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Pour une radicalité créatrice et non une révolte destructrice

La colère et la joie
Patrick Viveret
Les Éditions Utopia
Les Éditions Utopia
61, boulevard Mortier – 75020 Paris
contact@editions-utopia.org
www.editions-utopia.org
www.mouvementutopia.org, Collection Ruptures


Le vent se lève ; il faut tenter de vivre. Paul Valery
On devrait chercher un vaccin contre la rage spécifiquement humaine car nous sommes en pleine épidémie. Edgar Morin

Sommaire
Prologue ……………………………………………………….. 7
Première Partie
De la colère ………………………. 17
1. Vers la guerre civile ? …………………………………….. 19
Une ligne de crête ………………………………………… 23
2. La montée de la colère ……………………………… 25
3. Écouter les colères ……………………………………. 29
L’autre colère ………………………………………………. 31
4. La question de la désobéissance civile …………… 35
5. L’humanité en métamorphose ………………………. 37
La question du bug humain ………………………….. 38
Deuxième Partie
De la rage vers l’amour, De la colère à la Joie ……………….. 43
6. L’appel paradoxal …………………………………………. 45
7. Amour de la vie ou pulsion mortifère ? …………. 49

8. De la violence au conflit ……………………………….. 57
Éthique de conviction,
éthique de responsabilité ……………………………. 63
La violence de l’État ou les limites du monopole
de la violence physique légitime………………….. 67
La diversité des formes de lutte ……………………… 69
9. Transformer des ennemis en adversaires ………. 73
10. Rendre visible et consciente la violence :
l’exemple du risque d’hiver nucléaire
accidentel …………………………………………………… 79
Le risque accidentel ……………………………………… 82
11. De la rage à l’Amour ………………………………….. 87
La médiation ……………………………………………….. 89
Sur l’éthique du débat…………………………………… 92
La CNV (communication non violente) 92
La construction de désaccords féconds 94
12. Vers la Joie ………………………………………………….. 99
La joie et le tragique …………………………………… 104
Les deux formes de Joie ……………………………… 109
La stratégie du REVE…………………………………. 112
Conclusion ……………………………………………………… 115annexes …………………………….. 123
Charte de l’Archipel de l’écologie
et des solidarités ………………………………………. 125
Pour une démocratie convivialiste …………………… 131
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Prologue
Le soir du lundi 2 novembre 2020, alors que
des coups de feu retentissaient dans les rues de la
capitale autrichienne, les musiciens de l’Orchestre
philharmonique de Vienne, en concert, n’ont pas
cessé de jouer. Selon le Huffington post 1 les coups
de feu ont été tirés aux abords d’une synagogue
située non loin de l’Opéra de Vienne. Si bien que
les spectateurs venus assister au concert ont reçu
la consigne de rester confinés à l’intérieur, pour
les garder en sécurité.
C’est à ce moment que les musiciens ont
décidé de poursuivre leur spectacle, reprenant
les instruments pour aider leur public à patienter
sans céder à la panique. Si l’on en croit les images
postées par une spectatrice sur twitter, l’initiative
a fonctionné. Pas de cris, pas de larmes : juste la
musique.
Cette scène illustre bien l’enjeu au cœur de
l’avenir de nos sociétés : à terme ce qui est en jeu
1. https://www.huffingtonpost.fr/entry/attentat-de-
vienne-les-musiciens-de-l’opéra-continuent-de-jouer-
malgré-les-tirs_fr_
La colère et la joie
c’est l’alternative entre logique de vie ou logique
de mort, apprendre à nous entraider, ou nous
préparer à nous entre-tuer. Mais, pour l’heure,
nous sommes (encore) dans une phase intermé-
diaire où l’alternative se présente plutôt sous la
forme : intelligence sensible ou « pandémie émo-
tionnelle ». Nous pourrions même reprendre un
terme de Wilhelm Reich réactualisé récemment
par Cynthia Fleury, celui d’un risque de « peste
émotionnelle » 1. Reich a utilisé ce terme dans un
texte sur l’analyse caractérielle et dans son livre
« La psychologie de masse du fascisme » 2 pour
rendre compte d’un phénomène que ne com-
prenaient pas ses amis marxistes de l’époque :
pourquoi des classes ou des catégories exploitées
économiquement par le capitalisme se tournaient-
elles vers le fascisme plutôt que vers le socialisme
ou le communisme ? On pourrait aujourd’hui
poser la même question à propos des ouvriers
votant Trump aux États-Unis ou Marine Le Pen
en France. Si l’on en reste à l’analyse purement
rationnelle des intérêts, c’est incompréhensible.
Il faut donc faire intervenir d’autres dimensions,
dont celle des grandes émotions collectives. Mais
la prise en compte de l’émotion a elle-même une
1. Pour Cynthia Fleury (Ci-gît l’amer, Gallimard
2020), Wilhelm Reich use de la notion de « peste émo-
tionnelle », qu’elle trouve « parfaitement opérationnelle
pour désigner le monde d’aujourd’hui ». www.lemonde.
fr du 02/11/2020.
2. W. Reich, La psychologie de masse du fascisme,
1970, réédition Petite bibliothèque Payot, 1998.

double face : sous sa forme positive, c’est ce que
l’on peut nommer « l’intelligence émotionnelle »
ou « l’intelligence sensible », celle qui, comme le
disait Pascal, n’oublie pas que « le cœur a ses rai-
sons que la raison ne connaît pas » … Et qui donc
prend en compte que nous sommes autant des
êtres d’instinct et d’émotion que des êtres de rai-
son. Mais ce dernier élément, la raison justement,
qui nous permet le discernement, la délibération
au-delà de logiques simplificatrices de l’émotion,
reste fondamental. En revanche dans la face
sombre, celle de la pandémie émotionnelle, c’est
le cerveau limbique qui prend le dessus et réduit
tout à une alternative binaire qui peut s’avérer
irrationnelle. C’est ce que Carl Jung avait noté
quand il écrivait : « En présence d¹une situation
donnée, la discussion basée sur des arguments
de raison ne demeure possible et n’a de chances
d’aboutir que tant que le potentiel émotionnel
inhérent à la situation n’a pas dépassé un certain
seuil critique. Dès que ce dernier est franchi par
la température affective et l¹émotivité, les pos-
sibilités et l¹efficacité de la raison se trouvent
anéanties ; s¹y substituent des slogans et des désirs
chimériques et fumeux ; c’est-à-dire que la raison
fait place à une espèce d¹état de possession collec-
tive qui se propage à la manière d¹une épidémie
psychique. » 1
1. Cité par Charles Rojzman dans son chapitre « soi-
gner la peste émotionnelle » in La violence politique,
2003.

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