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Les femmes kurdes, piliers de la liberté dans un Moyen-Orient en crise

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Les Kurdes, en particulier les femmes, incarnent un potentiel important pour l’établissement de sociétés fondées sur les principes universels des droits humains en s’opposant à l’obscurantisme religieux qui empoisonne la région, rappelle l’écrivaine Nazand Begikhani.

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Une jeune combattante kurde du Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) dans la région autonome du Kurdistan irakien, le 8 mars 2026.

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Nazand Begikhani, poétesse, titulaire de la chaire Vincent-Wright et enseignante à Sciences-Po Paris
09/03/2026 
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Le 2 mars, Yanar Mohammed, figure féministe kurde majeure en Irak, a été abattue devant son domicile par deux hommes appartenant à des milices chiites pro-iraniennes. Défenseure infatigable de l’égalité de genre, elle menait depuis des années des campagnes contre les crimes d’honneur, les mariages précoces et forcés, ainsi que contre toutes les formes de violences faites aux femmes. Son assassinat s’inscrit dans une montée alarmante des violences de genre, que l’on pourrait qualifier de «féminicide», et qui touche aujourd’hui l’Irak comme d’autres pays du Moyen-Orient.

Cette intensification de la violence contre les femmes ne peut être dissociée du contexte de guerre et de chaos politique qui ravage actuellement la région. Depuis plus d’un siècle, les femmes kurdes, historiquement connues pour leur participation politique et militaire, mènent une lutte intersectionnelle contre les différentes formes d’oppression patriarcale et étatique.

Si elles sont largement connues pour leur rôle déterminant dans la lutte contre l’Etat islamique, notamment au sein des forces combattantes en Syrie et en Irak, elles sont tout autant engagées dans la défense des droits des femmes, de l’égalité et de la liberté.

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Lors d'une manifestation à Erbil de solidarité avec les combattantes kurdes en Syrie, suite une vidéo montrant un soldat syrien se vantant d'avoir coupé la tresse (qui est un symbole de résistance, de beauté et de force) d'une combattante kurde à Raqqa, le 23 janvier 2026.
Lors d’une manifestation à Erbil de solidarité avec les combattantes kurdes en Syrie, suite une vidéo montrant un soldat syrien se vantant d’avoir coupé la tresse (qui est un symbole de résistance, de beauté et de force) d’une combattante kurde à Raqqa, le 23 janvier 2026. 
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Au Kurdistan d’Irak, depuis le soulèvement de 1991, les femmes se sont engagées activement dans des campagnes de sensibilisation contre l’inégalité structurelle et les pratiques discriminatoires inscrites à la fois dans certaines traditions et dans le système juridique baassiste hérité des années 1960.

Grâce à leur mobilisation civique et à leur persévérance, ainsi qu’au soutien de certains membres progressistes du gouvernement régional, tels que le président Nechirvan Barzani, elles ont obtenu plusieurs avancées importantes : la reconnaissance des crimes d’honneur comme des meurtres ne bénéficiant d’aucune circonstance atténuante, l’abolition de la polygamie dans plusieurs juridictions, ainsi que le droit au divorce accompagné de dispositions plus équitables en matière de garde des enfants.

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Montée de l’islamisme

Pour faire face aux violences domestiques, elles ont également été derrière les élites politiques et les ont mobilisés en faveur des droits des femmes. Cette mobilisation a conduit à l’ouverture de centres de refuge pour les femmes en danger et à la mise en place de programmes de formation destinés aux juges, aux forces de l’ordre et aux cadres gouvernementaux.

Par ailleurs, elles ont initié la création de centres de recherches en études de genre afin de conceptualiser ces enjeux sociétaux et de produire un savoir fondé sur des enquêtes de terrain menées, selon des méthodes féministes et éthiques. En 2011, le Parlement régional du Kurdistan a ainsi promulgué une loi progressiste sur les violences domestiques, unique dans la région.

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Malgré les obstacles – notamment la montée de l’islamisme depuis l’émergence de l’Etat islamique en 2014 – les femmes continuent à repousser les limites, et Yanar en était un exemple emblématique.

Au Kurdistan syrien, le Rojava, les femmes ont également été essentielles dans la défaite de l’Etat islamique, notamment lors des batailles de Raqqa et de Kobané. Mais elles ont aussi joué un rôle fondamental dans la gouvernance de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Aanes) pendant près d’une décennie. Elles ont intégré l’égalité dans les structures politiques et sociales et ont réformé des lois inspirées de la charia afin d’abolir la polygamie, le mariage précoce et certaines inégalités en matière d’héritage.

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Sous leur impulsion, l’institutionnalisation du système de coprésidence – imposant qu’un homme et une femme partagent les responsabilités politiques – est devenue une pratique courante, non seulement au Kurdistan syrien, mais aussi dans certaines structures politiques kurdes en Turquie.

Ces acquis sont aujourd’hui menacés. Le régime syrien a lancé, en janvier dernier, une offensive qui a provoqué des massacres et l’occupation d’une grande partie de la région autonome kurde. Les femmes continuent néanmoins à se mobiliser pour préserver leurs acquis politiques.

Leur vigilance s’explique notamment par le risque d’une intégration de leurs institutions dans le système gouvernemental syrien, conformément à l’accord conclu le 29 janvier entre le président syrien Ahmed al-Charaa, ancien jihadiste, et les Forces démocratiques syriennes.

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Principes universels des droits humains

En Iran, les femmes kurdes ont été à l’origine du mouvement Jin, Jiyan, Azadî «Femme, vie, liberté» après l’assassinat de la jeune étudiante kurde Jina Mahsa Amini en 2022. Ce slogan est devenu, pour de nombreux Kurdes, l’équivalent symbolique de «Liberté, égalité, fraternité» en France : un appel universel.

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Malgré les obstacles - notamment la montée de l’islamisme depuis l’émergence de l’Etat islamique en 2014 - les femmes continuent à repousser les limites, et Yanar en était un exemple emblématique. Ici, lors de la même manifestation à Erbil.
Malgré les obstacles – notamment la montée de l’islamisme depuis l’émergence de l’Etat islamique en 2014 – les femmes continuent à repousser les limites, et Yanar en était un exemple emblématique. Ici, lors de la même manifestation à Erbil. 
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Le mouvement, qui a dépassé les frontières ethniques en Iran, a considérablement ébranlé le régime des ayatollahs. Aujourd’hui, repris par des femmes et des défenseurs des droits humains dans le monde entier, ce slogan est devenu un symbole global de résistance et d’émancipation.

Ces exemples suffisent à démontrer que les Kurdes ne sont pas simplement des «milices séparatistes» cherchant à remettre en cause les frontières héritées des accords coloniaux du XXᵉ siècle – comme certains médias les ont récemment décrits. Au contraire, ils incarnent un potentiel important pour le progrès et pour l’établissement de sociétés fondées sur la liberté, l’égalité et les principes universels des droits humains.

Il ne fait guère de doute que ces principes s’opposent frontalement aux dérives idéologiques et aux pratiques islamistes radicales qui empoisonnent le Moyen-Orient depuis la fondation de la république islamique d’Iran.

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Trahis par les puissances occidentales

Au lieu de réduire les Kurdes à un imaginaire unidimensionnel de «guerriers courageux», le monde gagnerait à reconnaître et à valoriser les principes qu’ils défendent et mettent en pratique dès qu’une brèche de liberté le permet. Ils sont devenus, bien souvent, les garants de valeurs qui dépassent leurs propres frontières : la démocratie locale, l’égalité entre les sexes, la lutte contre l’obscurantisme religieux et la protection des minorités.

Mais dans un ordre mondial dominé par les rapports de force plutôt que par les valeurs, les Kurdes ont été – et restent en grande partie – trahis par les puissances occidentales, au premier rang desquelles les Etats-Unis. Les Kurdes sont aujourd’hui conscients que ces mêmes puissances n’hésitent pas à faire appel à eux lorsque cela sert leurs intérêts stratégiques pour ensuite les abandonner dès que l’équilibre géopolitique l’exige.

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Cette lucidité suffira-t-elle à protéger leur projet politique et à préserver leur inspiration pour l’égalité et pour la justice dans le contexte géopolitique turbulent du Moyen-Orient ?

L’assassinat de Yanar nous rappelle que la démocratie est fragile et que l’émancipation et la liberté peuvent susciter de nouvelles formes de domination et de répression.

Reconnaître l’importance stratégique du combat des femmes kurdes pour la liberté et pour l’égalité n’est pas un simple geste symbolique. C’est affirmer que, dans une région secouée par la violence et les idéologies totalitaires, elles représentent l’une des forces les plus cohérentes, courageuses et visionnaires pour la liberté et la dignité humaine.

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Nazand Begikhani, poétesse, titulaire de la chaire Vincent-Wright et enseignante à Sciences-Po Paris
09/03/2026 

1 Commentaire

  1. Merci pour ce texte éclairant tant au niveau des femmes kurdes qu’à celui du rôle des Etats-Unis et de l’Occident dans son ensemble.

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