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Le Chili lance le processus de rédaction de sa nouvelle Constitution

La linguiste mapuche Elisa Loncon a été élue, dimanche, présidente de l’Assemblée constituante. L’institution va s’atteler à la rédaction de la nouvelle loi fondamentale.

L’universitaire mapuche Elisa Loncon a été élue présidente de l’Assemblée constituante chilienne, dimanche 4 juillet, à Santiago.

« Cette Constituante va transformer le Chili. » C’est par ces mots et après avoir salué en mapudungun, la langue du peuple indigène mapuche, que l’universitaire Elisa Loncon, tout juste élue présidente de l’Assemblée constituante chilienne, a lancé dimanche 4 juillet le processus de rédaction de la nouvelle loi fondamentale.

Elue au deuxième tour avec 96 voix sur 155, cette professeure de linguistique, originaire de la région de l’Araucanie (sud), qui occupe l’un des dix-sept sièges réservés aux peuples originaires, a souligné que c’était là un rêve partagé par toutes les communautés du Chili dans leur diversité : le rêve de prendre soin de la Terre Mère, d’accéder aux droits sociaux et au droit à l’eau.

Remerciant les « différentes coalitions » ayant permis l’élection d’une « personne mapuche, une femme, pour changer l’histoire de ce pays », Mme Loncon – également titulaire de deux doctorats, en sciences sociales de l’Université de Leiden (Pays-Bas) et en littérature de l’Université catholique du Chili – a étendu sa gratitude « à la diversité sexuelle, aux femmes qui ont marché contre tout le système de domination », permettant aujourd’hui une nouvelle « manière d’être plurielle, démocratique et participative ».

Un processus démocratique inédit

L’Assemblée, composée de 78 citoyens et 77 citoyennes élues en mai à l’issue d’un processus démocratique inédit, après des mois d’une vive contestation sociale, va plancher sur la nouvelle Constitution pendant neuf mois minimum, douze maximum.

La journée de dimanche a été marquée par une suspension de près de trois heures de la séance, en raison des tensions et des affrontements à l’extérieur de l’ancien Parlement où étaient réunis les élus.

Une partie des 155 constituants était sortie pour exiger le retrait des forces spéciales du centre de la capitale, alors que plusieurs affrontements avaient lieu entre des forces anti-émeutes et une poignée de civils. « Nous ne pouvons pas être sereins s’il y a une répression à l’extérieur », avait dit Mme Loncon, justifiant la suspension de la séance.

Les candidats indépendants représentent 40 % des élus

Dans l’histoire du Chili, « c’est la première fois que les citoyens ont pu élire un corps pour écrire » une Constitution, souligne auprès de l’Agence France-Presse  Claudio Fuentes, professeur à l’université Diego-Portales. A l’issue du vote des 15 et 16 mai, les nouveaux constituants sont apparus comme très hétérogènes. Les candidats indépendants représentent 40 % des élus, au détriment des listes montées par les partis traditionnels.

Pour de nombreux analystes, cette Assemblée constituante « ressemble au Chili réel », avec des militants écologistes, des dirigeants communautaires, des avocats, des professeurs, des journalistes, des économistes, mais aussi des femmes au foyer. Les représentants des partis politiques traditionnels sont minoritaires et aucune force politique ne dispose du tiers nécessaire pour mettre son veto, les délibérations devant être approuvées aux deux tiers.

Un nouveau référendum en 2022

Parmi les membres de l’Assemblée constituante, une vingtaine d’individus faisaient partie des Chiliens descendus dans la rue pour exprimer leur ras-le-bol lors de la fronde sociale qui a éclaté le 18 octobre 2019. Ciblant d’abord une hausse du prix du ticket de métro à Santiago, la contestation s’est vite transformée en un mouvement sans précédent contre les inégalités sociales.

Face à l’ampleur des manifestations, qui ont culminé le 25 octobre avec 1,2 million de manifestants, les partis politiques avaient conclu un accord pour un référendum sur un changement de Constitution (plébiscité à 79 %). De nombreux manifestants accusaient le texte, voté en 1980, d’être le pivot du système économique ultralibéral mis en place sous Augusto Pinochet (1973-1990) et un frein à toute réforme sociale de fond.

A l’issue de leurs travaux, la nouvelle Constitution sera soumise à un référendum en 2022. En cas de rejet, le texte actuel restera en vigueur.

Le Monde

Emmanuelle Barozet : « Au Chili, le mot d’ordre est “dépinochétiser” la Constitution »

Selon la sociologue, l’érosion du lien entre les Chiliens et la classe politique a contribué à l’explosion sociale d’octobre 2019, et conduit à la décision d’abolir et de réécrire la Loi fondamentale adoptée sous la dictature.

Emmanuelle Barozet est sociologue et chercheuse au sein du Centre d’études du conflit et de la cohésion sociale (COES) de l’université du Chili.

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Comment interpréter la large victoire du oui, lors du référendum du 25 octobre, en faveur d’une nouvelle Constitution ?

La rue a exercé une très forte pression pour changer la Constitution. Selon l’enquête menée par le COES, après les grandes manifestations d’octobre 2019, 80 % des personnes interrogées se déclaraient favorables à un changement constitutionnel. Ensuite, la question était de savoir si la pandémie de Covid-19 les avait démobilisées. Cela n’a pas été le cas.

Les Chiliens se sont aussi prononcés sur l’organe qui rédigera cette future Constitution ; ils ont choisi à 79 % une « convention constituante », formée de représentants élus pour l’occasion [le scrutin aura lieu le 11 avril], plutôt qu’une « convention mixte », composée pour moitié de parlementaires. Que traduit ce choix ?

Il confirme le rejet des partis politiques en place et adresse un message clair : « Nous voulons changer de visages et de mécanisme. » Cela ne signifie pas pour autant un renouvellement complet de la classe politique. Pour former la Convention constituante, les partis pourront présenter des candidats issus de leurs rangs, qui auront l’avantage de bénéficier d’une plate-forme et d’un financement, mais pâtiront du discrédit touchant la politique traditionnelle. D’un point de vue stratégique, une personnalité indépendante qui se présenterait avec le soutien d’un parti est sans doute celle qui aurait le plus de chances d’être élue. Quant aux indépendants, ils n’auront pas les mêmes moyens. On peut imaginer qu’ils ne seront pas inconnus du grand public : des activistes pour la protection de l’environnement, pour les droits des femmes… Ils pourront mettre en valeur leur candidature grâce aux médias et aux réseaux sociaux, mais cela ne sera peut-être pas suffisant. D’autant qu’ils disposent de peu de temps, puisque le dépôt des candidatures doit se faire avant le 11 janvier.

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Quelles sont les causes du rejet de la classe politique ?

Les liens entre les partis politiques, la société civile et les mouvements sociaux se sont érodés. Qu’ils soient de centre gauche ou de centre droit, les gouvernements récents n’ont pas su prendre en compte les demandes populaires. Ainsi, la génération arrivée sur le marché du travail il y a trente ou quarante ans commence à partir à la retraite, or la pension médiane des Chiliens est inférieure au seuil de pauvreté. Depuis 2013, des manifestations « No mas AFP » [administratrices de fonds de pension, entreprises privées qui gèrent les retraites, un système hérité de la dictature d’Augusto Pinochet] réclament en vain l’amélioration du système des retraites.

Par ailleurs, plusieurs scandales ont éclaboussé la classe politique. En 2015, le fils de la présidente Michelle Bachelet et son épouse se sont retrouvés au cœur de l’affaire Caval [du nom de l’entreprise détenue à 50 % par la belle-fille ; le premier a été inculpé pour corruption, la seconde condamnée pour fraude fiscale]. Ce scandale financier a ruiné les principes de méritocratie et de justice sociale prônés par Mme Bachelet. La même année, l’affaire Soquimich [du nom de la compagnie chimique et minière chilienne SQM] a mis au jour un système de financement illégal de campagne électorale.

En octobre 2019, c’est l’augmentation du prix du ticket de métro qui fut le déclencheur d’une vague contestataire immense…

A partir de 2014, le cours du cuivre [dont le Chili est très dépendant] a baissé et le coût de la vie augmenté, alors que de nombreuses familles étaient déjà souvent très endettées. La frustration a grandi au sein des milieux populaires ou des classes moyennes. En octobre 2019, le gouvernement a multiplié les petites phrases dures à entendre : à ceux qui critiquaient l’augmentation du prix des transports en commun aux heures de pointe, le ministre de l’économie a répondu : « Levez-vous plus tôt ! » A ceux qui se plaignaient de l’augmentation des prix des biens de consommation, le ministre des finances, Felipe Larrain, a dit : « Le prix des fleurs a baissé ; achetez des fleurs ! » La colère des citoyens contre les élites s’est renforcée et a trouvé un exutoire dans les manifestations.

A la suite de la répression, il y a eu des morts, de nombreuses arrestations illégales, sans compter tous ceux qui ont perdu la vue ou un œil [5 morts, 163 traumatismes oculaires dont 21 éborgnements et 32 pertes de vision irréversibles, selon le dernier rapport de l’Institut national des droits humains (INDH)]. La violence de la répression a ressurgi dans l’actualité [le 2 octobre à Santiago], quand un jeune manifestant [Antony Araya, 16 ans] a été jeté par un policier du haut d’un pont, dans le fleuve Mapocho. Le COES a noté que la répression policière a déclenché des manifestations plus massives encore. Ceux qui manifestaient pour la première fois ont rejoint le mouvement social d’octobre 2019, notamment en réaction aux violations des droits humains, mais aussi motivés par la force du mouvement féministe [notamment avec la performance du collectif LasTesis], dont le discours dénonçant l’oppression du patriarcat s’est imposé. Le Réseau des femmes politologues a aussi accompli un travail exceptionnel de lobbying et d’explications sur la question de la parité : le Chili va ainsi être le premier pays au monde à se doter d’une Convention constituante paritaire.

Pourquoi la Constitution est-elle devenue la cible principale des manifestants ?

A partir du début des années 2000, la Constitution est apparue comme un frein aux réformes sociales, malgré des amendements – notamment ceux apportés en 1989 et en 2005. La Loi fondamentale établit le principe de « l’Etat subsidiaire », c’est-à-dire que les acteurs privés restent prépondérants dans de nombreux domaines. Même si le texte garantit les droits à l’éducation, à la santé, etc., l’Etat n’intervient que de façon très limitée. Le citoyen a la liberté de choisir son prestataire, mais la dérive de ce système est que la qualité des services dépend des revenus de chacun.

Certaines réformes emblématiques n’ont pas pu être mises en œuvre, parce que des parlementaires s’y opposant ont fait appel au Tribunal constitutionnel, qui fonctionnait à la manière d’une troisième Chambre et bloquait ces réformes. Dans l’opinion publique s’est alors forgée l’idée que la Constitution elle-même empêchait les réformes. Celle-ci a donc été prise pour cible par les manifestants, qui ont aussi remis en cause sa légitimité – le fait qu’elle ait été adoptée en 1980, pendant la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Des mots d’ordre sont alors apparus : il faut « dépinochétiser » le Chili ; il faut « dénéolibéraliser » le Chili.

La crise sanitaire a-t-elle mis en évidence les failles du modèle néolibéral ?

Les limites du modèle chilien étaient déjà visibles avant le mouvement social d’octobre 2019. Ce modèle ne fonctionne que s’il y a de la croissance économique et que chaque famille cumule deux salaires. Ces conditions ont été de plus en plus difficiles à remplir au cours des dernières années, et davantage encore avec l’épidémie de Covid-19 [le Chili est actuellement le quinzième pays le plus touché au monde, en nombre de morts par million d’habitants]. Le confinement a duré près de cinq mois [jusqu’au mois d’août] et les pertes d’emploi ont été massives, en particulier pour les femmes.

Les mesures gouvernementales ont été insuffisantes, tardives et bureaucratiques : la crise sanitaire a démarré au début du mois de mars, mais il a fallu deux mois et demi au gouvernement pour venir en aide aux familles les plus vulnérables. Les cotisants du système privé ont été autorisés à puiser 10 % de leur compte d’épargne, ce qui a été un soulagement pour les familles. Cette mesure [portée par l’opposition de centre gauche et votée par le Congrès en juillet] a cependant accentué la fragilité du système de retraite.

Une nouvelle Constitution sera-t-elle suffisante pour répondre aux revendications des manifestants ?

D’un point de vue symbolique, oui, en instaurant un pacte social, défini démocratiquement, entre citoyens. Le nouveau texte devra être validé [aux deux tiers de ses membres] par la Convention constituante, puis par référendum populaire obligatoire. Il reste donc de nombreuses étapes à franchir. On peut penser que ce texte sera équilibré. Ainsi, personne n’évoque la suppression du droit à la propriété, mais il est encore trop tôt pour savoir si figureront de nouveaux droits, tels que la protection de l’environnement ou des animaux, par exemple.

Par ailleurs, le gouvernement doit réagir très rapidement face aux revendications des Chiliens s’il ne veut pas être confronté à une nouvelle explosion sociale, mais il est aujourd’hui extrêmement divisé. Quant au président Sebastian Piñera [qui n’est pas candidat à sa réélection à la présidentielle de 2021, la Constitution actuelle lui interdisant un second mandat successif], il est décrédibilisé [en raison de sa gestion erratique de la crise sociale, puis de la crise sanitaire].

Il faut mettre en place un plan de relance, qui doit être soutenu par le secteur privé. Dans ces conditions, et avec un bon accord constituant, le Chili pourrait parvenir à une situation un peu moins inégalitaire, retrouver la paix sociale et garantir une meilleure redistribution des ressources. Mais le pays est aussi très dépendant de la valeur du cuivre, ce qui le rend économiquement vulnérable à tout soubresaut sur les marchés internationaux.

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