« Pour les jeunes, le vote n’est qu’un moyen d’action parmi d’autres »
Loin d’être automatique, la participation politique des jeunes par les urnes s’envisage davantage sur un mode intermittent, en fonction des enjeux, analyse le sociologue Vincent Tiberj.
Moins d’un Français sur trois s’est rendu aux urnes pour le premier tour des élections régionales et départementales, dimanche 20 juin. Chez les 18-24 ans, ils sont 87 % à ne pas avoir voté, selon une enquête de l’institut Ipsos-Sopra Steria pour France Télévisions et Radio France portant sur le profil des abstentionnistes, réalisée à partir de la participation réelle dans les bureaux de vote.
Pour le sociologue Vincent Tiberj, professeur à Sciences Po Bordeaux et codirecteur, avec Laurent Lardeux, de l’ouvrage collectif Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie (La Documentation française, 236 pages, 21 euros), il faut y voir davantage une transformation de la citoyenneté qu’une grave crise démocratique.
Au-delà de facteurs conjoncturels liés à une campagne courte et peu visible, contrainte par le Covid-19, pourquoi, selon vous, les jeunes générations ont-elles particulièrement peu voté au premier tour des élections régionales ?
Cette forte abstention raconte une évolution des générations post-baby-boom dans le rapport au vote. Pour les générations nées avant les années 1940 et pour certains baby-boomeurs, celui-ci est ancré dans le devoir : on vote de manière automatique, quelle que soit l’élection, parce qu’on le doit à la société.
Mais ce vote de « devoir » ne parle pas du tout aux jeunes, ni à une majorité de trentenaires et quadragénaires : ils votent quand il y a de l’enjeu, pour les présidentielles notamment, plus polarisées et dramatisées. Entre le début de la Ve République et aujourd’hui, on constate des écarts de plus en plus importants du taux de participation selon le type d’élections, et c’est la conséquence directe du renouvellement générationnel.
En réalité, pour les jeunes, le vote n’est qu’un moyen d’action parmi d’autres : je peux aussi manifester, pétitionner, me mobiliser sur Internet, dans une association… Et, de fait, ils s’emparent de ces opportunités.
Le niveau de diplôme est-il un déterminant de la participation aux élections chez les jeunes ?
Le niveau de diplôme représente un beau paradoxe. Au niveau individuel, plus vous êtes diplômé, plus vous avez de chances de vous intéresser à la politique et plus vous avez de chances de voter. Toutefois, plus une cohorte est récente, plus elle compte de diplômés et plus ses membres ont de chances de s’abstenir. Le renouvellement générationnel conduit à un vote de plus en plus intermittent.
« Le diplôme aboutit à une forme de désenchantement et de désillusion »
On imagine volontiers que l’élévation du niveau de diplôme dans la société devrait former des « super-citoyens » ultra-mobilisés et connectés avec la politique. Au contraire, le diplôme aboutit à une forme de désenchantement et de désillusion. On a des jeunes de plus en plus compétents au niveau cognitif : ils maîtrisent Internet, ils ont les ressources et le cerveau pour traiter de l’information. Il y a donc bien une augmentation des capacités des citoyens à jouer leur rôle. Mais il leur manque l’appétence pour le faire, parce que le système ne leur convient pas.
Qu’est-ce qui ne convient pas aux jeunes dans le fonctionnement de notre démocratie ?
Le concept même de démocratie représentative implique que le citoyen désigne des élites qui vont gouverner à sa place. C’est la « remise de soi » conceptualisée par Pierre Bourdieu – la confiance tacite, l’adhésion silencieuse à des porte-parole que l’on choisit. Ce modèle vertical – qui plus est centré sur une figure présidentielle – correspond de moins en moins au type de citoyenneté souhaité par les jeunes générations. Ces jeunes sont davantage dans un mouvement d’individuation : ils n’ont pas à être encadrés, ils cherchent à faire leurs propres choix.
« Réhabiliter le vote pourrait passer par des référendums »
On est aussi face à une démocratie qui a fait du vote l’acte central du système. Vous votez pour un candidat, donc vous acceptez et perpétuez le système. Réhabiliter le vote pourrait passer par des référendums, basés sur des problèmes publics.
Considérer que l’abstention est signe de désintérêt civique est un énorme contresens. En 2005, au moment du référendum pour une Constitution européenne, 70 % des Français avaient voté ! Si l’on redonne au vote sa dimension de choix sur des questions qui font sens – sur l’intégration de la protection de l’environnement dans la Constitution, par exemple –, là, il y aurait une forte participation de la jeunesse. Je vote seulement si l’on me consulte sur quelque chose d’important.
Parce qu’ils sont mieux formés, les jeunes d’aujourd’hui ont plus de distance critique vis-à-vis des responsables politiques, et donc moins de confiance. Ils ne prennent pas pour argent comptant ce qu’on leur promet. Cela ne veut pas dire que ces jeunes ne pensent qu’à eux-mêmes, au contraire. Cette nouvelle génération des 18-25 ans a plutôt une tendance à l’altruisme, avec un sens du collectif, une envie de s’engager, des valeurs, etc.
Ces évolutions au sein de la jeunesse renforcent-elles les inégalités sociales et territoriales face à l’engagement politique ?
Evidemment, il y a plusieurs jeunesses – selon le genre, le niveau de diplôme, le revenu, le statut social, etc. Certains jeunes peuvent devenir des virtuoses de la participation politique, militer à travers tous les moyens d’action… D’autres, au contraire, se taisent.
Pour certains, on est face à un trou noir démocratique très préoccupant. Le décrochage avec la politique touche particulièrement les jeunes plus faibles socialement. Ceux-là, on ne les entend plus – sauf quand surgissent des mouvements comme les « gilets jaunes » : c’est la face cachée de cette évolution. Les mécanismes de participation sont grippés. Les ouvriers « boomeurs » qui exerçaient à l’usine avaient des syndicats qui les poussaient à se mobiliser et créaient un sentiment d’appartenance de classe.
Aujourd’hui, les moins privilégiés disparaissent des radars des responsables politiques, car ils ne bénéficient plus de ces structures d’encadrement. En plus de se sentir dominés ou peu concernés, ceux-là ont encore moins de chances de se mobiliser et de pouvoir être écoutés.
Peut-on parler d’une crise de la démocratie ?
D’une transformation de la citoyenneté avant tout, en plus d’une crise de la démocratie représentative. Pour la plupart des jeunes, en grande majorité diplômés, il n’y a rien d’inquiétant. Il s’agit simplement d’un modèle démocratique à réinventer en donnant plus de place à des citoyens respectés et associés aux prises de décision.
Nous sommes dans un moment de tension tout particulier : le renouvellement générationnel se renforce, alors que le système institutionnel, centré sur un président, reste verrouillé. On est loin d’une culture du compromis. Pourtant, ça craque de plus en plus, et ça va continuer.