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A Châteauneuf-sur-Loire, la solidarité comme alternative à la fin du monde

Pour Le Monde, reportage le lundi 26 août 2019 à Châteauneuf sur Loire, à la rencontre des membres de l’association « Chateauneuf sur Loire en transition ». Ici, le bar associatif « La Baleine », véritable QG de l’asso, animé entre autres par Robert de Montcuit (photo), coordinateur.

A première vue, l’établissement ressemble à une brasserie ordinaire avec sa terrasse, son percolateur et ses habitués accoudés au comptoir. A y regarder de plus près pourtant, une pancarte indique les noms des « bénévoles de permanence » ce matin-là.

Au comptoir de La Baleine, « café associatif et culturel », la bière est locale, le café bio et le « Beauce Cola » trône en bonne place, le tout à des prix abordables.

Dans la cour attenante s’ouvre un atelier participatif de réparation de vélos et de petit électroménager, à deux pas du bureau de change de la monnaie locale, « le passeur ». Un groupe de couturières s’affaire non loin de là, tandis que le premier étage est consacré à un espace de cotravail flambant neuf.

Des billets de la monnaie locale, « Le passeur ».
Des billets de la monnaie locale, « Le passeur ».

Développer l’autonomie locale

Ouverte depuis avril 2018, la Maison de la transition de Châteauneuf-sur-Loire, ville du Loiret de 8 000 habitants, est un « tiers lieu » comme il en existe de plus en plus dans les communes rurales. Ce qui le différencie des projets habituels, c’est qu’il est porté par un collectif d’habitants, indépendant de la municipalité, avec pour objectif affiché de développer l’autonomie de la commune et sa capacité à se relever en cas de catastrophe.

Le bar associatif "La Baleine", véritable QG de l'association, le 26 août.
Le bar associatif « La Baleine », véritable QG de l’association, le 26 août.

Ici, on répare, on recycle, on achète local et on partage les savoir-faire pour diminuer son empreinte écologique, mais aussi pour construire une société qui puisse survivre, le cas échéant, à l’après-mondialisation. « On est sur de la transmission de compétences, pas sur de la prestation de services », précise Juliette Ligault, l’une des deux salariés.

« Nous vivons dans un monde hyperefficient, mais profondément vulnérable. La résilience est au cœur de chacune des initiatives de la maison de la transition », explique Benoît Thévard, membre du collectif et par ailleurs conseiller environnement au cabinet du président de la région Centre-Val de Loire, dont la réflexion a largement inspiré le lieu.

Pendant sept ans, cet ingénieur des Mines, ex-salarié d’Airbus, a chroniqué la fin des énergies fossiles sur son blog, Avenir sans pétrole. Au sein de l’Institut Momentum, un laboratoire d’idées pour une société postcroissance, il a rédigé plusieurs rapports dont le dernier en date, « Biorégions 2050 », financé par le forum Vies mobiles de la SNCF, prévoit « la fin de la mégalopole parisienne, trop grande, trop dense et extrêmement fragile face aux crises ».

Alain Ferhat, l’un des membres de l'atelier participatif de réparation de vélos et petit éléctroménager, qui jouxte le café La Baleine, le 26 août.
Alain Ferhat, l’un des membres de l’atelier participatif de réparation de vélos et petit éléctroménager, qui jouxte le café La Baleine, le 26 août.

C’est en revenant s’installer dans sa ville natale, au début des années 2010, qu’il a lancé, avec une poignée d’habitants, l’association Châteauneuf-sur-Loire en transition, convaincu qu’« alerter ne suffit pas pour changer les choses et qu’il faut commencer par une stratégie des petits pas ». L’expérience est inspirée par le travail du Britannique Rob Hopkins et de son réseau de « villes en transition ».

Dynamique d’échanges

Depuis l’ouverture de la « maison », il y a dix-huit mois, le nombre d’adhérents a triplé, passant de 250 à plus de 750, dont environ la moitié originaire de la commune.

Léa Fantoni, 30 ans, a participé activement aux travaux de rénovation du bâtiment. Avec son conjoint, cette ancienne Parisienne a quitté la capitale et son emploi d’infographiste pour « une vie plus cohérente ». Un CAP plomberie en poche, elle travaille désormais dans une PME d’installation d’énergies renouvelables à Orléans.

« Au départ, notre rêve, c’était de construire une maison passive à la campagne, avec un grand potager en permaculture pour vivre en autonomie, raconte-t-elle. Puis on a réfléchi : l’autonomie se construit à plusieurs. On a choisi d’acheter un terrain plus petit dans une ville comme Châteauneuf parce que la Maison de la transition y crée une dynamique d’échanges et de solidarité. »

Léa Fantoni, l'une des membres de l’association « Chateauneuf sur Loire en transition », en charge de penser la nouvelle gouvernance.
Léa Fantoni, l’une des membres de l’association « Chateauneuf sur Loire en transition », en charge de penser la nouvelle gouvernance.

La jeune femme achète ses légumes à Matthieu Fleury, qui vient chaque semaine apporter ses paniers dans le cadre d’une association pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP).

Le maraîcher bio, également apiculteur, possède 4 000 mètres carrés de serres « non chauffées » à 10 km. L’effondrement, il le constate « tous les jours » sur ses colonies d’abeilles. « Pour moi, ce n’est pas un sujet à venir, c’est déjà le présent. Sans pollinisateurs, c’est 80 % de ce qu’on mange qui disparaît. A la vitesse où vont les politiques, on va mettre des années à arrêter le rouleau compresseur de l’agriculture intensive. La seule issue, c’est de se relever les manches et d’agir ensemble », estime le maraîcher, qui a aussi vu ses serres « noyées sous 40 centimètres pendant trois semaines » lors des inondations de 2016. « On s’en est sortis grâce à la générosité des gens. »

Matthieu Fleury, maraîcher bio et fournisseur de l'AMAP de Châteauneuf-sur-Loire, le 26 août.
Matthieu Fleury, maraîcher bio et fournisseur de l’AMAP de Châteauneuf-sur-Loire, le 26 août.

C’est aussi la crise environnementale qui a conduit Marie-Hélène Debrus, ingénieure aéronautique pendant trente ans, spécialisée dans les vitrages d’avions, à devenir bénévole. « Je prenais l’avion toutes les semaines, car nos clients étaient dispersés dans le monde entier. J’aimais beaucoup mon métier, mais quand j’ai compris l’ampleur du désastre, je ne voyais plus de sens à mon travail, et j’ai démissionné. » Désormais consultante, Marie-Hélène a copiloté la réflexion sur la gouvernance de l’association, qui a conduit à mettre en place des votations régulières et un dispositif de coprésidence horizontal, en phase d’expérimentation.

L'espace de travail partagé, Cogito, à Châteauneuf-sur-Loire.
L’espace de travail partagé, Cogito, à Châteauneuf-sur-Loire.

Changer d’échelle

Comment pérenniser le projet et surtout passer à la vitesse supérieure ? Après deux ans d’efforts, la mobilisation reste intacte, mais des adhérents s’interrogent sur la meilleure façon de changer d’échelle, pour répondre à l’urgence climatique.

Malgré l’explosion des adhésions, le budget de l’association reste fragile et dépend largement de dons, de subventions – principalement de la région – et du loyer modique pratiqué par les propriétaires du bâtiment.

La monnaie locale, diffusée sur un bassin de quarante-deux communes aux alentours, peine à se développer. Un projet d’épicerie bio et zéro déchet a été mis en sommeil au profit d’un système d’achats groupés, moins lourd à gérer.

A six mois des élections municipales, une partie des membres de l’association soutient l’idée d’une liste citoyenne, seule façon, selon eux, d’« accélérer les changements ». D’autres craignent, au contraire, qu’un engagement politique trop affirmé, même collectif, divise et sape la mobilisation citoyenne en cas d’échec électoral. La question pourrait faire l’objet d’une prochaine « votation », le dispositif de démocratie participative adopté par les adhérents au printemps.

Retrouvez notre série de portraits de celles et ceux qui préparent l’après-effondrement

Seuls ou en famille, en ville ou à la campagne, des hommes et des femmes ont choisi de changer de vie dans la perspective d’un effondrement lié au réchauffement climatique, en tissant de nouvelles solidarités, en s’engageant dans l’action collective ou en modifiant leurs modes de vie. Nous sommes partis à leur rencontre.

Claire Legros avec Le Monde

Les Rencontres de Die et de la Biovallée auront lieu du Vendredi 24 janvier au Samedi 8 février 2020 et ces Rencontres Citoyennes ont comme thème « L’entraide,.. coopérer  ici et ailleurs! »

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