ne parle pas d’Europe, de planification, de VIe République, de défense nationale, on ne parle de rien. » Les optimistes espèrent que les élections régionales et départementales des 13 et 20 juin, si elles sont maintenues, dégageront un nouvel horizon. Dimanche 21 mars, M. Mélenchon, invité de France Inter, France Télévisions et Le Monde, a tendu la main aux seuls Verts. Mais l’union sacrée, EELV, PS, PCF, LFI, dans les Hauts-de-France, a peu de chances d’être dupliquée ailleurs.
Tous les ingrédients sont réunis pour que, pour la quatrième fois depuis que le chef de l’Etat est élu au suffrage universel, la gauche soit, comme en 1969, en 2002 et en 2017, absente du second tour. Seule une candidature rassemblant toute la gauche, de LFI aux écologistes, pourrait, peut-être, déjouer cette hypothèse… Une utopie. A défaut, en mai 2022, la gauche pourrait bien signer son arrêt de mort. Au suicide collectif s’ajouteraient des naufrages individuels pour chaque candidat. Un scénario kamikaze.
