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 A Saint-Jean-en-Royans, la compétition automobile est une institution depuis près de quarante ans. Cette année, un village voisin a décidé de créer, le même week-end, un contre-événement écolo.

A Saint-Jean-en-Royans, le point de départ du Rallye de la Drôme, quinze jours avant l’événement.

A la mi-juillet, c’est traditionnellement week-end de fête à Saint-Jean-en-Royans. Ce village drômois niché entre les montagnes et ses 3 000 habitants guettent l’arrivée, comme chaque été depuis trente-neuf ans, du Rallye de la Drôme. La manifestation, d’envergure régionale, convie plus d’une centaine de concurrents amateurs pour une course de vitesse sur les routes escarpées de la région. Des centaines de badauds se pressent pour assister au spectacle, un des événements les plus importants de la vie locale, qui remplit les hôtels et les restaurants des environs.

Voilà le tableau. Du moins, jusqu’à cette année. Perché 5 kilomètres plus haut à peine, le voisin Saint-Laurent-en-Royans, village moitié plus petit, accueille un nouveau festival les trois mêmes jours. Son nom ? Le Grand Virage. Son manifeste ? « Trois jours pour nous relier, nous amuser, et imaginer notre avenir sans énergies fossiles. » « Depuis quelques années, on est plusieurs habitants du territoire à s’interroger sur la pertinence d’événements où l’on fait rouler des voitures thermiques », expose Jean-Christophe Dauty, membre de l’association Royans Vercors après les fossiles, à l’origine du Grand Virage.

L’employé du centre social de Saint-Jean-en-Royans, âgé de 55 ans, et sa vingtaine de camarades du coin, fatigués des nuisances, ont décidé de marquer le coup en préparant un rendez-vous « en miroir », dans l’objectif de montrer que « des activités moins polluantes sont possibles ». Au programme : conférences de l’écrivain Alain Damasio ou du philosophe Baptiste Morizot, course de lenteur, sérigraphie végétale ou encore rallye à vélo. Il en est persuadé, « le rallye automobile correspond à une époque révolue ».

Un sujet épineux

Jusqu’ici, personne n’osait critiquer les compétitions automobiles aussi ouvertement, tant elles font partie du paysage local. Le fameux Rallye de Monte-Carlo a même emprunté ces chemins pendant des décennies. « C’est quand même fou, personne ne parlait de nous avant la polémique de cette année », s’offusque l’Association sportive automobile (ASA) de la Drôme, organisatrice du rallye. Son porte-parole, Philippe Champagne, voit dans cet intérêt soudain pour sa course le reflet « d’une aversion pour l’automobile ».

A Saint-Jean-en-Royans, point de départ des festivités à essence, l’initiative du festival Le Grand Virage fait grincer des dents. « Je n’ai rien à dire à ce sujet », balaye l’un des participants de la course. Pas de réponse non plus de la part de la municipalité, qui soutient l’événement depuis ses débuts. Après avoir hésité, Karine Ducret, la présidente de l’Union des commerçants et des artisans (UCIA) saint-jeannaise, a accepté de parler, « en [son] nom », précise-t-elle. « Ces derniers temps, beaucoup d’écolos s’installent et veulent tout révolutionner », critique avec ferveur la patronne du bar Le People.

« Les élus ne peuvent pas défendre les “sublimes routes du Vercors”, dire qu’on va tout miser sur l’écotourisme et continuer à soutenir ce type de loisirs. » Corinne Morel Darleux, ex-élue de gauche de la région Auvergne-Rhône-Alpes

Pour elle, des combats « plus intelligents » mériteraient d’être menés. Sébastien Aubert, un technico-commercial de 42 ans, qui a pris le départ du Rallye de la Drôme pour la 18e fois, développe des arguments proches de ceux de Karine Ducret : « Le bilan carbone global de notre événement est négligeable par rapport à un vol pour Londres ou à une course cycliste avec la caravane et des hélicoptères. » Des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être pour Jean-Christophe Dauty. « On essaie de se confronter à ce qui est à notre portée. Mais, ici, il n’y a pas de place pour les idées écolos, on est tout de suite vus comme des rigolos. »

Olivier Beraldin le sait bien. Le maire de Saint-Laurent-en-Royans a accepté d’accueillir le festival Le Grand Virage dans sa commune « pour ouvrir une porte de discussion » sur l’épineux sujet. « On est les moutons noirs au milieu du pâturage », reconnaît-il. Seul soutien politique local officiel à l’événement, l’édile sent que les villages les plus petits ne peuvent réellement s’exprimer sur le passage de la course : « Ils sont dépendants de soutiens au niveau départemental, où certains élus sont pro-rallye. »

Les contestations s’amplifient

Lui-même a été convoqué par la mairie de Saint-Jean-en-Royans pour une réunion avant le départ, dans un contexte tendu. L’ancienne élue de gauche du conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes Corinne Morel Darleux, qui intervient au festival Le Grand Virage, pointe les contradictions dans les discours politiques : « Les élus ne peuvent pas défendre les “sublimes routes du Vercors”, dire qu’on va tout miser sur l’écotourisme et continuer à soutenir ce type de loisirs. »

Depuis quelques mois, les contestations autour du sport automobile s’amplifient un peu partout en France, de la Normandie aux Hautes-Alpes. Marc Langenbach, maître de conférences en géographie à l’université de Grenoble, l’explique facilement : « L’objet voiture cristallise les critiques, d’une part, car il est en contradiction avec la transition énergétique, mais aussi parce qu’il est lié à des valeurs masculinistes et virilistes. »

D’autant que, selon lui, le sport automobile, « aux coûts d’entrée élevés » – compter environ 1 000 euros pour participer au Rallye de la Drôme –, s’adresse avant tout à de rares privilégiés, « quelques milliers en France », chiffre-t-il. « Seulement, un rallye, c’est un nom, une marque, qui va voyager et faire connaître son village, comme pour le Tour de France [cycliste] », poursuit-il. L’arrivée de véhicules électriques pourra-t-elle changer la donne ? Pas sûr que cela rabiboche Saint-Laurent et Saint-Jean.

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