
Alain Damasio : « On ne retrouvera l’envie de vivre qu’en renouant les liens au vivant »
Pour l’écrivain de science-fiction, pourfendeur du « techno-cocon » et de la société de contrôle, un nouveau récit du progrès est en train de s’écrire dans la convergence des luttes sociales anticapitalistes et des combats écologiques, et dans la construction d’un « art de vivre technologique » qui émancipe sans être aliénant.
Du plus politique des auteurs de science-fiction français, on connaît le puissant imaginaire et la critique ardente des technologies addictives et de la société de contrôle. Son dernier ouvrage, Scarlett et Novak (Rageot, 64 pages, 4,90 euros), interpelle les adolescents sur les risques mortifères de l’addiction au smartphone. On sait moins qu’Alain Damasio, inlassable arpenteur de garrigues et de montagnes, s’essaye à reconnaître, ou plutôt à « éprouver », le vol du milan royal et du circaète Jean-le-blanc.
L’auteur de La Zone du dehors (CyLibris 1999 ; La Volte, 2007), de La Horde du contrevent (La Volte, 2004) et des Furtifs (2019) nous reçoit dans son appartement marseillais, en bordure du parc des calanques, la Méditerranée à l’horizon. Mais ses rêves sont ailleurs, sur un bout d’alpage où il nourrit le projet de construire, avec d’autres, un lieu « où expérimenter ce monde dans lequel on aurait envie de vivre ».
Pour l’auteur de dystopies souvent inspirées du réel, il ne fait plus aucun doute que dans un monde aux ressources limitées, le récit d’un progrès porté par l’innovation technologique et la croissance économique a déjà tourné court.
L’écrivain, dont la conscience politique s’est forgée à la lecture de Nietzsche (1844-1900) et Deleuze (1925-1995), cite désormais avec le même enthousiasme les ouvrages d’écologie politique de Bruno Latour, le philosophe naturaliste Baptiste Morizot, ou les travaux de la juriste Sarah Vanuxem sur le concept de « communs fonciers ».
Un nouveau récit reste à inventer mais lequel ? Pour Damasio, il passe par l’esquisse d’un art de vivre avec une technologie « conviviale » et émancipatrice, le patient retissage des liens « à soi-même, aux autres et aux autres espèces », et la défense d’un droit à expérimenter, au sein de « zones autogouvernées » (ZAG), d’autres règles sociales, politiques et environnementales.
En mai 2020, vous aviez cosigné un appel à dire « non à un retour à la normale », publié dans « Le Monde ». Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui, alors que la vie commence à reprendre son cours ?
On vit depuis un an et demi une expérience vitale et douloureuse, qui pourrait relever de la science-fiction, dans son essence, à savoir réaliser ce qui n’était au départ qu’un concept, une potentialité. Avec le Covid-19, la possibilité abstraite d’un confinement individuel à l’échelle de quatre milliards de personnes est devenue réelle : on s’est retrouvé cobayes dans un laboratoire anthropologique mondial !
Les gouvernements peuvent tester en temps réel des pratiques qui auraient été inimaginables avant – la traçabilité extensive, la distanciation physique, les lois liberticides, le télétravail et le téléenseignement généralisé –, avec toutes les conséquences attenantes, quelques-unes positives et beaucoup d’autres toxiques.
« Réchauffement, siphonnage féroce des ressources naturelles, panique face à un petit virus, qui aura tué, allez, un millième de la population mondiale, marquent la fin de la “techneuphorie” »
Je suis curieux, comme le serait un chercheur, de voir la suite : comment on sort d’une année de distanciation physique, quelle mémoire va-t-on garder de cette expérience, quels plis disciplinaires et quels déplis libérateurs va-t-elle imprimer en nous ?
Des mutations s’esquissent : la désurbanisation, un désir de nature, un retour incroyable à la terre, l’amorce de nouveaux imaginaires du progrès. Cela me rend plutôt optimiste. J’en espère aussi une radicalisation des luttes face aux injustices toujours plus massives que ça a généré.
A l’heure des crises écologique, sanitaire, économique, faut-il repenser la notion de progrès ?
Le grand récit du progrès que portait la modernité, avec la nature pour décor et ressources à exploiter, s’épuise. Cette tension commune vers un idéal de société dont l’innovation technologique est le carburant, la croissance économique le moteur, et le confort « machiné » l’horizon, un peu comme une trinité magique, a atteint son point d’impossibilité.
On ne fonce même plus dans le mur : on s’épuise à rouler dans le sable jusqu’au cœur d’un désert qu’on terraforme jusqu’au tragique. Le réchauffement climatique, le siphonnage féroce des ressources naturelles, et maintenant, la panique face à un petit virus, qui aura tué, allez, un millième de la population mondiale, marquent la fin de la « techneuphorie ».
En revanche, la notion de progrès reste pour moi pertinente dans sa dimension méliorative. Dans beaucoup de philosophies, notamment les écoles grecques, on trouve cette idée de tendre sans cesse vers un mieux. Transposé à l’échelle d’une société, ce désir d’amélioration peut s’incarner dans le combat politique et l’idée qu’on ne peut pas se satisfaire de l’état actuel du monde, qu’il faut donc le transformer. C’est ça le « progressisme » politique. Penser cette transformation nécessite des points d’appui imaginaires, dont on manque aujourd’hui.
C’est grâce à l’innovation technologique qu’on bénéficie aujourd’hui de vaccins anti-Covid-19. Quelle peut être la place de la technologie dans les nouveaux imaginaires que vous évoquez ?
Le Covid-19 a aussi montré les limites de la science ! Il ne s’agit pas de renoncer à la technologie, il s’agit d’esquisser avec elle un art de vivre qui nous émancipe. Si le vaccin nous libère de la distanciation physique, s’il permet une nouvelle proximité, il est utile et précieux !
Je suis technocritique, ce qui ne veut pas dire technophobe, puisqu’il n’y a pas d’humanité sans technique. La technique commence avec l’aménagement de l’espace, qui protège les bébés humains jusqu’à ce que leur cerveau soit assez développé pour qu’ils puissent se débrouiller seuls. Le philosophe Peter Sloterdijk parle à ce propos de « couveuse entrouverte ». La technique est donc ontologiquement liée à l’émergence de l’être humain. Nous sommes des mammifères mus par ce désir de contrôler leur environnement par l’outil.
On doit envisager la technocritique au sens noble : comme outil spéculatif pour repenser notre relation au monde. Savoir déjouer, au moins apprivoiser, par exemple l’interfaçage constant qu’impose le smartphone, pouvoir sortir de cette vie passée à caresser une vitre !
Cette réflexion sur le numérique devrait même être enseignée à l’école au même titre que les maths et le français. On pourrait consacrer les cours de techno à montrer comment on fabrique nos auto-addictions, comment les plates-formes construisent des boucles addictives dopaminergiques extrêmement puissantes pour créer de la dépendance aux jeux vidéo et aux réseaux sociaux, et comment on peut développer au contraire ses capacités mémorielles, cognitives, stratégiques avec des jeux et des applis qui nous font vraiment progresser.
Quelles sont vos sources d’inspiration dans l’histoire des technocritiques ?
Ivan Illich (1926-2002) reste une référence forte. Son travail sur la convivialité renouvelle pour moi l’idée de progrès et représente un horizon pour aujourd’hui. Il fait une distinction clé entre l’autonomie et l’hétéronomie vis-à-vis de la technique. Lorsqu’on n’a pas la capacité de bricoler, de comprendre ou de s’approprier le fonctionnement d’une machine, on perd en autonomie et en potentiel d’émancipation. Une technique qui ne peut plus émanciper se retourne vite contre son utilisateur : c’est elle qui va lui dire comment se comporter.
Illich prend le vélo comme exemple de machine émancipatrice. Même un blaireau en mécanique comme moi est capable de réparer une chaîne qui a sauté ou un patin coincé ! J’ai une autonomie sur mon vélo, pas sur mon scooter ni sur un vélo électrique, encore moins sur la plupart des nouvelles voitures qu’on démarre en appuyant sur un bouton « On ». Si tu n’as pas la carte électronique, en cas de panne, tu ne peux rien faire.
« On ne peut pas penser ou créer sans mémoriser. Plus on délègue ces compétences aux applis, moins on peut réfléchir. On s’impuissante doucement »
C’est aussi vrai pour l’informatique. On accède à une certaine émancipation quand on peut comprendre comment les logiciels sont programmés et donc être à même d’en modifier le code. Cette appropriation n’est pas qu’individuelle, bien sûr. La convivialité est par définition communautaire, comme on le voit pour les communs numériques comme Wikipédia : tout le monde peut débattre, améliorer l’article, le critiquer.
Dans les milieux où règne une économie de la misère, le bricolage est dominant parce que les savoir-faire sont partagés et mis au service du groupe. Au début de la pandémie, on a vu cette débrouille se déployer face à l’inaction de l’Etat, pour fabriquer des masques et des respirateurs avec les moyens du bord. La stupidité de l’Etat vertical a été de ne pas vouloir s’appuyer sur ces bricolages locaux, pourtant très efficaces et adaptés à la situation.
A quel moment passe-t-on d’une technologie émancipatrice à une servitude ?
Le critère le plus important pour déterminer la valeur profonde d’une technologie, c’est selon moi la distinction entre pouvoir et puissance – un concept qu’on trouve chez Spinoza, que Gilles Deleuze a beaucoup repris aussi. Pendant longtemps, les courbes du pouvoir et de la puissance technologiques ont crû de façon semblable. Chaque avancée de l’une développait l’autre. Au tournant du siècle, j’ai l’impression qu’on est entré dans des pratiques où les pouvoirs du numérique se paient d’une diminution inquiétante de nos puissances (de vivre, de faire, directement). On outille formidablement nos paresses, on maximise nos sensations de contrôle et on externalise au maximum nos capacités cognitives vers la machine.
Pourtant ces tâches mineures (se souvenir, s’organiser, hiérarchiser…) sont indispensables pour garder une certaine vitalité cérébrale. On ne peut pas penser ou créer sans mémoriser par exemple. Plus on délègue ces compétences aux applis, moins on peut réfléchir. On s’impuissante doucement.
Tout un travail est à faire pour construire un art de vivre technologique, atteindre un optimum de sobriété dans l’utilisation du smartphone qui puisse nous apporter de la puissance sans nous aliéner. Trouver une forme d’épicurisme numérique.
Epicure distinguait les désirs fondamentaux – manger, dormir – et les désirs vains – avoir des honneurs, du pouvoir. De la même façon, il nous faut distinguer dans les outils numériques ce qui est superflu de ce qui nous est absolument nécessaire. On a un mal fou à trouver ce point optimal, car on manque encore d’une culture numérique suffisamment solide pour créer un « esprit de contre-addiction », capable de contre-effectuer nos servitudes.
Vos livres sont lus par une majorité de jeunes adultes, qui sont aussi consommateurs de ce « techno-cocon » que vous critiquez. La bataille est-elle déjà perdue ?
Le design de la dépendance qu’ont mis en place les Gafam est tellement intense et maximisé qu’il est très difficile d’y échapper. Depuis les années 1980, le capitalisme a gagné sur le terrain du désir. Il a réussi à le préempter et à l’orienter vers ses objets de consommation.
Avec l’arrivée du numérique, cette économie de désir s’est concentrée sur les réseaux sociaux et la consommation en ligne de séries télévisées, de musique, de jeux vidéo, de services ou d’achats ; ce que j’appelle le techno-cocon, par lequel on évite d’affronter les altérités.
« On a besoin de laboratoires micropolitiques, où l’on peut expérimenter ce monde dans lequel on aurait envie de vivre, en essayant de construire une autonomie ouverte »
Pour dépasser la dépendance, il faut se battre sur le terrain du désir. On ne pourra gagner qu’en trouvant une alternative au techno-cocon et à la course à l’innovation dont l’homme augmenté représente l’aboutissement, une sorte d’acmé de la courbe technophile.
Et la seule force qui me semble capable de lutter contre la puissance de l’empire numérique, c’est de renouer les liens au vivant. Nous sommes les héritiers d’une modernité qui a perdu la culture du vivant. Elle existait sous forme concrète au début du XXe siècle, quand la population était majoritairement paysanne, mais elle a disparu quand l’humain a anthropisé et urbanisé la nature au maximum. On ne retrouvera la vitalité, l’envie de vivre, qu’en retissant les fils qui nous relient au vivant : aux autres, à nous-mêmes et aux autres espèces.
Comment faire pour renouer ces liens ?
En nourrissant une culture du vivant, comme on parle d’une culture du vin ou du foot. C’est ce que prône le philosophe Baptiste Morizot, l’un des penseurs actuels les plus enthousiasmants. Cette culture est un ensemble de connaissances, mais aussi de pratiques, d’échanges, de rituels, de façons de percevoir : nager dans une rivière, apprendre à repérer le vol d’un vautour, à identifier les traces d’un chamois, à cueillir des champignons, savoir cultiver un potager, trouver une source…
Morizot montre aussi la parenté qui nous est commune avec les autres espèces, les capacités physiques et cognitives que l’on partage avec le vivant. Cette communauté d’appartenance, il nous faut la « ré-éprouver » et l’activer par des pratiques pour que ce rapport au vivant s’incarne dans des égards ajustés, fins, mutuellement bénéfiques.
Tant qu’on n’a pas reconstitué cette culture, il ne se passera rien. On pourra bouffer des chiffres du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) à longueur de journée et agiter des paniques, ce n’est pas pour ça qu’on va réagir. La seule raison qui peut nous mettre en mouvement face à l’urgence climatique c’est de nous sentir partie prenante de ce vivant-là. Et alors on aura envie de le défendre « naturellement ».
Un autre récit du progrès est donc possible ?
Il existe déjà ! Il est encore à l’état embryonnaire, en train de s’écrire dans la convergence qui s’opère entre les luttes sociales anticapitalistes et les luttes écologiques, que Bruno Latour appelle « terrestres ». Ces mouvements positifs de transformation du monde ont été longtemps distincts. Ils commencent à s’articuler sur le terrain et se conjuguent aussi avec d’autres, notamment les luttes de genre.
On voit apparaître des multimilitants dans les ZAD (les zones à défendre), le mouvement Extinction Rebellion, le mouvement des « gilets jaunes », tous ces milieux alternatifs où la génération qui arrive expérimente une économie de la débrouille très développée. Ceux-là sont en train d’écrire un autre récit sur le monde, de le pratiquer, il est nécessairement polyphonique, et offre des manières d’être ensemble vers lesquelles on a envie de tendre.
Vous êtes vous-même en train de créer avec d’autres ce que vous appelez une « zone autogouvernée » (ZAG). Pourquoi cette décision ?
ZAG serait beaucoup dire. C’est tellement embryonnaire encore ! Ce serait plutôt une sorte de Zeste : zone d’expérimentation sociale, terrestre et enchantée. Je crois beaucoup à la mise en commun, au partage des ressources, à l’intelligence d’un collectif qui s’écoute.
On a besoin de lieux qui soient des laboratoires micropolitiques, où l’on peut expérimenter ce monde dans lequel on aurait envie de vivre, en essayant de construire une autonomie ouverte. On est au tout début du projet. Il y aura de la polyculture, de l’élevage de chevaux, un resto, une école des vivants pour nourrir cette culture à construire. Et une dimension sociale et politique avec des ateliers d’initiation à l’action directe par exemple. En faire un lieu de brassage, de débat, de « faire avec », est essentiel, tout autant que le lien à tisser avec le territoire proche.
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Pour construire notre projet, on utilise des techniques d’intelligence collective – la gestion par consentement, les chapeaux de Bono (la méthode dite des six chapeaux conçue par le psychologue et spécialiste en sciences cognitives maltais Edward Bono), le partage de la gouvernance – , souvent inspirées de l’éducation populaire, et qui sont ultra-efficaces. On avance dix fois plus vite qu’avec les méthodes de leadership que j’ai apprises en école de commerce. Ces techniques sont un apport des milieux écolos et citoyens à la lutte sociale, elles viennent du terrain et essaiment. Je ressens là un vrai progrès démocratique, que je n’ai pas connu dans d’autres mouvements.
La démocratie, c’est tout sauf naturel. Aucune assemblée générale, même composée des gens les mieux intentionnés du monde, ne va naturellement être démocratique. Et je suis bien placé pour le dire car je peux trop facilement accaparer la parole. Il faut une discipline fine, des techniques simples et robustes qui désamorcent les enjeux de pouvoir et d’ego.
Claire Legros pour Le Monde