Léna Lazare, 23 ans, nouveau visage de l’écologie radicale

Lena Lazare – Etudiante en Agro-écologie et militante: coordinatrice du mouvement « Youth for climate » – Photographié en cours de maraichage à l’école du Breuil – 21 Mai 2021 – Paris
Léna Lazare, coordinatrice nationale du mouvement Youth for Climate, lors d’un cours de maraîchage à l’école Du Breuil à Paris, le 21 mai 2021
La Relève. Tous les mois, « Le Monde Campus » rencontre un jeune qui bouscule les normes. Sur sa parcelle comme dans sa vie, Léna Lazare ne fait pas de compromis. La jeune femme de 23 ans, l’une des porte-parole de Youth for Climate, à l’origine des grèves pour le climat en France, a rejoint en février l’école Du Breuil, établissement d’horticulture de Paris, équipée de ses chaussures de sécurité et de beaucoup de convictions.
Les engrais – bio – qu’il faut épandre ? « Le phosphore, ça provient toujours de gros trucs extractivistes dégueulasses, non ? » Le potager de l’école qui exhibe des rangées alignées de laitues, de carottes, de fèves ? « Ce n’est pas ce qui m’inspire le plus. » Le travail de la terre à la binette ou à la houe maraîchère ? « Cela a un impact sur la vie du sol, en mélangeant les couches. »
Des avis qui sonnent très tranchés, mais qui ne viennent pas de nulle part : la jeune femme, les pieds dans la boue et la tête nourrie de livres, cite le Japonais Masanobu Fukuoka, à l’origine de la méthode de l’agriculture naturelle. Son terrain de jeu de 2 mètres carrés devient prétexte à une expérience : « Je veux voir ce que ça donne sans travail du sol et avec le moins d’intrants possible. L’idée est de faire le moins de mal au vivant. »
« Protéger le vivant »
A l’image de son lopin, seulement couvert de paille, on pourrait croire le parcours de Léna encore en friche. Il n’en est rien. Certes, elle vient d’envoyer valser ses études en physique et en mathématiques pour se lancer dans un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole, spécialisé en agroécologie. En réalité, la décision, longtemps mûrie, s’inscrit dans une continuité : la quête d’une militante acharnée pour être « la plus utile possible » face à la crise climatique et à l’érosion de la biodiversité.
Nourrie par l’expérience politique de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) et par d’autres luttes paysannes, Léna Lazare voit dans ce diplôme agricole, qu’elle devrait décrocher à la fin de l’année, une arme supplémentaire dans une diversité de tactiques nécessaires au combat écologique. « Cela va me permettre d’accéder au foncier, de reprendre possession des questions alimentaires, de développer une forme d’autonomie, de protéger le vivant », énumère-t-elle. Un ancrage local qui s’additionne aux mobilisations de masse des jeunes pour le climat, en perte de vitesse. C’est enfin l’opportunité de fuir Paris et de mettre fin à une « folie » : parler toute la journée d’écologie et vivre entourée de béton.
Chez Léna Lazare, le rapport à la nature est presque physique. De ses treize déménagements, petite, dans des villages partout en France, elle garde le souvenir des balades en forêt ou en bord de mer avec ses parents – lui, directeur de cinéma, elle, mère au foyer – ou sa fratrie – deux sœurs et deux demi-frères.
Fukushima, un « choc »
La véritable rupture, elle la vit le 11 mars 2011, avec la catastrophe nucléaire de Fukushima. Pour cette férue de culture japonaise – elle apprend la langue et les meilleurs amis de ses parents sont japonais –, l’accident est un « choc ». L’élève de 4e se met à lire frénétiquement sur le sujet. « J’ai commencé à questionner l’Etat quand j’ai vu que le gouvernement faisait passer l’économie avant le bien-être du vivant. »
La très bonne élève, qui se rêvait chercheuse au CNRS, est plus que jamais tiraillée entre ses études et un engagement militant de plus en plus dévorant
Sa politisation ira croissant au lycée, puis en licence, à Sorbonne Université, où elle devient présidente d’une association écologiste étudiante. La très bonne élève, qui se rêvait chercheuse au CNRS, est plus que jamais tiraillée entre ses études et un engagement militant de plus en plus dévorant. Elle passe sa troisième année de fac à expérimenter l’agroécologie et l’écoconstruction. La journée, elle fait du woofing [travail bénévole sur une exploitation agricole en échange du gîte et du couvert] en Italie, en Finlande, et visite des lieux alternatifs. Le soir, elle suit des cours de maths à distance. « J’ai fini par admettre que je ne ferai pas de la physique quantique : c’est magnifique, mais ça n’a aucun impact sur le monde », tranche la jeune femme, qui, derrière un visage à la Mona Lisa, bout de l’intérieur.
L’été 2018 marque un autre tournant. Après un passage sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, elle décide, avec une poignée d’amis, de fonder le collectif interfaculté Désobéissance écolo Paris pour « mener des actions plus radicales sur l’écologie ». Au même moment, la Suédoise Greta Thunberg lance le mouvement Fridays for Future, qui voit des centaines de milliers de jeunes descendre dans les rues chaque vendredi pour le climat, en Australie ou en Belgique. « On s’est dit qu’il fallait faire la même chose en France », raconte Léna.
« Contraindre l’Etat, pas le convaincre »
Le 8 février 2019, les jeunes de France inaugurent leurs premières grèves scolaires et lancent Youth for Climate France. Très vite, c’est l’emballement. Ils marchent dans les rues de Paris aux côtés de Greta Thunberg, fondent plus de 200 groupes de mobilisation locaux, occupent le siège de la Société générale pendant six heures et sont près de 170 000 à scander : « Et un, et deux, et trois degrés, c’est un crime contre l’humanité », lors du pic de la mobilisation le 15 mars 2019. « C’était hyperstimulant, j’ai développé une conscience politique », explique-t-elle.
L’activiste se refuse au dialogue avec les dirigeants, qui « ne [les] écoutent pas ». « Il faut contraindre l’Etat, pas le convaincre. » Comment créer ce rapport de force ? Parmi les militants, les tensions se font jour entre partisans d’une mobilisation de masse et défenseurs d’une action plus radicale, comme la désobéissance civile ou le sabotage.
« La seule chose à bannir, c’est le militantisme écologique apolitique, séparé des questions sociales, voire qui défend un capitalisme vert. Il y a trop d’urgences pour être dans l’écologie molle »
« Il y a une complémentarité des tactiques, mais toujours dans la non-violence envers les êtres vivants », répond, pragmatique, Léna. Mais rapidement son intransigeance – ou son intégrité, c’est selon – reprend le dessus : « La seule chose à bannir, c’est le militantisme écologique apolitique, séparé des questions sociales, voire qui défend un capitalisme vert. Il y a trop d’urgences pour être dans l’écologie molle. »
Pour Léna Lazare, comme pour de nombreux autres militants de Youth for Climate, la lutte contre la crise climatique passe par la dénonciation du capitalisme et du productivisme. « La croissance infinie dans un monde aux ressources finies, ça n’est pas possible, rappelle-t-elle. Je ne peux cautionner un modèle gavé aux énergies fossiles qui écrase une grosse partie de l’humanité et nous mène à notre perte. »
Forcément, avec cette fille entière, les actes suivent les paroles. Léna est végétarienne, glane les aliments qui finissent dans les poubelles des magasins bio, achète tout d’occasion et ne prend plus l’avion. Elle le dit rapidement, car elle n’aime pas s’attarder sur ces gestes individuels qui « ne sont pas accessibles à tous » et « dépolitisent l’écologie ».
Ancrage dans les luttes locales
Après plus de deux ans de combat au sein du mouvement pour le climat, l’heure est à la désillusion. La pandémie de Covid-19 est passée par là, limitant les manifestations, éclaircissant les rangs des militants. Mais, pour Léna, c’est la stratégie qui fait désormais défaut. « Il y a un manque de structuration, un côté répétitif et un manque de collaboration avec d’autres voix hors du mouvement climat », glisse celle qui a œuvré pour nouer des liens avec les « gilets jaunes » ou les quartiers populaires en 2019. Elle attend avec impatience les assises nationales de Youth for Climate, en juillet, pour tenter de « se réinventer ».
Pour l’instant, Léna Lazare s’ancre dans les luttes locales. Depuis un an, elle est membre de la coordination Les Soulèvements de la terre, un mouvement qui rassemble des militants, des écologistes et des paysans pour « reprendre les terres et bloquer les industries qui les dévorent », selon les termes de leur appel.
« D’ici dix ans, la moitié des agriculteurs partiront à la retraite, rappelle-t-elle. Plutôt que de laisser leurs terres tomber entre les mains de grands agriculteurs ou d’entreprises, nous réfléchissons à comment les racheter et les mettre en commun pour faire de l’agroécologie. » Elle a également rejoint Reprise de terres, un collectif d’activistes et de chercheurs de la revue Terrestres qui réfléchissent à la question du foncier.
Démocratie directe
Cet été, elle espère passer du temps à Notre-Dame-des-Landes pour effectuer un stage à la coopérative agricole et pour suivre des conférences, notamment de femmes zapatistes, qui ont lutté pour obtenir une autonomie locale dans le sud du Mexique. Celle qui défend une « union de la gauche de rupture » aspire à plus de démocratie directe.
Son avenir ? Léna imaginerait bien vivre dans un « écolieu » à la campagne, produire et transformer des légumes. « De manière coopérative », précise-t-elle, afin de dégager un revenu minimal et beaucoup de temps pour militer, encore et toujours.
Toutefois, malgré son hyperactivité, Léna Lazare reconnaît que son « espoir a dégringolé ». Elle a régulièrement des crises d’angoisse – « les 2 °C de réchauffement, on va se les prendre en pleine figure » –, mais pas le temps de se demander s’il est déjà trop tard. Encore moins de profiter de la vie étudiante.
« C’est un peu extrême pour ma santé mentale », reconnaît la jeune femme, qui a déjà fait plusieurs burn-out. Sa famille, « très compréhensive », s’inquiète de son épuisement. Sauf sa petite sœur, qui gravite dans les milieux autonomes, a été « gilet jaune » et qui l’appelle parfois pour lui dire « qu’[elle] commence à être molle ». Alors Léna Lazare rassemble toute son énergie pour poursuivre le combat, plus déterminée que jamais.
Tous les mois, Le Monde Campus rencontre des jeunes qui bousculent les normes.