Le végétal, de la sensibilité à l’imaginaire…
Les affinités végétales. Penseurs ou écrivains, ils racontent leur relation à une plante. Cette semaine, l’historien Georges Vigarello analyse comment la disparition progressive de nos espaces naturels, au profit de l’artificialisation du monde, crée de nouvelles attentes face à l’environnement.
Le végétal occupe aujourd’hui les titres de livres, les articles de magazine, les émissions de télévision ou de radio. Sa présence envahit nos balcons, s’accroche aux murs de nos villes, s’installe sur nos toits. Des œuvres d’artistes se couvrent de mousse, de fougères, de lichens, fabriquant des tableaux où se réinvente la vie de forêts et des bois.
Les publicités projettent des voitures toujours plus sophistiquées dans des natures toujours plus illimitées, filant le long des plages, zigzaguant entre les arbres, survolant les prairies. Les marchés revendiquent le « bio », multipliant les produits « artisanaux », les emballages « dégradables », les allusions au terroir, sur des étagères où dominent la lumière artificielle, le plastique, l’aluminium, le contre-plaqué.
Le vert semble vouloir résister là même où prolifèrent les matériaux de synthèse, l’asphalte, le béton, les devantures aux vitres glacées. L’industrie semble vouloir se « végétaliser », là même où prolifèrent les énergies fossiles, les nanotechnologies, la robotisation, l’envahissement des espaces naturels. Ces illusions ont un sens. Elles rassurent. Elles mobilisent un imaginaire proliférant, tout en révélant, sans toujours le savoir, quelles sont les exigences des corps d’aujourd’hui.
Rien de totalement neuf d’abord, l’opposition ville/campagne, artifice/nature existe depuis l’Antiquité. Pline vante, au Ier siècle après J.-C, sa « maison des champs » où règnent, contrairement aux rues des cités, « l’ombrage des platanes »,« la verdure et les fleurs », les prés aux plaisirs « enchanteurs ». L’opposition gagne en précision, en arguments, avec le développement de la société occidentale. Chaque accentuation historique de l’artificialisation réveille une accentuation historique de la « nostalgie ». Les revendications traversent le temps : des rousseauistes aux écologistes, de la préindustrialisation à la postindustrialisation.
« Dégénération »
Des certitudes de menaces aussi traversent le temps. Le mot de « dégénération » s’invente au XVIIIe siècle, inaugurant l’idée d’une possible dégradation des formes organiques, jusqu’à leur total appauvrissement, par l’excès d’artifice, la faiblesse des gestes, l’oubli des produits naturels. Le mot de « dégénérescence » suit au XIXe siècle, inaugurant, outre l’idée de la perte des formes, celle plus grave d’une dégradation collective des facultés mentales, d’un lent envahissement des désordres psychiques, d’une incoercible diffusion des suicides ou des folies. Inquiétudes toutes imaginaires bien sûr : résistances mal maîtrisées à l’égard d’un progrès lui-même mal perçu ou mal accepté.
Tout change pourtant aujourd’hui. La menace n’est plus imaginaire. Elle est objective. Le danger est visible, chiffré. Mieux, une inexorable destruction de l’environnement conduit à une inexorable destruction de la vie. Déforestations, réchauffement climatique, crise énergétique pèsent sur notre existence en la transformant. L’atteinte touche au cosmos. Le « milieu » se défait. La plante est concernée. Aucun doute, la prise de conscience d’une telle tragédie possible se généralise, malgré les contestations idéologiques et infondées que l’on sait. Une telle inquiétude ne saurait pourtant être sans conséquence sur notre sensibilité.
D’autres imaginaires naissent ; d’autres croyances. Un des effets d’une telle menace est de susciter un enthousiasme subit et enflammé pour le végétal : la plante serait plus précieuse que jamais, au moment même où s’éloigne sa nature. Image célébrée à l’extrême, alors que s’efface sa proximité. Sa majoration « inouïe » est à la mesure du danger.
Les ouvrages prétendant à son « énergie », son pouvoir « guérisseur », sa force secrète se sont multipliés. Le principe, ici encore, n’est pas radicalement neuf. Les vieux herbiers, les anciens traités des plantes usuelles et médicinales ont toujours assimilé la nature à un immense réservoir d’essences thérapeutiques et d’agents protecteurs. Le changement n’en est pas moins majeur.
Revalorisation du vert et de ses effets
L’imaginaire s’est déplacé, et métamorphosé, opposant à l’effondrement bien réel de l’environnement une certitude de pensée, ou plus encore une interminable revalorisation du vert et de ses effets. Il faut relire ce que promettent les nouveaux prosélytes du végétal pour le constater. Non qu’il s’agisse de contester l’utilité de généraliser la verdure dans les cités, ni, moins encore, d’ignorer le pouvoir émotionnel de l’arbre ou de la forêt. La démonstration de l’historien Alain Corbin est sans égale à ce sujet. Mais pourquoi, plus largement, prêter au végétal des puissances obscures atteignant le plus intime de chacun d’entre nous ? Pourquoi ce pouvoir de compenser tous les manques ou de répondre à tous les besoins ?
La littérature « végétale » enchaîne aujourd’hui la litanie des dons pluriels, tout en intensifiant comme jamais la valeur de ce qui disparaît. La lavande serait « polyvalente, calmante, cicatrisante, antalgique, répulsive, anti-inflammatoire et antiseptique »… Les baies amélioreraient « la santé du cerveau et du système nerveux, jouant contre l’irritabilité »… L’huile essentielle de l’arbre à thé serait « anti-infectieuse, antifongique, antibactérienne à large spectre »…
Les arbres déclineraient des pouvoirs sélectifs : « Le noisetier donne de la sagesse, le chêne procure la force, le sorbier protège des influences négatives. » La seule présence des branches et des feuilles multiplierait les effets les plus variés : leur vue serait « euphorisante », leur contact « stimulant », leur entretien « créateur », leur ambiance source de « confiance en soi ». Leur atmosphère mobiliserait même le sentiment du corps : « soulagement physique mesurable », « détente musculaire », généralisation du « détox », restitution de « la pleine conscience du corps ».
Nouveaux repères
Aucune preuve bien sûr, mais un déploiement détaillé des attentes contemporaines : un univers corporel mêlant détente et tonicité, souhaité intérieurement maîtrisé, armé contre la pollution, porteur comme jamais de notre identité.
L’émergence de nouveaux repères se fait ici évidence, une fois comparée aux attentes anciennes, celle des « cures végétales », dans les stations thermales du XIXe siècle : le gain d’énergie y était central, sans doute, mais exclusivement physiologique, censé « augmenter l’appétit », « régulariser la digestion », dynamiser « les fonctions d’assimilation et d’excrétion ».
Toute différente est la finalité d’aujourd’hui. L’enjeu y est plus psychologique ; le corps y est plus sensible, l’inquiétude plus présente, plus sourde. Le discours sur les plantes est du coup révélateur d’exigences inédites, fût-il strictement indémontrable. Là n’est d’ailleurs pas le problème. Son propos éclaire moins la réalité et le rôle objectifs de celles-ci, que la sensibilité d’aujourd’hui : un individu toujours plus réduit à lui-même, comptable de son apparence, résolument attentif à ce qu’il éprouve, identifié à ce qu’il manifeste et à ce qu’il ressent.
Le désastre écologique révolutionne l’imaginaire du végétal jusqu’au rêve euphorique, mais celui-ci dit aussi, sans toujours le savoir, la manière dont nos corps sont aujourd’hui vécus et pensés.
Georges Vigarello est historien, spécialiste de l’histoire de l’hygiène, de la santé, des pratiques corporelles et des représentations du corps. Il est également directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et codirecteur du Centre Edgar-Morin. Son dernier livre, « La Robe. Une histoire culturelle. Du Moyen Age à aujourd’hui », est paru aux éditions du Seuil, en 2017.