Omar Youssef Souleimane : Pourquoi la France n’a rien d’une « dictature » (même sanitaire)
Pour l’écrivain né en Syrie, l’idée que la France d’Emmanuel Macron serait une dictature masquée, comme le dénoncent des opposants au passe sanitaire, est indécente.

A Toulouse, plus de 10 000 manifestants étaient descendus dans les rues pour protester contre la vaccination quasi obligatoire et le passe sanitaire, le 24 juillet dernier.
Nul besoin de trop réfléchir pour être certain que la France d’aujourd’hui ne correspond pas à ce schéma. Prononcer le mot de « dictature » dans une vraie dictature, c’est prendre le risque de ne pas dormir chez soi la nuit suivante. Hafez el-Assad, l’ancien dictateur syrien, a emprisonné pendant des dizaines années des centaines de jeunes à cause d’une simple blague, sans jugement et sans procès. Les prisons étaient devenues des cimetières pour suppliciés. C’était le cas aussi de Saddam Hussein, qui a raconté plusieurs fois l’histoire d’un de ses opposants ; son épouse l’ayant supplié de le lui ramener à la maison, le boucher de l’Irak lui a envoyé, en guise de cadeau, son corps découpé en morceaux.
L’idée que la France sous Emmanuel Macron serait une dictature n’est pas nouvelle. Il y a trois ans, quand je discutais avec des gilets jaunes et qu’ils apprenaient que j’étais originaire de Syrie, ils me disaient : « Nous aussi nous vivons dans une dictature, mais masquée. Macron n’est pas différent de Bachar el-Assad, sauf qu’il sait bien comment manipuler le peuple ». Entendre de tels propos représente un choc pour qui est né dans un pays sans aucun droit, sans élections, où la police décide de tout, et où une mafia vole et viole le pays depuis plus de cinquante ans. Longtemps, nous n’avions connu qu’un seul président, Hafez el-Assad, que nous étions aussi obligés d’appeler « le père », « le frère », « le résistant », « le fidèle » et le « guide pour toujours ».
Une rhétorique légitimant la « résistance » violente
En France, on peut certes subir des violences policières, mais aux dernières nouvelles nous avons encore des tribunaux, des élections, un Parlement, une liberté d’expression, et une séparation entre les pouvoirs. Oublier l’Etat de droit, et considérer notre pays comme une dictature rend légitime toutes les possibilités de « résistance », même violentes, car dans une dictature, la révolution pacifique ne fonctionne guère. Ce qui explique les discours agressifs de certaines personnes engagées dans cette rhétorique, à l’extrême droite, mais aussi, hélas, chez des intellectuels progressistes qui pataugent dans cette mouvance.
Quand Emmanuel Macron a annoncé l’interdiction de se rendre dans les lieux fermés sans être vacciné, nous avons vu plusieurs millions de Français prendre un rendez-vous pour une injection. Beaucoup parmi eux n’étaient pas foncièrement contre la vaccination, ils souhaitaient simplement, selon leurs dires, avoir plus de « recul ». En Israël, le taux de vaccination s’élève aujourd’hui à plus 60% de la population. En Islande, c’est plus de 70%. Dans ces pays comme ailleurs, les chiffres des contaminations ou hospitalisations sont bien moindres parmi les vaccinés, alors que l’on connaît les effets de ce virus qui peuvent être destructeurs, surtout pour les personnes âgées ou fragiles. Dans ce contexte, le passe sanitaire n’est qu’un moyen de protéger la santé publique, un papier qui prouve qu’on peut fréquenter d’autres personnes vaccinées sans danger. Nous pouvons le considérer tout simplement comme un billet d’accès au train. Ce passe, utilisé dans un pays totalitaire comme la Chine, a aussi, à degrés divers, sa place aux Etats-Unis, au Canada ou chez nos voisins européens ; manifester contre lui, ou contre le vaccin, c’est considérer tous ces Etats comme des dictatures en force !
Dans un pays comme la Syrie, les vaccins sont livrés comme aide humanitaire et arrivent au compte-goutte en zone rebelle. Les chiffres de l’épidémie y sont minimisés, et des personnes décédées du Covid sont enregistrées comme ayant succombé à un arrêt cardiaque. Là-bas, les gens ne souhaitent qu’une chose : vivre dans la « dictature sanitaire française ».
Omar Youssef Souleimane*
* Ecrivain et poète né à Damas, Omar Youssef Souleimane a participé aux manifestations contre le régime de Bachar el-Assad, mais, traqué par les services secrets, a dû fuir la Syrie en 2012. Réfugié en France, il a publié chez Flammarion Le petit terroriste sur sa jeunesse salafiste et sa prise de distance avec la religion, ainsi que Le Dernier Syrien, roman sur la jeunesse du Printemps arabe.
Le grotesque envahit l’agora !
Chacun s’est ému à juste titre de l’étoile jaune « Sans Vaccin » arborée par des manifestants, ces derniers jours. Cette mascarade témoigne de la bêtise abyssale desdits manifestants qui, visiblement, ont tout oublié de ce qu’ils ont appris à l’école sur les horreurs du nazisme et de la Shoah.
C’est un témoignage parmi d’autres de l’indécence qui envahit les débats publics…
Déjà, il y a quelques années, des militants immigrationnistes, valise à la main, simulaient un départ pour les camps de la mort en vue de dénoncer les contrôles d’identité d’immigrants illégaux.
Plus généralement, depuis plus de deux décennies, aux États-Unis et maintenant en France, l’Histoire est allègrement bafouée par des universitaires. Ils n’ont pas l’excuse comme Alexandre Dumas de lui « faire de beaux enfants » mais la brutalisent sans scrupule à seule fin de la rendre méconnaissable et haïssable.
Les énergumènes qui déboulonnent les statues de Schœlcher, Lincoln ou Colomb… ou décrochent le portrait d’Elizabeth II ont le visage hideux de la bêtise, celle qui sert tous les tyrans. Ce sont les frères en démonerie des jeunes nazis qui brûlaient les « écrits juifs nuisibles » en 1933 ou des gardes rouges chinois qui torturaient à mort leurs professeurs en 1966. Leur haine des uns et des autres se nourrit de la lâcheté des citoyens, de notre lâcheté.
La langue et la littérature en prennent aussi pour leur grade. Des plumitives (le féminin s’impose) ne craignent pas de soutenir que la langue de Molière serait à l’origine de leur soumission ancestrale du fait de la prévalence du masculin sur le féminin dans les accords grammaticaux. Peu importe la réalité, à savoir que la France d’Aliénor, Christine de Pisan, Jeanne d’Arc, Mme du Châtelet, George Sand, etc. etc. peut s’enorgueillir de respecter et honorer les femmes plus et mieux (moins mal en tout cas) que la plupart des autre pays !
Voilà donc notre langue à son tour martyrisée par une écriture « inclusive » qui fait écrire sur les affiches de la Mairie de Paris : « Chèr.e.s Parisien.ne.s » (avec accent grave !). Que ceux qui ne comprennent pas cette orthographe s’adressent à Madame la Maire de Paris, ville autrefois appelée Ville-Lumière.
Dans les universités ou les théâtres, lieux culturels destinés à la diffusion du savoir et financés par des travailleurs qui, eux, n’ont jamais bénéficié dudit savoir, on censure à tour de bras sous les prétextes les plus risibles ou les plus contestables.
Telle philosophe croit que la procréation médicale assistée doit rester un acte thérapeutique. Qu’elle soit brûlée ! Celui-là joue une pièce du répertoire grec avec des masques africains. Qu’il soit pendu ! Et que dire de cet éditeur néerlandais qui a voulu confier à une « blanche » la traduction d’un poème de l’Afro-Américaine Amanda Gorman ? Devant le tollé, il a dû renoncer et s’excuser. L’éditeur français Fayard n’a pas pris de risque : il a officiellement confié la traduction à une chanteuse africaine. À grotesque, grotesque et demi.
Nous n’avons pas fini de nous amuser car, selon la formule prêtée à Alphonse Allais, « quand la borne est franchie, il n’est plus de limites ! » Au sein de la mouvance LGBTQIA+ (nous nous sommes renseignés, ça voudrait dire : Lesbien Gay Bi Trans Queer Intersexe Asexuel…), ne voilà-t-il pas que des trans (hommes devenus « femmes ») voudraient participer aux compétitions féminines au grand scandale des sportives ordinaires. Ca tangue dans les « luttes intersectionnelles » !
Qui dit mieux ? Hé bien, le comble de l’indécence serait à chercher chez les multimilliardaires. Richard Branson, Jeff Bezos et Elon Musk, détenteurs d’une richesse sans mesure (merci à tous les utilisateurs d’internet et du commerce en ligne), n’ont encore rien trouvé de mieux que de s’envoyer dans l’espace et ils invitent tous les Midas de la planète à en faire autant… contre espèces sonnantes et trébuchantes. Belle idée ! Quand l’humaine humanité se demande comment survivre au dérèglement climatique et à la pollution causés par nos SUV, nos écrans vidéos géants, nos aéronefs, voilà que se profile une nouvelle activité encore plus énergivore et polluante que les précédentes. Au moins, « cela créera des emplois » !
Après ce survol très incomplet de notre époque, dites-nous à qui vous attribuez la palme du grotesque.