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« Il est indispensable de contrôler ce qui se passe dans les laboratoires de haute sécurité »

Spécialiste de biosécurité, Filippa Lentzos appelle à une réglementation internationale pour les 60 laboratoires dits « P4 » ou « BSL 4 » recensés dans le monde, alors que l’hypothèse selon laquelle le SARS-CoV-2 pourrait s’être échappé d’un de ces centres de recherche, en Chine, fait débat.

Filippa Lentzos, à Bern (Suisse) en juin 2021.

50 laboratoires de haute sécurité opérationnels dans le monde

Laboratoires de type P4 (pathogènes de classe 4)

Public (37 laboratoires)

Universitaire (10)

Militaire (11)

Privé (2)

Opérationnel (50)

En construction (4)

En projet (6)

Infographie Le Monde , Source : globalbiolabs.org

Chercheuse au King’s College, à Londres, et à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, la sociologue norvégienne Filippa Lentzos a publié, en mai 2021, une cartographie des laboratoires de haute sécurité dans le monde. Ces laboratoires « P4 » (pathogène de classe 4) ou « BSL 4 », comme on les appelle dans le jargon scientifique (BSL pour biosafety level, soit niveau de biosécurité), abritent les recherches sur les pathogènes les plus dangereux, à l’origine de maladies pour lesquelles il n’existe aucun traitement curatif comme Ebola, la fièvre de Lassa, la fièvre hémorragique de Marburg, ou la variole. Elle en a dénombré 60, répartis dans 23 pays – 25 en Europe (3 en France), 14 en Amérique du Nord et 13 en Asie, dont celui du Wuhan Institute of Virology (WIV) – et révèle que les trois quarts ne respectent pas les normes les plus strictes en matière de biosécurité. Alors que l’origine du SARS-CoV-2 n’a toujours pas pu être déterminée, Filippa Lentzos fait partie des scientifiques qui, dès le début de la pandémie de Covid-19, ont appelé à enquêter sur une possible fuite de ce laboratoire chinois. Cette spécialiste de la biosécurité explique au Monde les enjeux d’une telle investigation, et la menace que représentent ces laboratoires en l’absence de réglementation internationale.

Que sait-on des recherches menées sur les coronavirus par le WIV et de sa collaboration avec EcoHealth Alliance, l’organisation américaine qui finance une partie de ses travaux sur les coronavirus ?

C’est très flou : EcoHealth Alliance ne s’est pas montrée très coopérative et n’a pas dit grand-chose. Les demandes de financement soumises aux NIH [National Institutes of Health, qui financent la recherche biomédicale aux Etats-Unis] et les articles scientifiques publiés par le passé nous donnent quelques indications. Mais on ne connaît pas dans le détail l’objet de cette collaboration ni s’il y a eu des échanges d’échantillons biologiques entre les institutions.

Les rapports remis chaque année aux NIH par EcoHealth Alliance n’ont toujours pas été rendus public, malgré les requêtes d’élus du Congrès américain et de plusieurs médias dont Le Monde

C’est le signe qu’il y a peut-être un problème. Si vous n’avez rien à cacher, pourquoi ne pas être transparents ? Tout le monde aimerait bien en savoir davantage sur leurs recherches et leurs liens avec le WIV. On aurait pu penser qu’ils seraient plus transparents, car c’est dans l’intérêt de tout le monde. En ne partageant pas ces informations, on ne peut pas gagner la confiance des gens. Je ne pense pas que ces documents apportent des preuves irréfutables, mais ils pourraient nous donner des informations précieuses sur le contexte de ces recherches.

En janvier et février 2021, une délégation de scientifiques, dont Peter Daszak, le président d’EcoHealth Alliance, a « enquêté » en Chine sur l’origine du SARS-CoV-2 à la demande de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Qu’en pensez-vous ?

Cette mission a été très influencée par la Chine, qu’il s’agisse de sa composition, de ses objectifs, des endroits que les scientifiques étaient autorisés à voir ou des gens auxquels ils pouvaient parler en Chine. Ce n’est pas une enquête ! Il aurait fallu pour cela une équipe sans conflits d’intérêts, ouverte à toutes les hypothèses, y compris celle d’une fuite de laboratoire. Mener une véritable enquête à ce sujet suppose d’avoir accès à toutes les données du laboratoire – les échantillons, les comptes rendus d’expérience, les rapports d’incidents, les dossiers médicaux des scientifiques hospitalisés – et d’avoir des entretiens avec les chercheurs au cours desquels ils puissent s’exprimer librement. Et il ne s’agit pas seulement de regarder ce qui a pu se passer au WIV, mais aussi dans tous les autres laboratoires menant des recherches sur les coronavirus à Wuhan.

Que faut-il attendre de l’enquête confiée par le président Joe Biden à ses services de renseignement ?

On ne sait pas à quoi ils ont eu accès ou pas, donc il est difficile de se faire une idée. Le problème est qu’il ne s’agit pas d’une enquête internationale, donc, quel que soit le résultat, certains pays le remettront en cause. C’est devenu un sujet très politique.

Le Wuhan Institute of Virology a achevé en 2015, avec l’aide de la France, la construction d’un laboratoire « P4 », mais conduit aussi des expériences dans des « BSL 3 » et des « BSL 2 », avec un niveau de confinement moindre. Où sont étudiés les coronavirus ?

La majorité des coronavirus ne sont pas pathogènes pour l’homme et peuvent être étudiés dans des laboratoires dits « BSL 2 », avec un niveau de confinement faible. Les coronavirus dangereux pour l’homme, comme le SARS ou le MERS, doivent en revanche être manipulés dans des laboratoires dits « BSL 3 ». Les expériences les plus risquées, destinées à modifier certaines caractéristiques des virus pour les rendre plus dangereux pour l’homme, requièrent encore davantage de précautions et doivent en principe être réalisées dans des laboratoires de haute sécurité, dits « BSL 4 ». Le BSL 4 de Wuhan, le premier en Chine, a été construit en 2015 et est opérationnel depuis 2016, donc auparavant ces expériences dites de « gain de fonction » étaient réalisées dans un laboratoire « BSL 3 ». Nous ne connaissons pas tout du travail des scientifiques du WIV, mais ils soulignent dans leurs publications que ces expériences de gain de fonction sont en effet très risquées.

Ces expériences doivent-elles être selon vous interdites ?

Quand il s’agit de pathogènes susceptibles de déclencher une pandémie, sans doute. La connaissance que pourraient apporter certaines expériences ne justifie pas de prendre un tel risque. C’est le cas quand l’objectif est de rendre un pathogène dangereux pour l’homme encore plus dangereux. Cela dit, les expériences de gain de fonction sont couramment utilisées pour conférer à des virus de nouvelles caractéristiques, sans pour autant les rendre plus dangereux. Cela n’a donc pas de sens de bannir cette technologie « en général ».

Votre rapport souligne le risque lié au double usage, militaire et civil, de certaines technologies…

Certaines technologies utilisées pour faire le bien – créer un vaccin par exemple – peuvent être détournées pour créer des armes biologiques. Les chercheurs doivent avoir cela en tête lorsqu’ils se lancent dans une expérience ou bien publient leurs travaux. En 2017, une étude a démontré qu’il était possible de recréer le virus de la variole équine dans un laboratoire. L’objectif était d’améliorer le vaccin contre la variole humaine, mais, dans la mesure où les deux virus sont très proches, cela revenait à donner à n’importe qui la recette pour fabriquer le virus de la variole humaine !

Qui décide de quelle expérience peut-être faite ou non, et dans quelles conditions ?

Ce contrôle est en général exercé par les Etats. Par exemple au Royaume-Uni, nous avons une liste de pathogènes, classés selon qu’ils doivent être manipulés dans des laboratoires avec un niveau de sécurité 2, 3 ou 4. Le bacille de l’anthrax ou le coronavirus à l’origine du SARS doivent être manipulés dans un BSL 3, mais les expériences ayant pour but de les rendre plus dangereux doivent être conduites dans un BSL 4. En Europe, le niveau de risque est évalué par les scientifiques et leurs institutions, mais il existe des instances de contrôle nationales. Ce n’est en revanche pas le cas aux Etats-Unis, où la décision revient aux Institutional Biosafety Committees, des institutions de recherche.

Et au niveau international ?

Il n’existe aucune réglementation, seulement des recommandations. L’Organisation mondiale de la santé, par exemple, a édicté des règles de sécurité, mais elles ne sont pas opposables. Et il n’existe aucun cadre pour les expériences risquées, liées à la manipulation de virus comme le SARS-CoV-2. C’est une des recommandations de notre rapport : il faut définir des standards internationaux et s’assurer que tous les laboratoires les respectent. Est-ce à l’OMS de le faire ? Faut-il créer une instance comme l’Agence internationale de l’énergie atomique ? Ou bien prendre pour modèle l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques ? Celle-ci dispose d’inspecteurs qui vont sur site pour s’assurer de leur conformité. Plusieurs options sont possibles, mais il est indispensable de contrôler ce qui se passe dans ces laboratoires de haute sécurité.

Les laboratoires chinois sont-ils soumis aux mêmes règles que les laboratoires européens ?

Comme le souligne notre étude, la Chine ne figure pas parmi les mieux-disants. Elle ne fait pas partie du groupe international d’experts sur la biosécurité, et surtout refuse de rendre publics les rapports remis chaque année aux Nations unies dans le cadre de la Convention sur les armes biologiques. Ces documents permettent aux Etats de partager des informations sur leurs laboratoires BSL 4 : combien ils en possèdent, les mesures de sécurité, les recherches qui y sont menées, leur budget. L’objectif est de créer de la confiance autour de ces recherches. Mais la Chine a encore du chemin à parcourir en termes de transparence et d’ouverture.

Des scientifiques chinois ont aussi donné l’alerte, estimant que la biosécurité n’était pas une priorité dans le pays faute d’investissement, d’expertise et de formation. Des experts américains ayant pu visiter le Wuhan Institute of Virology ont sonné l’alarme à ce sujet, comme l’ont révélé des câbles diplomatiques. Et il y a déjà eu plusieurs accidents notamment à l’Institut national de virologie de Pékin avec le SARS [en 2004, une chercheuse s’était infectée et avait contaminé son entourage].

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