A Malte, un témoin accable le commanditaire présumé du meurtre de la journaliste
L’homme de main du groupe Tumas a affirmé que son patron, Yorgen Fenech, avait donné l’ordre de tuer Daphne Caruana Galizia, morte dans l’explosion de sa voiture en 2017.
C’est dans un luxueux quartier privatisé que l’assassinat de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia aurait été conclu. A sept kilomètres au nord de La Valette, Portomaso est un complexe réputé pour son calme et ses prestations réservées à une élite. Autour d’un rond-point pavé, se concentre une marina remplie de yachts, un hôtel Hilton avec une vue splendide sur la mer, la plus grande tour de bureaux de l’île, un complexe immobilier où les appartements avec piscine se négocient pour plusieurs millions d’euros, un casino, des restaurants haut de gamme…

Protesters hold up placards and pictures of the late journalist Daphne Caruana Galizia as they gather outside the prime minister’s office in Valletta, Malta on November 20, 2019, the day Maltese businessman Yorgen Fenech, who is believed to be the mastermind behind her assassination, was detained on his yacht after he tried to leave Malta. Malta on November 20 arrested a tycoon in connection with the murder of journalist Daphne Caruana Galizia, the day after an alleged middleman was offered a pardon to identify the mastermind behind the killing. Maltese national Yorgen Fenech was detained on his yacht at dawn as he tried to leave Malta, in the latest development in the long-running case that has raised questions about the rule of law in Malta. / AFP / Matthew Mirabelli
L’ensemble appartient au groupe Tumas, un conglomérat fructueux appartenant à la famille Fenech, qui fait la loi sur ces quelques blocs : des panneaux préviennent ainsi le visiteur qu’il n’est pas dans un espace public, mais sur le territoire du groupe.
A en croire un intermédiaire crucial, qui a témoigné mercredi 4 décembre au tribunal de La Valette, c’est devant un de ces restaurants – le Blue Elephant – que Yorgen Fenech, 38 ans, petit-fils du fondateur de Tumas, a donné l’ordre de faire tuer la journaliste la plus célèbre de l’île. « Je veux tuer Daphne Caruana Galizia », aurait intimé l’homme d’affaires, en 2017, environ six mois avant l’explosion de la voiture de cette mère de famille qui dénonçait la corruption sur son blog. Son interlocuteur est un certain Melvin Theuma, officiellement simple chauffeur de taxi opérant depuis le Hilton, mais en réalité véritable exécuteur des basses œuvres du groupe.
Mouvement de protestation inédit
Egalement usurier et organisateur de jeux d’argent illicites, M. Theuma, 41 ans, a brusquement accepté mi-novembre de collaborer avec la police, en échange d’une immunité, après avoir été arrêté dans une affaire de blanchiment d’argent. Son premier témoignage public, mercredi, était particulièrement attendu.
Le petit Etat de 490 000 habitants est traversé, depuis son arrestation et celle de M. Fenech, par un mouvement de protestation inédit pour demander la démission immédiate du premier ministre Joseph Muscat. Celui-ci est en effet accusé par l’opposition et la famille de la journaliste de chercher à influencer une enquête qui s’étend désormais à son ancien chef de cabinet et ami personnel, Keith Schembri. Un homme sur lequel Daphne Caruana Galizia multipliait les révélations. M. Muscat a annoncé qu’il se retirerait d’ici janvier, mais il garde pour le moment le contrôle sur la police.
Dans la petite salle numéro 7 du tribunal de La Valette, débordant de curieux, de proches de Daphne Caruana Galizia et de journalistes venus du monde entier, Melvin Theuma est apparu encadré de deux policiers armés, devant les trois tueurs qu’il aurait commissionnés et qui sont restés silencieux pendant tout son témoignage, sans cacher leur exaspération.
Dans la foulée des ordres donnés par M. Fenech devant le Blue Elephant, M. Theuma a expliqué avoir conclu un contrat avec ces hommes connus pour leur lien avec la mafia locale pour la somme de 150 000 euros. Le plan aurait été activé le soir de la réélection de Joseph Muscat comme premier ministre, le 3 juin 2017. « Fenech m’a appelé, il était euphorique, je pense même qu’il était ivre, il m’a dit : lançons le processus pour tuer Daphne. » À l’occasion d’une course pour l’aéroport, M. Fenech remet une enveloppe contenant la somme demandée au chauffeur. 30 000 euros seront reversés immédiatement aux assassins, sous forme d’avance.
Témoignage confus
« Yorgen m’a dit qu’il avait peur qu’une information soit publiée, qu’il fallait faire vite, il m’appelait sans cesse pour faire accélérer [le crime] », a déclaré l’intermédiaire. Quelques mois avant sa mort, la journaliste s’était en effet mise à s’intéresser à une mystérieuse société enregistrée à Dubaï. Or, le « Projet Daphne », ce réseau de journalistes internationaux dont Le Monde fait partie pour continuer son travail, a révélé en 2018 que cette structure offshore était en réalité détenue par Yorgen Fenech et avait pour but de verser des commissions occultes, notamment à M. Schembri, en marge du marché de construction de la nouvelle centrale électrique de l’île par un consortium dirigé par l’homme d’affaires.
Les multiples conversations entre le témoin et Yorgen Fenech seront diffusées lors d’une prochaine audience au tribunal
En parallèle de son rôle d’intermédiaire, M. Theuma a révélé avoir été reçu par le même M. Schembri dans son bureau, au cœur du siège du gouvernement, et s’être vu offrir un emploi public fictif. M. Theuma a ensuite témoigné avoir reçu, après le meurtre et l’arrestation des trois assassins, la visite de collaborateurs du premier ministre, dont son ex-garde du corps, lui demandant de faire passer des messages aux tueurs… MM. Muscat et Schembri ont toujours assuré n’avoir rien à voir avec l’assassinat.
Questionné à de multiples reprises à ce sujet mercredi, Melvin Theuma a toutefois systématiquement répondu que M. Fenech « était le seul commanditaire » du meurtre à sa connaissance. Souvent confus dans les dates, son témoignage est toutefois à prendre avec précaution. Se présentant comme un ingénu, agissant seulement par « empathie » pour M. Fenech sans n’avoir jamais touché d’argent personnellement, le « chauffeur de taxi » semble en effet bien plus stratège qu’il n’a voulu le laisser croire. Après avoir eu « peur d’être tué » à son tour, il a pris la peine d’enregistrer de multiples conversations avec Yorgen Fenech, qui seront diffusées lors d’une prochaine audience au tribunal. Ce sont ces enregistrements qui ont permis de négocier une immunité totale pour son implication dans ce dossier.
Un territoire privé où la loi du silence règne
Inculpé de « complicité de meurtre » samedi 30 novembre, M. Fenech proclame, lui, son innocence et affirme être victime d’un complot organisé par M. Schembri. Ce dernier, bien que contraint à la démission, semble de facto toujours bénéficier d’une protection inexplicable. Brièvement arrêté la semaine dernière, il a ensuite été libéré sans aucune charge et réside toujours dans sa maison, dans un village cossu du nord de l’île. « Alors que [son nom] apparaît dans des histoires de corruption, de blanchiment d’argent et autres, le premier ministre a été soit incroyablement naïf de le garder, soit il est impliqué d’une façon ou d’une autre », a constaté l’eurodéputée néerlandaise Sophie in t’Veld, qui concluait mercredi une mission européenne envoyée en urgence pour se pencher sur les récents évènements survenus dans ce pays membre de l’Union européenne depuis 2004.
Les membres du gouvernement assurent, eux, sur tous les tons, que la justice et la police maltaise sont complètement indépendantes et ont fait la preuve de leur travail en arrêtant M. Fenech.
Au 22e étage de la tour de Portomaso, ce sont désormais l’oncle de Yorgen Fenech et son frère Franco, un boxeur, qui gèrent les affaires qui ne vont plus très bien. Un gigantesque projet d’aménagement à 100 millions d’euros a été subitement annulé il y a quelques jours. Les deux hommes refusent de répondre aux questions des journalistes et leurs employés renvoient à leurs brefs communiqués se distançant des pratiques de leur ex-directeur désormais emprisonné. Quant aux chauffeurs de taxis qui attendent les clients devant le Hilton, tous se taisent dès qu’on pose une question sur Melvin Theuma. Avant de faire appel à un homme se présentant comme le « chef de la sécurité » du groupe Tumas afin de déloger le journaliste qui s’intéresse de trop près à ce sulfureux territoire privé, devenu une scène de crime.