Afghanistan : la guerre perdue de l’alternative aux Talibans
La spectaculaire reconquête de l’Afghanistan par les Talibans après 20 ans de guerre, montre l’impuissance de la coalition internationale à implanter un modèle alternatif. Les Américains, qui y ont déversé des milliards de dollars, ont alimenté la corruption et la domination de chefs de guerre sans permettre de créer un État et des institutions fortes capables de défendre les femmes fonctionnaires policières, enseignantes… L’empowerment que Joe Biden estime leur avoir apporté, les rend d’autant plus vulnérables face au retour d’un obscurantisme si difficile à combattre.
Le 15 août 2021, les Talibans ont pris le contrôle de Kaboul en Afghanistan.

Talibans
La guerre perdue d’Afghanistan, déclenchée après le 11 septembre 2001, est bien plus qu’une défaite militaire pour les États-Unis et leurs alliés. Lancée pour lutter contre le terrorisme qui cible modèle occidental, elle n’aura même pas permis d’implanter un modèle alternatif suffisamment solide dans le pays pour que les citoyens afghans et plus particulièrement les femmes bénéficient de formations, d’accès aux soins et de droits minimaux. Comment les moyens colossaux mobilisés ont-ils abouti à cet échec spectaculaire ?
Adam Baczko, chercheur au CNRS spécialiste de l’Afghanistan et de la formation des institutions dans un contexte de guerre, montre dans ses travaux la puissance destructrice d’un modèle qui n’a pas respecté l’État afghan préexistant né au XIXe siècle. Les forces de la coalition ont au contraire contribué à mettre en place un système de spéculation foncière bénéficiant à une petite élite et dopé la corruption, principale gangrène du système afghan qui s’est effondré à l’approche des Talibans. Il explique que « l’Afghanistan constitue un lieu privilégié d’observation des transformations de souverainetés de plus en plus superposées, fragmentées, externalisées, privatisées et floues car l’intervention occidentale implique des forces armées étrangères, des organisations internationales, des ONG, des entreprises privées et des agences nationales de développement dont les différences ne sont pas claires« .
Il souligne « qu’elles partagent le même modèle de gestion, rejettent toute forme de régulation et de coordination et court-circuitent régulièrement l’administration afghane en fonctionnant autour de Kaboul avec un réseau d’expatriés« . Cette vision du développement, en plaquant des modèles qui n’ont pas prouvé leur efficacité, est liée à une méconnaissance du terrain. La représentation tribale du pays sur lequel les soldats américains ont plaqué les mêmes schémas qu’avec les Indiens d’Amérique, a joué un rôle important qui les a conduits à s’allier aux chefs de guerre pour mieux éliminer leurs ennemis talibans au détriment de la population, prise en otage.
Villes et campagnes
Facteur aggravant du bilan désastreux de la guerre afghane : elle a consolidé un narco-État alors que la culture de l’opium avait été quasi éradiquée dans les années 2000. Elle représenterait aujourd’hui 20 à 30 % du PIB afghan et alimente quasi exclusivement le marché européen de l’héroïne.
Tout le paradoxe afghan est résumé par Solène Chalvon Fioriti, grand reporter experte de l’Afghanistan, qui évoque l’immense responsabilité occidentale : « La coalition en 20 ans a permis de créer une classe moyenne qui n’existait pas. Elle a formé des archéologues, des professeurs, a construit des facultés, des instituts et formé des fonctionnaires, des femmes juges, policières qui sont maintenant exposées à toutes les exactions« . Mais elle souligne que ce mouvement n’a existé que dans les grandes villes et n’a pas tenu compte de la réalité du pays où les valeurs conservatrices, talibans ou pas, sont encore largement dominantes.
Les avions qui décollent de l’aéroport de Kaboul auxquels s’accrochent des centaines d’Afghans sont mis en parallèle aux États-Unis avec le bourbier vietnamien dont ils se sont piteusement échappés après 20 ans de guerre sans victoire. Il semblerait que ces défaites au goût amer ne leur aient pas appris grand-chose sur les guerres modernes qui sont d’abord économiques et culturelles et pour lesquels le modèle occidental n’a pas de capacité naturelle à l’emporter.
Anne-Catherine Husson-Traore, Directrice générale de Novethic

En Afghanistan, les femmes s’inquiètent du retour des Taliban
Une soignante afghane dans une clinique à Kaboul. Capture d’écran France 24
L’accélération du retrait des troupes étrangères d’Afghanistan fait craindre un véritable retour en arrière pour les droits des femmes afghanes. Plusieurs d’entre elles ont confié à France 24 leurs craintes face à la dégradation sécuritaire et la perspective d’un retour des Taliban au pouvoir.
Alors que les Taliban sont galvanisés par le retrait imminent des forces étrangères, les femmes afghanes se préparent à faire face à une période difficile. Directrice d’une clinique à Kaboul, la gynécologue Najmussama Shefajo affirme que la dégradation de la situation sécuritaire a déjà un impact négatif sur la santé féminine.
« Tant que la situation sécuritaire ne sera pas bonne, je pense que personne ne voudra venir ici nous soutenir financièrement, (…) les Taliban ne se soucient absolument pas des femmes », affirme la médecin.
Du côté des entreprises, le retour des Taliban pourrait signifier l’interdiction pour les femmes et les hommes de travailler ensemble. ATR Consulting remet donc des ordinateurs et des abonnements Internet à des femmes afin qu’elles puissent continuer à travailler depuis leur domicile
Afghanistan : le chef de l’ONU se dit « horrifié » par les violations des droits des femmes par les talibans
Antonio Guterres, a qualifié la situation dans laquelle l’Afghanistan est plongé de « tragédie inimaginable », alors que les talibans se rapprochent du pouvoir.

Le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres s’est dit « horrifié » vendredi 13 août par les informations sur des violations des droits des femmes en Afghanistan par les talibans.
« Je suis profondément préoccupé par les premières informations selon lesquelles les talibans imposent de sévères restrictions aux droits humains dans les zones qu’ils contrôlent, a déploré le chef de l’ONU devant la presse. Il est particulièrement horrifiant et déchirant de voir que les droits durement acquis par les filles et les femmes afghanes sont en train de leur être enlevés. »
Les talibans sont presque arrivés aux portes de Kaboul vendredi, après s’être emparés de près de la moitié des capitales provinciales afghanes, toutes tombées en seulement huit jours. Près de 241 000 personnes ont déjà dû prendre la fuite face à la progression implacable des insurgés a fait savoir Antonio Guterres, qualifiant la situation dans laquelle l’Afghanistan est plongé de « tragédie inimaginable ».
APPIS
A lire le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, on comprend pourquoi nombre de pays non-occidentaux considèrent les Nations Unies comme le bras de l’Occident.
A l’inverse, Anne-Catherine Husson-Traore, dont le patronyme indique que peut-être toutes ses références ne ressortissent pas du paradigme du « monde-libre », est tout à fait pertinente pour précisément cette raison de double culture. La situation afghane ressemble à la présence de la France coloniale dans les Aurès, où seules les vallées et les villes étaient sous contrôle français, situation qui exista également au temps de la colonisation romaine de la Kabylie.
En Afghanistan, cette schizophrénie ville campagne remonte au Grand jeu (cf le Kim de Kipling), Grand Jeu qui bizarrement n’est jamais évoqué alors qu’il est central, puisque ce sont les Britanniques qui l’initient contre la Russie qui veut se ménager une ouverture vers les mers chaudes. Schizophrénie qu’on retrouve, sous forme sociale, en Inde et plus encore au Pakistan, avec une partition de la « nation » entre élites occidentalisées et populace « traditionnelle ».
Récemment une vidéo montrant une femme se faire lapider était assortie d’un commentaire qualifiant les bourreaux de « justiciers auto-proclamés » alors qu’il s’agissait de vieillards rendant une justice traditionnelle. Aussi immonde cette justice puisse nous paraitre, elle est de loin plus antique et « populaire » que celle apportée dans les bagages des colonisateurs. Ainsi la haute magistrature judiciaire, en Inde comme au Pakistan, est-elle occidentalisée (juge suprême-haute cour-habeas corpus: cf VS Naipaul) : elle défend des valeurs que nous apprécions. Valeurs et justice occidentales sur lesquelles les Afghans, jettent un tout autre oeil: la paix occidentale est responsable de centaines de « victimes collatérales » et autres insondables misères de guerre.
Préjugés contre préjugés : voilà la recette du pire, que démontre par A + B cette pitoyable conclusion de guerre occidentalo-afghane. Guerre dont le terrorisme fut un opportun prétexte et recouvrait bien d’autres enjeux que le terrorisme (« containment » de la Russie, de la Chine, accès au Pacifique, riches ressources minérales notamment au Balouchistan).
Dans le Nord du Pakistan, des locaux m’ont expliqué combien pour eux Saddam Hussein était un héros, jugement que partageait une fonctionnaire internationale de mes amis, française d’origine maghrébine, longtemps en poste en Irak, qui soulignait le nombre de décès parmi les enfants irakiens suite à la « démocratisation » militaire de l’Irak et des sanctions occidentales, touchant notamment l’importation de médicaments.
Du point de vue Afghan, on peut probablement parler de libération du pays, les femmes afghanes jouant ici le rôle des des enfants irakiens. En remarquant que probablement, l’invasion occidentale aura enferré les positions fondamentalistes, identifiant tradition et patriotisme et retardant d’autant l’évolution du statut de la femme. Comment croire qu’un pays se retourne aussi vite sans soutien populaire, voire féminin, même si cela heurte nos si lumineuses consciences ? Tout comme le port du voile est revendiquée par des femmes musulmanes, non au titre d’une acceptation du patriarcat, mais à celui de la défense de leur culture, de leurs valeurs.
Toujours dans le Nord du Pakistan, dans la vallée de la Hunza – encore pacifique mais aujourd’hui sujette à des attentats contre les travailleurs de l’expansionnisme chinois notamment – atterrit il y a quelques années un hélicoptère d’une mission des Nations Unies : il en débarqua quelques mâles qui firent la leçon aux responsables traditionnels, mâles également, assemblés pour cette occasion : « Où sont les femmes » demandèrent les mâles blancs des Nations Unies : « C’est très important pour le développement les femmes ! ». Peut-on espérer être crédible de cette manière ?
La situation afghane actuelle ressemble terriblement à la situation chinoise à l’orée de 1949 (libération du pays et déclaration d’indépendance) : le régime nationaliste de Tchang Kaï-chek (Jiang Jieshi), soutenu par …les USA était pourri jusqu’à la moelle avec déjà une corruption généralisée et le trafic d’opium, démarré plus d’un siècle plus tôt par les Britanniques (1/3 de la population mâle intoxiquée et quasi inapte au travail), trafic qui fit des fortunes à l’origine de multinationales encore bien vivantes.
Finalement, il faut se poser la question du devenir des mouvements fondamentalistes dans le monde et notamment en Afrique de l’Ouest où la France est militairement présente. Là aussi, fort difficile de croire en l’absence de soutien populaire. Avec au surplus la bêtise faite par Hollande de placer Touarègues et Arabes sous le même parapluie « terroriste », d’où leur alliance « contre-nature », alors qu’il aurait été nettement plus avisé de soutenir les premiers contre les seconds et de s’appuyer sur l’opposition séculaire entre le colonisateur arabe et les nomades.
Au vu de la jeunesse du monde musulman, il est hautement probable que la lutte fondamentaliste – fondamentalement une lutte pour l’autonomie et contre l’occidentalisation/marchandisation du monde, tout comme la lutte communiste chinoise, selon le consensus des historiens, fut d’abord (et reste) nationaliste – il est hautement probable donc que cette lutte soit victorieuse dans les décennies à venir. Et certainement la meilleure manière d’encourager les fractions les plus virulentes du/des nationalismes islamiques, la meilleure manière aussi d’étouffer l’islam d’ouverture (tel l’Ismaélisme très présent au Nord du Pakistan, où, je l’ai vu de mes yeux, jeunes gens et jeunes filles flirtent ouvertement sous le toit familial) est de continuer à faire semblant de croire qu’il s’agit de terrorisme, et d’en dénier les dimension nationaliste, économique et sociale.
Dans les années 1864-78, Yakoub Bey s’était en effet taillé un petit royaume entre l’actuel Kazahstan et le Turkestan chinois, pays des Ouïghours. Aussi, les Chinois et les Russes, moins stupides que nous, connaissant mieux le terrain pour avoir des frontières communes et une peur bleue de la contagion fondamentaliste n’ont pas fermé leurs ambassades à Kaboul. C’est par le palabre qu’on fait la paix, non pas par la dénégation et en se bouchant les yeux et les oreilles.