Sélectionner une page

Dans Kaboul menacée par les talibans, les habitants « cherchent à liquider toute leur vie avant de quitter le pays »

Kaboul est plongée dans une torpeur bien trompeuse, vendredi 13 août. C’est l’après-midi, et déjà la fin du week-end en Afghanistan, mais l’inquiétude des habitants de la capitale est palpable. Elle transparaît dans les conversations, ainsi que parmi les étals des commerces d’une ville désormais sous la menace directe de l’offensive des talibans – qui viennent de s’emparer de Pol-e Alam, la capitale de la province du Logar, à seulement 50 km au sud de Kaboul.

Il y a encore quelques jours, les passants ne remarquaient guère les boutiques de seconde main du quartier de Taimani, situé dans le centre. Mais depuis peu ils s’y pressent. Les grandes capitales des provinces afghanes chutent les unes après les autres entre les mains des rebelles islamistes – déjà 18 sur 34 – et de plus en plus d’Afghans vendent leurs affaires à petits prix avant de fuir.

« Ils cherchent à liquider toute leur vie avant de quitter le pays. Les gens ont très peur », explique Omar Afzali, l’un des commerçants. Assis sur une chaise devant des rangs d’objets usés – aspirateurs, valises, commodes, tapis, miroirs, matelas, rideaux, ventilateurs, penderies en bois et canapés –, il dit non « à vingt ou trente personnes » tous les jours : « Les vendeurs sont nombreux et je ne peux pas tout acheter. »

La peur a atteint Omar Afzali, 22 ans, tout autant que ses clients. Sa fiancée vivait à Herat, la troisième ville du pays, qui a été conquise jeudi 12 août par les talibans. « Je l’ai appelée il y a deux heures. Elle m’a dit qu’elle avait quitté Herat et qu’elle était désormais dans un camp quelque part, je ne sais pas où », explique ce jeune homme à la barbe noire fournie. Sa fiancée, elle, craint surtout que les talibans ne la capturent pour la contraindre au mariage avec l’un des combattants. « Mon cœur brûle d’inquiétude », concède le jeune Afghan, reprenant une expression en dari, la langue persane du pays. Le jeune homme s’inquiète aussi pour ses sœurs, qui vivent dans un district du nord de Kaboul : « Là-bas, les talibans sont nombreux. Ça m’empêche de dormir la nuit. »

« Ces gens sont sans pitié »

Les exemples de la cruauté des talibans circulent au sein de la population. « Ces gens sont sans pitié », assure Omar Afzali, qui raconte l’histoire d’un homme vivant avec sa femme et sa fille à Herat. Surpris par les islamistes chez lui, il leur a assuré qu’elles étaient toutes les deux ses femmes, la polygamie étant autorisée, pour tenter de les sauver d’un mariage forcé. Las. Les talibans lui auraient pris sa femme en lui disant qu’une seule épouse lui suffisait.

Selon le jeune homme, si les troupes gouvernementales battent en retraite ou se rendent sans la moindre bataille dans de nombreux cas, c’est avant tout parce qu’elles sont « démoralisées » par le départ des forces américaines. Le retrait des Etats-Unis a été l’une des conditions de l’accord conclu, le 29 février 2020, entre Washington et les talibans. D’ici au 31 août, plus aucun soldat américain ne doit être présent sur le territoire afghan

Les Américains ont aussi considérablement diminué leurs opérations aériennes en soutien à l’armée afghane, qui étaient décisives pour empêcher le pays de sombrer dans le chaos et pour maintenir l’autorité relative du gouvernement central. Cette aide doit également s’arrêter complètement à la fin du mois d’août.

A Kaboul, les conversations tournent donc autour des dernières nouvelles de la guerre : quelle capitale provinciale a chuté ? Combien de kilomètres séparent les insurgés de la capitale ? Que cacher s’ils font soudain irruption dans Kaboul ? Où faut-il se réfugier s’ils arrivent ?

A quelques pas des boutiques de seconde main, toujours dans le quartier de Taimani, Amir Ahmad Bagheri dit n’avoir nulle part où aller. « Je n’ai pas d’argent », explique ce garagiste. Issu de l’ethnie chiite hazara, l’une des principales cibles des talibans sunnites, il avait quitté l’Afghanistan pour le Pakistan, en famille, lors de l’arrivée au pouvoir des insurgés islamistes à Kaboul en 1996. Il n’était revenu à Kaboul que deux ans après leur chute, en 2001, à la suite de l’intervention de la coalition occidentale menée par les Etats-Unis.

« Ma famille est de Baghlan [province du Nord, tombée en mai]. Elle dit que toutes les forces gouvernementales ont pris la fuite peu après l’arrivée des talibans, sans aucune résistance », explique cet homme de 25 ans, le visage et les mains noircis par l’huile de moteur. Ses proches à Baghlan lui expliquent la vie quotidienne sous les talibans : les commerçants qui ne travaillent que très peu de temps, les gens qui sortent rarement de chez eux. « Si les talibans arrivent à Kaboul, je ne saurai pas quoi faire », déplore-t-il, assis sur les pneus posés sur le trottoir avec trois autres jeunes mécaniciens.

Les parcs, refuges de fortune à ciel ouvert

Ces derniers jours, les parcs de Kaboul sont devenus des refuges de fortune à ciel ouvert pour les Afghans qui ont fui les combats entre les talibans et le gouvernement. Farideh Fani, elle, est arrivée de Kunduz, dans le Nord, au petit matin du 10 août. Depuis, elle dort dans le parc de Sarai-e-Shamali, dans le nord de la capitale, sur un patchwork de tapis rouges que des habitants lui ont donné.

Les combats dans sa ville avaient commencé en mai, juste après le début du retrait des troupes américaines. « Depuis quelques jours, il n’était plus possible de rester chez nous, raconte la femme de 39 ans, le visage caché derrière une burqa bleue usée et couverte de taches. On a fui sous les bombes et sous les roquettes. »

De chez elle, Farideh Fani n’a rapporté que des vêtements, fourrés dans un sac poubelle noir, et quelques draps qu’elle a tendus à des branches d’arbres pour tenter de se créer un peu d’intimité dans le parc bondé. Elle n’est pas seule. « Ce sont ma belle-sœur, ma sœur et ma fille de 16 ans. C’est avant tout par peur pour elle qu’on s’est enfuies », explique-t-elle. Cette enseignante de mathématiques a fait ses études après la chute des talibans. Mais sa fille, Parvana, n’a pas eu la possibilité de finir ses examens à cause de la guerre. « Il me restait l’anglais, le dari et les maths, dit la jeune fille. Aller à l’école, c’est mon rêve. Si je n’arrive pas à y aller, j’irai vivre ailleurs. » Les hommes de la famille, eux, sont au front.

Ghand Agha Hakimi, 43 ans, est assis par terre un peu plus loin, avec sa femme et ses parents. Policier depuis plus de vingt ans, il a été au front pendant quarante-cinq jours dans sa province, le Takhar, dans le nord-ouest du pays. Il a tout laissé tomber quand il a épuisé la dernière de ses munitions. « Toutes les forces de sécurité ont pris la fuite à ce moment-là, regrette-t-il, coiffé d’un pakol, le béret afghan. Mais si, maintenant, l’Etat s’engage à nous fournir ce qu’il faut – nourriture, salaire, munitions –, je suis prêt à partir au combat parce que, si les talibans m’attrapent, ils vont me découper en morceaux. »

Quelques tapis plus loin, une femme originaire de Kunduz pleure sans discontinuer. Son mari, parti la veille dans une autre voiture que celle de son épouse et de leurs deux enfants, n’est toujours pas arrivé à Kaboul. « Je suis sûre que les talibans l’ont arrêté sur la route », dit-elle. Le seul téléphone portable de la famille, celui de son mari, ne répond pas…

File interminable devant le bureau des passeports

La prochaine étape ? Tous les jours, vers 14 heures, de jeunes Afghans se rendent à la gare routière sur la route de Kampani, dans l’ouest de la capitale. Ils prennent ensuite un bus à destination de la ville de Nimroz, dans l’ouest, à la frontière iranienne, pour tenter de fuir le pays.

Sayed Muhammad Amiri, le visage terni, est originaire de Pol-e Khomri, tombé aux mains des talibans le 11 août. Quand les insurgés ont cherché à l’enrôler, le garçon de 20 ans a décidé de quitter sa ville pour mettre le cap sur le voisin iranien. Le passeur avec qui il est en contact promet de l’amener en Iran moyennant 3,5 millions de tomans (soit 100 euros). Là-bas, s’il réussit à passer la frontière sans tomber sur les policiers iraniens, le jeune Afghan compte travailler comme foreur de puits. « Chez moi, il y a la guerre, dit-il, et pas de travail. »

A l’autre bout de Kaboul, tous les matins, une file interminable se forme à la porte du bureau des passeports. L’origine de ces gens qui veulent quitter légalement le pays dessine la carte du chaos afghan.

Une pochette jaune dans la main, Zakaria Safari, 29 ans, attend patiemment depuis six heures. Journaliste pour Radio Liberty, financée par le Congrès américain, il a reçu, début août, un avertissement des services de sécurité afghans. « Ils m’ont dit que j’étais sur une liste de 600 journalistes et militants de la société civile que les talibans cherchaient à tuer. Avec ma femme, on a donc décidé de partir », explique l’homme portant un salwar kameez, l’habit traditionnel bouffant, de couleur claire. Son employeur lui a promis un visa, mais, pour cela, il doit se rendre dans un pays tiers. « Avec cet afflux, ça me prendra deux, voire trois mois avant d’obtenir le passeport », se désole-t-il.

Zakaria Safari est en état de choc. Il appartient à la génération des Afghans qui s’est épanouie dans le monde des médias après la chute des talibans en 2001, grâce à un grand investissement politique et économique de la communauté internationale. « Je suis parti avec ma famille vivre au Pakistan en 1997, un an après les talibans. En 2006, je suis rentré en Afghanistan et, un an plus tard, j’étais déjà journaliste, raconte-t-il, patient, d’une voix douce. Mais, aujourd’hui, nous sommes passés de l’espoir à la guerre. C’est comme si tous les efforts de ces vingt ans, tous ces acquis, ce calme relatif, toutes ces activités médiatiques étaient voués à disparaître, à s’évaporer pour de bon. »

Ghazal Golshiri Kaboul, envoyée spéciale pour Le Monde

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *