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Abdennour Bidar : « Le mépris avec lequel on traite les contestations populaires est très inquiétant »

Dire non, non à l’oppression, à l’injustice, aux pouvoirs tyranniques, qu’ils soient religieux ou politiques : tel est depuis des siècles ce qui fait la grandeur de l’esprit français, assure Abdennour Bidar dans son dernier essai.

"Le souci de sécurité sanitaire, le principe de précaution ont fait reculer nos droits dans des proportions dont la radicalité ne semble plus choquer la majorité des gens. C'est invraisemblable !", s'émeut le philosophe Abdennour Bidar.

« Le souci de sécurité sanitaire, le principe de précaution ont fait reculer nos droits dans des proportions dont la radicalité ne semble plus choquer la majorité des gens. C’est invraisemblable ! », s’émeut le philosophe Abdennour Bidar.

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Le passe sanitaire déclenche des empoignades épiques en famille ou entre amis et fait fleurir les banderoles ici ou là dans l’Hexagone. Il n’y a vraiment pas lieu de s’en étonner, encore moins de s’en alarmer, à lire le dernier ouvrage d’Abdennour Bidar, dans lequel le philosophe détaille ce qui fait, selon lui, le Génie de la France (Albin Michel) : un goût immodéré de la liberté et un esprit critique bien enraciné. La laïcité elle-même est née de cette passion pour la révolte envers toutes les formes de pouvoir, explique ce grand promoteur d’un islam éclairé (Lettre ouverte au monde musulman, éd. les Liens qui libèrent, 2015). Il n’est que temps, dit-il, d’en revenir à cette promesse originelle, loin des instrumentalisations politiques d’un mot devenu incandescent.

 La France éruptive d’aujourd’hui, qui tempête contre le passe sanitaire après avoir dit non à la taxe carbone, semble tout à fait illustrer le génie de la nation que vous décrivez dans votre essai. Nous serions plus français que jamais dans l’épreuve du Covid ? 

Abdennour Bidar : Ne mélangeons pas tout. Il y a « non » et « non », comme je le rappelle dès le début de mon livre. Il y a le « non » réactionnaire, celui de Zemmour aujourd’hui, de Maurras hier, et plus largement celui de toutes les crispations d’un pays sociologiquement conservateur qui se méfie du changement. Mais il y a aussi le « non » légitime de l’esprit critique, de l’indignation face à l’injustice, de la liberté de pensée qui se rebelle contre les diktats idéologiques. « Penser, c’est dire non », écrivait le philosophe Alain. En particulier à tout ce qui porte atteinte à notre liberté, bafoue nos droits et veut nous soumettre ou nous exploiter. Voilà le génie de la France, un « non » de résistance à toute répression, oppression, domination, sacralisation du pouvoir ou absolutisation de telle vérité.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu des extrémistes dans le mouvement des gilets jaunes, comme il y en a aujourd’hui du côté des opposants à la politique sanitaire. Mais il s’y trouve aussi beaucoup de citoyens qui manifestent pour des droits et des libertés qu’ils estiment en danger ou violés, donc à partir d’une véritable souffrance et d’une légitime indignation, et non parce qu’ils seraient une bande d’enragés anarchistes ou complotistes. Je suis très inquiet de voir de quelle façon ces contestations populaires sont méprisées et diabolisées. Attention à la pente savonneuse de cette violence de l’exclusion. Le refus de laisser de l’espace à l’opinion adverse et la prétention à détenir le monopole de la vérité ont conduit aux guerres de Religion et, depuis le début de la modernité, aux régimes totalitaires.

Cet esprit de révolte bien gaulois serait même, dites-vous, « ce que le monde attend de nous ». Mais le monde nous voit aussi comme un pays impossible à réformer ! 

Oui, car notre génie révolté n’est pas toujours au mieux de sa forme. Ni toujours bien compris à l’étranger, bien qu’il y soit aussi admiré. C’est que nous-mêmes nous trompons parfois de combat et manquons d’humilité. Mais j’ai justement écrit ce livre pour aider chacune et chacun, et notre société, à réfléchir à ce que j’appellerais la « juste révolte ». Qu’est-ce qui nous aliène aujourd’hui ? Où sont les dominations ? Et, question la plus urgente, vivons-nous dans une démocratie en bonne santé ?

Avec la crise sanitaire, l’impensable est devenu le quotidien, et l’inacceptable la règle : nos droits les plus élémentaires, comme celui d’aller et venir, ont été limités. Les plus sacrés – hier le droit de visiter les malades, d’accompagner les mourants, aujourd’hui celui de disposer de son propre corps, et donc de choisir de se faire vacciner ou non – sont empêchés par des restrictions sans précédent. Attention, je ne parle pas là d’une conception individualiste et irresponsable de la liberté, mais de libertés de base et de droits fondamentaux. Le souci de sécurité sanitaire, le principe de précaution ont fait reculer nos droits dans des proportions dont la radicalité ne semble plus choquer la majorité des gens. C’est invraisemblable !

Mais cette passion de l’esprit critique n’est-elle pas contradictoire avec une autre tendance que vous pointez, celle de tout sacraliser, nos idéaux autant que nos religions, la République, par exemple ? 

Nous, les Français, sommes paradoxaux, c’est vrai. Nous adorons, puis brûlons ce que nous avons adoré. Nous avons historiquement entrepris de sacraliser notre pouvoir politique, le pouvoir des rois puis, dans la modernité, celui de la République – depuis Philippe le Bel, qui a refusé au début du XIVe siècle de se laisser vassaliser plus longtemps par l’autorité religieuse du pape Boniface VIII, jusqu’à la nation née de la Révolution, qui s’est si volontiers considérée comme une « République de droit divin » aux valeurs sacrées.

« Nous avons fait de la laïcité une idole »

Ce qui est particulièrement intrigant, c’est cette façon dont la France sacralise pour désacraliser ensuite. Elle fabrique puis détruit l’idole. Après des siècles de divinisation du roi, nous avons fini par lui couper la tête, tandis que nombre d’autres pays européens laissaient une place à leur monarchie, comme en Espagne ou en Angleterre. Ensuite, à partir de la IIIe République, nous avons institué une laïcité qui est d’une importance capitale car elle est précisément le grand principe politique de la destruction des idoles.

Pourquoi ?  

La séparation des Eglises et de l’Etat signifie clairement qu’il ne peut y avoir, légitimement et légalement, de religion d’Etat. Autrement dit, aucun pouvoir n’est sacré, ni celui de la religion ni celui de la République. La France laïque est ce pays où nul idéal ni idéologie – les formes modernes de l’idole – ne peuvent se transformer en doctrine d’Etat imposée de façon autoritaire. Voilà pourquoi notre peuple est si récalcitrant vis-à-vis de ses chefs successifs : il est profondément inspiré par un esprit de liberté qui le fait réagir immédiatement, parfois à propos, parfois moins, à toute réduction potentielle de ses droits.

La laïcité, elle aussi, est souvent sacralisée, sans que les Français ne parviennent à s’accorder sur son contenu… 

Nous avons fait de la laïcité une idole, alors qu’elle est le principe politique de la destruction des idoles, c’est-à-dire du refus de tout absolutisme. La laïcité, en ce sens, est la concrétisation ultime du génie de la France, de ce pays dont la grandeur est de résister à tout abus de pouvoir d’où qu’il vienne. Elle est l’esprit de la liberté, et, quand les circonstances l’exigent, l’insurrection de la liberté. C’est d’ailleurs au nom de cette même liberté, qu’ils n’entendent pas de la même manière, que les Français se disputent aujourd’hui autant au sujet de la laïcité. Les uns pensent la défendre en réclamant que la laïcité interdise toujours plus radicalement l’expression du religieux dans l’espace public, parce qu’ils assimilent la religion à une aliénation, ou parce qu’ils s’alarment des ravages du fondamentalisme, notamment musulman. Les autres pensent eux aussi défendre la liberté, mais en demandant strictement l’inverse à la laïcité : laisser la religion s’exprimer sans frein dans l’espace public.

Ce que j’observe avec effarement, c’est à quel point la laïcité est aussi mal portée d’un côté comme de l’autre. Ces deux conceptions se sont radicalisées, au point de perdre toute mesure chez nombre de politiques et d’intellectuels.

Et comment la laïcité pourrait-elle cesser d’apparaître comme une arme de combat aux yeux d’une partie des musulmans ?  

Commençons, du côté de la République et des partis politiques, par arrêter de l’instrumentaliser. J’ai bien conscience que c’est un voeu pieux de philosophe, surtout avant une campagne présidentielle… Les uns se réclament d’une laïcité « stricte », en l’utilisant pour entretenir toutes les confusions entre islam et islamisme. Les autres se réclament d’une laïcité « libérale » ou « ouverte » qui pactise avec le communautarisme et le fondamentalisme. La conscience politique de la laïcité, qu’elle soit de gauche ou de droite, est incapable de répondre sereinement au défi de l’islam. Mais les musulmans ont, eux aussi, une responsabilité. Si beaucoup acceptent la laïcité, une partie d’entre eux a un très sérieux problème de loyauté vis-à-vis d’elle et, plus généralement, de la France.

« La laïcité est la reconnaissance d’une spiritualité qui peut passer par la religion, mais aussi par tout autre chose »

Or notre pays ne saurait accepter une religion qui veut imposer ses règles. L’islam va devoir renoncer ici à ce que la loi de Dieu l’emporte sur celle des hommes. Je le dis en tant que citoyen français musulman : cette religion n’a aucune chance de devenir en France ce qu’elle est trop souvent dans le monde musulman, une religion qui enferme les individus et les sociétés dans la soumission, la stagnation ou la régression éthique, sociale, spirituelle – ni aucun intérêt à le vouloir.

Vous prônez, avec le goût du paradoxe, un « usage spirituel de la laïcité ». A quoi pensez-vous?  

J’essaie de penser et non de prôner, le philosophe n’étant pas un prêcheur, mais un empêcheur de penser en rond. En l’occurrence, j’invite à méditer sur ce paradoxe auquel on ne fait jamais référence : la laïcité, en distinguant le religieux du politique, unit du même coup le spirituel et le politique. La séparation des Eglises et de l’Etat rend chacun politiquement mais aussi spirituellement libre, puisqu’elle lui donne le choix d’avoir ou non une religion. Elle est la reconnaissance, au-delà d’un religieux qui enferme presque inévitablement le spirituel dans telle ou telle forme, d’une spiritualité qui peut passer par la religion, mais aussi par tout autre chose. Cet usage spirituel de la laïcité s’exprime sur deux plans : le politique, avec la symbolique d’un espace vide au centre de la cité humaine, un espace dont il faut éviter qu’il se retrouve saturé par telle ou telle domination idéologique, et le plan de l’âme, qui renvoie à la capacité de chacun, dans son intériorité, à résister aux enfermements de l’idéologie, des certitudes figées par l’ego. La laïcité, en ce sens, est une ascèse.

Claire Chartier

Envoyé par Abdennour Bidar, un fidèle des Rencontres de l’Ecologie de Die et de la Biovallée.

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