Simone Weil, les limites du monde
« Il s’agit à présent dans la lutte pour la puissance économique bien moins de construire que de conquérir ; et comme la conquête est destructrice, le système capitaliste (…) s’oriente tout entier vers la destruction. » Dans ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, la philosophe Simone Weil engage un dialogue critique avec Karl Marx. Nous sommes en 1934, elle a 25 ans. Ce texte explique qu’elle soit aujourd’hui considérée comme une précurseuse de la décroissance 1.
Contrairement à ce que prétend Marx, les limites du capitalisme ne viennent pas de ses contradictions internes mais de la matérialité du monde à laquelle il se heurtera. « Les hommes se reproduisent, non le fer (…). Les machines automatiques ne sont avantageuses qu’autant que l’on s’en sert pour produire en série et en quantités massives ; leur fonctionnement est donc lié au désordre et au gaspillage qu’entraîne une certaine centralisation économique exagérée ; d’autre part elles créent la tentation de produire beaucoup plus qu’il n’est nécessaire pour satisfaire les besoins réels, ce qui amène à dépenser sans profit des trésors de force humaine et de matières premières », note encore Simone Weil.
Critique des bagnes industriels
Née en 1909 dans une famille bourgeoise juive agnostique, elle manifeste très jeune un sens de l’absolu. Après des études de philosophie, elle quitte l’enseignement pour travailler à l’usine. Cette expérience de l’oppression sociale et de l’humiliation la conduit à développer une critique des « bagnes industriels » que sont les grandes usines. Lucide et exigeante, elle dénonce le colonialisme et voit dans l’URSS non la mise en œuvre d’un projet communiste, mais un capitalisme d’Etat. Pacifiste, elle s’engage pourtant dans la guerre d’Espagne au sein du camp républicain, puis rejoint la France libre à Londres. Ces années sont aussi marquées par sa rencontre avec le christianisme et une tonalité de plus en plus mystique. Malade et face au refus des gaullistes de l’envoyer combattre, elle se laisse mourir de faim en Angleterre, à 34 ans.
01/07/2021 Alternatives Economiques n°414
. 1- Voir Simone Weil ou l’expérience de la nécessité, par Geneviève Azam et Françoise Valon, Le passager clandestin, 2016.
Simone Adolphine Weil est une philosophe humaniste, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford (Angleterre) le 24 août 1943.
Sans élaborer de système nouveau, elle souhaite faire de la philosophie une manière de vivre, non pour acquérir des connaissances, mais pour être dans la vérité. Dès 1931, elle enseigne la philosophie et s’intéresse aux courants marxistes antistaliniens. Elle est l’une des rares philosophes à avoir partagé la « condition ouvrière ». Successivement militante syndicale, proche ou sympathisante des groupes révolutionnaires trotskystes et anarchistes et des formations d’extrême-gauche, mais sans toutefois adhérer à aucun parti politique, écrivant notamment dans les revues La Révolution prolétarienne et La Critique sociale, puis engagée dans la Résistance au sein des milieux gaullistes de Londres, Simone Weil prend ouvertement position à plusieurs reprises dans ses écrits contre le nazisme, et n’a cessé de vivre dans une quête de la justice et de la charité. S’intéressant à la question du sens du travail et de la dignité des travailleurs, elle postule un régime politique qui « ne serait ni capitaliste ni socialiste».
Née dans une famille alsacienne d’origine juive et agnostique, elle se convertit à partir de 1936 à ce qu’elle nomme l’« amour du Christ », et ne cesse d’approfondir sa quête de la spiritualité chrétienne. Bien qu’elle n’ait jamais adhéré par le baptême au catholicisme, elle se considérait, et est aujourd’hui reconnue comme une mystique chrétienne. Elle est aussi parfois vue comme une « anarchiste chrétienne ». Elle propose une lecture nouvelle de la pensée grecque ; elle commente la philosophie de Platon, en qui elle voit « le père de la mystique occidentale » ; elle traduit et interprète aussi les grands textes littéraires, philosophiques et religieux grecs, dans lesquels elle découvre des « intuitions préchrétiennes », qu’elle met en parallèle avec les écritures sacrées hindoues et avec le catharisme. Ses écrits, où la raison se mêle aux intuitions religieuses et aux éléments scientifiques et politiques, malgré leur caractère apparemment disparate, forment un tout dont le fil directeur est à chercher dans son amour impérieux de la vérité, qu’elle a définie comme le besoin de l’âme humaine le plus sacré. À bout de forces, elle meurt d’épuisement moral et physique et de tuberculose dans un sanatorium anglais le 24 août 1943.
Œuvres de Simone Weil
- 1932-1942 Sur la science, Paris, Gallimard, 1966
- 1933 Réflexions sur la guerre, revue La Critique sociale, n° 10, novembre 1933
- 1933-1934 Leçons de philosophie, (lycée de Roanne 1933-1934), Leçons de philosophie transcrites et présentées par Anne Reynaud-Guérithault, 1re éd. Paris, Plon, 1959 ; Paris UGE, coll. « 10/18 », 1970. Réédition en 1989, Les Classiques des sciences sociales.
- 1934 Un soulèvement prolétarien à Florence au XIVe siècle, revue La Critique sociale, n° 11, mars 1934, sur la révolte des Ciompi. Rééd. sous le titre La révolte des Ciompi (textes de Simone Weil et Nicolas Machiavel, Postface d’Emmanuel Baro), CMDE, 2013.
- 1933-1934 Carnet de bord (le premier des Cahiers de Simone Weil, et le seul qui soit antérieur à la guerre ; il contient essentiellement des esquisses préparatoires aux Réflexions…). 1re éd. Œuvres complètes, t. VI, Gallimard, 1994
- 1933-1943 Oppression et liberté, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1955, 280 p.
- 1934 Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Revue « La révolution prolétarienne » ; Œuvres complètes, t. II, 1955.
- 1936-1942 La Source grecque, 1re éd. Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1953.
- 1937 La Condition ouvrière, 1re éd. avant-propos d’Albertine Thévenon, Paris, Gallimard, 1951, coll. « Espoir », 276 p. ; rééd. Gallimard, coll. « Folio », 2002, 528 p.
- 1939 L’Iliade ou le poème de la force, , Revue « Les Cahiers du Sud », Marseille, décembre 1940-janvier 1941.
- 1940 Note sur la suppression générale des partis politiques, 1re éd. 1950 ; Paris, Climats, 2006.
- 1940 Poèmes, suivis de Venise sauvée, Lettre de Paul Valéry, 1re éd. Gallimard, coll. « Espoir », 1955.
- 1940-1942 Cahiers. I (dès oct. 1940, à Marseille), 1re éd. par Simone Pétrement, Paris, Plon, coll. « L’Épi », 1951 ; nouvelle éd. revue et augmentée par Florence de Lussy, Gallimard, 1970.
- 1940-1942 Cahiers. II, 1re éd. Paris, Plon, 1953, coll. « L’Épi » ; nouvelle éd. revue et augmentée, 1972.
- 1940-1942 La Pesanteur et la Grâce, Lire en ligne [archive] Extraits des 11 Cahiers écrits à Marseille entre oct. 1940 et avril 1942, préface de Gustave Thibon, Paris, Plon, 1947, 208 p.
- 1940-1943 Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu, , Paris, Gallimard, 1962.
- 1940-1942 Cahiers. III, 1re éd. Paris, Plon, 1956, coll. « L’Épi » ; nouvelle éd. revue et augmentée, 1974.
- 1941-1942 Intuitions pré-chrétiennes, Paris, La Colombe, 1951, Éd. du Vieux-Colombier ; nouvelle édition Fayard 1985.
- 1942 Lettre à un religieux, Lire en ligne [archive] Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1951 ; nouvelle éd. Paris, Seuil, coll. « Livre de Vie », 1974.
- 1942 Attente de Dieu, Lire en ligne [archive] (lettres de janv. à mai 1942 au Père J.-M. Perrin), introduction de Joseph-Marie Perrin, O. P., 1re éd. Paris, La Colombe, Éd. du Vieux Colombier, 1950, 344 p. ; rééd. Paris, Fayard, 1966.
- 1942-1943 La connaissance surnaturelle, 1re éd. (par Albert Camus) Paris Gallimard coll. « Espoir », 1950, 337 p. ; rééd. Œuvres complètes, t. VI, vol. 4, 2006, 656 p. : Cahiers, juillet 1942-juillet 1943, La connaissance surnaturelle (Cahiers de New York et de Londres)
- 1943 « L’agonie d’une civilisation vue à travers un poème épique » et « En quoi consiste l’inspiration occitanienne », dans le numéro spécial des Cahiers du Sud consacré à « Génie d’Oc et monde méditerranéen » (sous le pseudonyme d’Émile Novis)
- 1943 L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, 1re éd. Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1949, 381 p. ; rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », 1990, 384 p.
- 1943 Écrits de Londres et dernières lettres, Paris, Gallimard, 1957, coll. « Espoir », 264 p.
- Écrits historiques et politiques, Paris, Gallimard, coll. « Espoir », 1960.
- 1950 Note sur la suppression générale des partis politiques, Paris, Allia, 2017, 48 p.
- 1957 La Personne et le sacré : collectivité, personne, impersonnel, droit, justice, Paris, Allia, 2018, 80 p.