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Camille de Toledo du 20 juillet à Trinité sur Mer

Camille de Toledo : « Accueillons, dans nos parlements, les voix de la nature »

Suite aux Entretiens Biovallée à Sainte Croix en Diois, nous retrouvons nos auteurs familiers des voix de la nature…

Ecrivain, docteur en littérature comparée, Camille de Toledo enseigne à l’Atelier des écritures contemporaines de l’Ecole nationale supérieure des arts visuels de La Cambre, à Bruxelles. Engagé pour une reconnaissance juridique des éléments de la nature, il coordonne le processus instituant des auditions pour un Parlement de Loire (2019-2020) avec le Polau-pôle arts et urbanisme. Il publiera, à l’automne, l’ouvrage collectif intitulé Le Fleuve qui voulait écrire (Les liens qui libèrent, en librairie le 8 septembre).

L’écologue américain Aldo Leopold voulait « penser comme une montagne », et voilà que vous souhaitez faire écrire les rivières, les océans, les sols et les fleuves… Pour quelles raisons faudrait-il faire parler les éléments naturels ?

Nous autres, Sapiens, nous encodons le monde. Nous ne cessons de traduire – de faire parler – les différentes formes de vie. Les commentateurs de la Bible, les lecteurs de mythes, les poètes le savent. Dans les temps bibliques ou mythiques, nous n’avons eu de cesse d’associer des histoires, des narrations aux événements naturels. Mais la bascule qui va nous intéresser à l’heure de nos inquiétudes sur l’habitabilité terrestre, c’est celle qui va organiser un « parler depuis les éléments de la nature » avec le droit : un soulèvement légal des formes de vie animales, végétales, des différentes espèces, des lacs, des rivières, des forêts…

Quels sont les signes émis par les non-humains ?

Il y a cette phrase de Victor Hugo : « C’est une triste chose de penser que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas. » Aujourd’hui, nous disposons pourtant d’oreilles plus fines, de meilleurs outils d’écoute. Mon père, dans les dernières années de sa vie, ne cessait de partager avec moi ses lectures sur les travaux des éthologues, des botanistes, des mésologues [qui étudient les réactions réciproques d’un organisme et de son milieu]… A toutes celles et ceux qui s’entêtent dans cette coupure entre humains et non-humains – cette idée que seule notre espèce parle –, je crois qu’il est important de rappeler que, pendant des millénaires, notre espèce lisait le ciel, lisait les signes envoyés depuis les forêts, les lacs, les rivières. Je ne vais pas rentrer ici dans le détail de la sémiologie du philosophe américain Charles Sanders Peirce [1839-1914], mais disons simplement que nous vivons une seconde saison du tournant linguistique : une saison portée par des savoirs plus précis, des expériences sensibles plus poussées, qui nous permettent d’entendre ce vaste et puissant langage des éléments naturels.

 

Pour un milieu, on pourra notamment se mettre à l’écoute des « espèces sentinelles » qui vont alerter sur tel ou tel stress écosystémique. On pourra en ce sens accueillir, dans nos parlements, les voix de la nature. Pour résumer, nous n’avons jamais eu le monopole du langage, mais la biosémiotique – cette plus vaste compréhension de ce qui fait signe, de ce qui parle – nous porte à changer le cadre de nos scènes politiques. Il faut donner des sièges, des places, aux traducteurs du vivant, et organiser leurs présences pour mieux équilibrer nos systèmes légaux et politiques.

Est-ce pour ces raisons que vous avez lancé l’idée d’un Parlement de Loire ?

Les transformations légales et politiques se sont souvent présentées au nom de l’« utopie ». Or, aujourd’hui, les conditions du monde – une nature usée – nous obligent à penser en termes « topiques ». L’utopie, c’est la négation du lieu, le non-lieu – l’u-topos –, qui est, dans une grande mesure, un prolongement de la structure mentale du cerveau humain : sa capacité à s’affranchir de la matière, à s’élever au-dessus du corps des choses. On pourrait dire, à cet égard, que l’utopie, aujourd’hui, ce sont les modèles de croissance, les conceptions du développement infini, un marché toujours plus détaché des limites biophysiques.

Quand le Polau-pôle arts et urbanisme, après une rencontre à Delphes, m’a proposé de réfléchir à un Parlement de Loire, j’avais déjà écrit une pièce de théâtre qui imaginait un monde, en 2050, où les divers écosystèmes auraient acquis la personnalité juridique. Travailler à partir de la Loire, de cet immense bassin-versant, c’est une façon d’être topique, de partir du lieu, des attachements sensibles à la rivière. Très vite, nous avons perçu combien le nom même du fleuve convoque l’art d’écrire la loi : refaire loi, refaire Loire. Nous nous sommes donc mis au travail avec cette conviction qu’un nouvel état des sciences – ici, des sciences de la nature et du langage – exige une modification de nos dessins institutionnels et légaux.

En quoi le projet Parlement de Loire s’inscrit-il dans le mouvement actuel de « soulèvement légal terrestre », qui a notamment débuté avec la reconnaissance du fleuve néo-zélandais Whanganui comme personnalité juridique, en 2017 ?

Le projet dit du Parlement de Loire est une invitation à penser les termes de nos lois à venir, les formes de nos institutions. Il y a ce parallèle intéressant : au XVIIIe siècle, il y a un mouvement de penseurs qui nous lèguent des outils puissants pour réfléchir à la liberté, à la séparation des pouvoirs, au contrat social, à la souveraineté des nations. Ce temps dit des « Lumières » a abouti à des transformations des formes de gouvernement. Or, depuis les textes d’alerte de la biologiste américaine Rachel Carson [1907-1964], dans les années 1960, et les propositions d’un juriste tel que Christopher Stone, au début des années 1970, un mouvement de pensée de grande ampleur – une nouvelle saison de la Naturwissenschaft – nous aide à repenser nos liens au monde animal, végétal, minéral, et nous éclaire sur les composantes fragiles de l’homéostasie terrestre [sa capacité à maintenir l’équilibre de son milieu].

C’est à partir de ce nouvel état du savoir que nous sommes appelés à accueillir les perspectives des entités naturelles, à entendre leurs voix. Des pays ont commencé à le faire. En Equateur, en Nouvelle-Zélande, en Colombie, au Canada… Le 1er mai dernier, aux Etats-Unis, des « zones humides » déposaient une plainte contre l’Etat de Floride. Cette transformation légale gagne de l’ampleur et il s’agit d’en saisir les formes, le sens, pour en sculpter le devenir, pour les enfants à venir, pour aider la vie.

N’encourez-vous pas le risque d’arraisonner la nature et de maintenir paradoxalement notre emprise sur elle, à force de vouloir la faire parler et de lui donner des droits ?

Je tends à avoir confiance dans les voix des peuples amazoniens qui parlent depuis la forêt, pour le vivant, pour les générations futures, ou dans les iwi [les tribus du fleuve] Whanganui, qui parlent au nom de la rivière… Dans nos sociétés techniques, qui ont beaucoup réifié la nature et usé la Terre, la question de la représentation est douloureuse. Mais il me semble que ce risque représentatif passe à côté de l’enjeu du soulèvement légal et de la personnalisation juridique des éléments de la nature.

Notre question collective, aujourd’hui, est la suivante : qu’est-ce qui permet de contrebalancer l’hubris humaine, sa fièvre développementaliste ? C’est une affaire de balance des pouvoirs, de pluralisme. En offrant le statut de sujets de droit aux écosystèmes, aux milieux, aux espèces animales ou végétales, on permet à des « êtres juridiques émergents » de compléter la balance des pouvoirs pour mettre en avant leurs valeurs, leurs besoins, leurs intérêts. On rend possible une négociation entre des Etats, des entreprises et des écosystèmes ou des milieux. Et la bonne nouvelle, c’est qu’avec ces nouvelles perspectives, en droit, ce sont un grand nombre de vies humaines qui seront mieux défendues, tant nous dépendons des divers éléments terrestres pour vivre.

Camille de Toledo, traducteur du vivant

Ce sont la filiation et la traduction qui ont mené Camille de Toledo à faire parler les éléments, à penser et à agir pour le vivant. La filiation : son père, le producteur de cinéma Gérard Mital (1944-2010), qui, en 1969, étudia à Stanford, en Californie, fut un « proto-collapsologue », se souvient en souriant le défenseur du Parlement de Loire. En 1972, Gérard Mital est en effet saisi par le rapport Meadows sur les limites à la croissance, cette « première approche systémique qui pointe l’impossibilité logique d’une croissance infinie dans un monde fini », mais aussi par les articles sur l’« agent orange », ce défoliant qui ravage un Vietnam en guerre suffoquant déjà sous le napalm, et découvre l’ouvrage de la biologiste américaine Rachel Carson, Printemps silencieux (1962), qui conduisit à interdire l’usage de l’insecticide DDT (dichloro-diphényle-trichloro-éthane) aux Etats-Unis.

D’autant que la problématique de l’effondrement l’affectera intimement. « Dans les années 2000, mon père met en relation son cancer avec l’artificialisation générale de nos nourritures terrestres, de nos sols », se souvient Camille de Toledo. Mais le fils partage avec le père une même volonté de remédiation. Et l’envie de « sauver la Terre » devient une ambition commune. Dès ses premiers livres, il y a donc cette question : « Comment entendre, comment faire parler les catastrophes naturelles, les soulèvements des éléments ? » Puis, poursuit-il, « avec les différentes morts dont je porte l’histoire notamment le suicide de mon frère –, ça deviendra : comment dialoguer avec les absents, les absences, avec les manquants ? »

« Réanimer le monde avec les outils du droit »

Après la mort de son frère, de sa mère et de son père, Camille de Toledo part, en 2012, vivre à Berlin avec ses trois enfants. La traduction : sa volonté de faire parler le vivant s’ancre dans une ontologie politique qui recourt à la métaphore botanique. Le Hêtre et le bouleau (Seuil, 2009), son essai sur « la tristesse européenne » après la chute du mur de Berlin, paraît lorsqu’il est déjà engagé dans une réflexion sur la traduction avec la Société européenne des auteurs. Les hêtres (aux troncs solides mais aux feuilles jaunies) sont à l’ouest et les bouleaux (arbres fragiles qui furent les « témoins silencieux de l’extermination ») sont à l’est. Dans ce livre soucieux de « se débarrasser de la vieille peau des nations » et d’« élargir nos communautés politiques à partir de notre langue commune, la traduction », Camille de Toledo propose de planter d’autres espèces afin d’hybrider nos espaces, comme le banian, cet « arbre postcolonial » et « diasporique ».

La lecture d’Edouard Glissant et de Bruno Latour fera le reste. L’auteur du détonnant Archimondain Jolipunk. Confessions d’un jeune homme à contretemps (Calmann-Lévy, 2002) comprit qu’il fallait « changer la scène de la politique à partir d’un changement dans la scène du langage, à partir d’une extension du « qui parle » ». L’auteur du saisissant Thésée, sa vie nouvelle (Verdier, 2020), menacé par la paralysie depuis l’âge de 17 ans après une chute en montagne, se demande comment « réanimer le monde avec les outils du droit ». Car depuis cette chute, dit-il, « je vis avec ce bout de la montagne en moi, cette lésion due au choc dans les os… Et comme la médecine ne peut rien, la seule façon que j’ai de lutter, c’est de convoquer le vivant ». C’est parfois à partir des blessures de la vie que s’écrivent les plus revigorantes philosophies.

Nicolas Truong pour le Monde

1 Commentaire

  1. Le frappant de ce texte, outre son obscurantisme déguisé en poésie de bazar, c’est l’absence du point de vue sur les questions humaines, l’absence d’empathie . Pris de doute, j’ai aussitôt vérifié qui était cet obscur auteur, démarche fort éclairante que je conseille vivement, et qui en dit souvent plus que les paroles ou textes explicites.

    Bingo: « Camille de Toledo est le nom de plume d’Alexis Mital, né le 25 juin 1975, un essayiste et écrivain français vivant à Berlin. Petit-fils d’Antoine Riboud, (fondateur de Danone), il est issu de la très grande bourgeoisie française, ce qui donne à ses analyses de la pauvreté et de la souffrance toute leur acuité ». (Wikipedia). (merci de ne pas rire au dernier membre de phrase de la présentation de Wikipedia, souvent écrites par l’intéressé lui-même: ce seraient les riches qui parleraient le lieux des pauvres !)

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