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Afghanistan : au lendemain de la chute de Kaboul, la peur et la panique d’une population qui cherche à fuir

Dans la capitale afghane, les interminables files devant les banques, le bureau des passeports de Kaboul ainsi qu’à la porte de l’ambassade d’Iran laissaient présager un important exode.

Des hélicoptères militaires américains transportent des diplomates de l’ambassade à l’aéroport, à Kaboul, le 15 août 2021.

Des hélicoptères militaires américains transportent des diplomates de l’ambassade à l’aéroport, à Kaboul, le 15 août 

La nuit avant la chute de Kaboul a été bien courte. Des hélicoptères qui ont rasé le ciel toutes les deux, trois minutes n’ont laissé guère place à un semblant de calme nocturne. Les talibans étaient d’ores et déjà aux portes de Kaboul, à quelques dizaines de kilomètres. Vers minuit, heure locale, après l’annonce de la chute de Jalalabad (est) aux mains des talibans – et cela sans aucun combat –, les minces espoirs que les forces gouvernementales pourraient avoir une chance de faire face se sont évaporés.

Toute la nuit du samedi 14 au dimanche 15 août, sur l’application Clubhouse, un réseau de discussions et de débats audio, les Afghanes expliquaient leurs craintes d’un retour au pouvoir des insurgés islamistes. « Nous ne sommes pas morts, nous respirons encore », « Quel sort attend nos filles ? », « Nous avons besoin d’aide, s’il vous plaît ! » Tant de messages de détresse depuis la capitale afghane… « J’attends qu’un miracle se produise. Je veux que quelqu’un vienne me réveiller et me dise que c’était juste un cauchemar. Réveille-toi ! c’est fini !” », a tweeté une jeune journaliste afghane. Comme beaucoup d’autres de sa génération, elle a grandi et est devenue journaliste grâce à la chute des talibans en 2001, après une intervention militaire menée par les Etats-Unis. Désormais, elle risque sa vie.

 

A 2 heures du matin, les explications du premier vice-président afghan, Amrullah Saleh, assurant, contre toute évidence, que les talibans n’avaient pas pris la prison Pul-e-Sharki (le plus grand centre de détention du pays) n’ont guère aidé. Ces derniers jours, plus les officiels du gouvernement du président Ashraf Ghani se voulaient rassurants, moins les Afghans se sentaient entre de bonnes mains, tant leurs assurances s’étaient révélées fausses. La nouvelle de la précipitation de l’évacuation des employés de l’ambassade américaine – en moins de trente-six heures – a ajouté à la panique générale : les talibans étaient bien sur le point d’entrer dans Kaboul et la situation pourrait se dégrader rapidement. « Les Américains ont eu tout faux », se disaient de nombreux Afghans.

Files interminables

Kaboul s’est réveillée avec un sentiment de gueule de bois. Dès 6 heures du matin, de grandes foules attendaient devant les banques, cherchant en vain à retirer tous leurs avoirs. Les distributeurs n’ont guère de réserve et rejettent aussi les demandes des clients. Sur la route vers l’aéroport de Kaboul, une longue file de voitures attend de passer les nombreuses étapes de contrôle de sécurité.

A la porte d’entrée, les familles se déchirent. Une femme hazara essuie ses larmes. Les membres de son ethnie, chiite, ont été l’une des cibles principales des talibans sunnites pendant leur règne (1996-2001). Les Hazara ont été nombreux, lors du dernier règne des talibans, à se réfugier en Iran chiite. Ces derniers jours, les files interminables devant le bureau de passeports de Kaboul, ainsi qu’à la porte de l’ambassade d’Iran, laissaient présager un important exode.

 

Sur les réseaux sociaux circulent déjà des récits sur des membres des talibans qui pavanent en vainqueurs dans les rues des villes conquises, notamment dans les quartiers chiites, insultant les Hazara. « Ils crient : « Où sont passés vos imams pour vous protéger ? » », raconte un Afghan sur Twitter. Nous sommes en plein mois de Moharram, période importante de célébrations religieuses des chiites. Samedi, les rues de Kaboul étaient ornées de grands tissus noirs, en signe du deuil pour la mort du troisième imam chiite, Hussein.

 

Sur un groupe Facebook de femmes afghanes qui militaient contre l’arrivée au pouvoir des talibans, les messages de stupéfaction et de peur fusent. « N’utilisez pas vos vrais noms sur votre profil. Changez-les tout de suite. Nous sommes désormais sous la botte des talibans », dit l’une. « Les Etats-Unis ont conduit les Afghanes dans la gueule du loup des talibans. Sans aucun problème. L’Amérique nous a trahies ! », répond une autre.

« Le gouvernement d’Ashraf Ghani nous a vendus »

Saïd (un pseudonyme) se préparait à la lutte armée contre les insurges extrémistes, à l’image du légendaire commandant Ahmed Chah Massoud (1953-2001), héros de la résistance contre les Soviétiques, puis contre les talibans. Mais les derniers efforts de Saïd, samedi soir, pour se rendre dans la vallée du Panshir (dans le nord-est de l’Afghanistan), le fief de Massoud, ont échoué. « Les talibans contrôlent tous les axes reliant Kaboul aux autres régions, expliquait-il au Monde, dimanche matin. Voir que ma terre sombre m’insupporte. Mais je ne peux rien y faire. Le gouvernement d’Ashraf Ghani nous a tous vendus. »

 

Avant l’offensive des talibans, il passait ses journées à lire des livres de poésie et des romans. Son rêve : se rendre à Téhéran, d’où viennent toutes les traductions des romans étrangers et celles des livres de sciences humaines, et arpenter l’avenue d’Enghelab, dans le centre-ville, où sont situées de nombreuses librairies iraniennes.

 

« Je savais qu’il y avait un deal secret entre les talibans et Ashraf Ghani pour qu’il leur rende le pays sans combat », a écrit un autre jeune Afghan, Mahmoud (un pseudonyme aussi) dans un message au Monde dimanche matin. Agé de 21 ans, il s’est réfugié à Kaboul il y a un mois pour fuir les combats dans sa ville natale, Takhar. Croyant, il ne manque jamais ses prières et se rend tous les vendredis à la mosquée. Etudiant en droit, il envisageait, avant la chute du pays, de devenir juge. Ses rêves se sont brisés. « Ce qui me déchire le cœur, c’est que notre pays soit tombé aux mains des talibans, presque sans aucun combat. Pourquoi leur avoir offert le pays sur un plateau ? »

Ghazal Golshiri(Kaboul, envoyée spéciale du Monde)

Charia, droits des femmes, police islamique… A quoi ressemble la vie sous les talibans ?

La victoire des talibans a été concédée par le président afghan dimanche, laissant le mouvement islamiste prendre le pouvoir dans le pays et y imposer sa loi.

Des combattants talibans montent la garde devant le bureau du gouverneur provincial à Herat, le 14 août 2021.

Des combattants talibans montent la garde devant le bureau du gouverneur provincial à Herat, le 14 août 2021.

C’est un tournant dans l’Histoire du pays. Après 20 ans de guerre en Afghanistan, les talibans ont pris le pouvoir et sont entrés à Kaboul dimanche, ne laissant d’autre choix au président en place, Ashraf Ghani que de fuir le pays et déclarer sa défaite face au groupe islamiste. Un changement radical en termes de politique, qui a des conséquences inévitables sur le quotidien des Afghans.

Si nombre d’entre eux, et notamment ceux qui ont collaboré avec les pays étrangers comme la France ou les Etats-Unis, tentent de migrer en dehors du pays pour échapper à la domination talibane, beaucoup d’habitants sont déjà exposés aux lois islamistes restrictives de libertés dans certains territoires pris par le groupe depuis mai et le début du retrait des troupes américaines.

 

Il y souffle comme un vent venu des années 90, quand, entre 1996 et 2001, les talibans régnaient déjà sur l’Afghanistan et y imposaient la charia. Aujourd’hui, le programme politique est clair et a été rappelé aux journalistes américains à Kaboul, rapporte la correspondante Laurence Haïm : interdiction d’avorter, mariage homosexuel interdit, rejet de la science, pas de vaccin – ce qui fait craindre le retour de la polio dans le pays -, pas de séparation de l’Eglise et de l’Etat, et la religion enseignée dans les écoles.

L’éducation en danger

Plusieurs régions déjà sous emprise du mouvement islamiste témoignent de ce qui sera sans doute appliqué à l’ensemble du territoire afghan. « Des centaines d’écoles ferment dans les zones administrées par les talibans. Un grand changement se profile, ils vont s’orienter vers des écoles coraniques », raconte ainsi à Ouest-France Victoria Fontan, rectrice de l’Université américaine d’Afghanistan et spécialisée dans l’éducation, dans des pays en crise. Selon elle, « non, les talibans n’ont pas changé de visage. Ils sont encore plus féroces. L’un de leur moteur, c’est la fracture sociale qui scinde la société afghane en deux. »

Même si le groupe islamiste a déclaré qu’il n’était plus opposé à l’éducation des filles, la crainte est grande pour les défenseurs des droits des femmes que l’éducation des femmes soit une fois de plus complètement refusée. « Je sais que les talibans ne permettront pas aux filles d’étudier à l’école, affirme à la BBC Shahla, enseignante à l’université de Kaboul. Même maintenant, quand ils prennent le contrôle d’un district, la première chose qu’ils font est de fermer les écoles de filles. »

 

Au vu de la situation, il est compliqué d’avoir une vision claire de ce qu’il se passe dans les zones contrôlées par les talibans. Mais on sait que « dans certains endroits, les filles sont autorisées à aller à l’école jusqu’à l’âge de 7 ans, mais pas au-delà », explique Martine van Bijlert, membre de l’Afghan Analyst Network dans son rapport sur les femmes afghanes relayé par franceinfo.

En mai dernier, le président afghan Ashraf Ghani, désormais en exil, a accusé les talibans d’avoir perpétré une attaque contre une école de jeunes filles à Kaboul, tuant plus de 50 personnes, dont une majorité de lycéennes. De leur côté, les talibans ont nié toute implication, affirmant ne pas avoir commis d’attentats à Kaboul depuis février 2020.

Les droits des femmes bafoués

Ce démenti ne rassure toutefois pas les femmes présentes sur place, dont plusieurs ont manifesté leur crainte, les armes à la main, début juillet à Kaboul. « Il y avait des femmes qui voulaient juste inspirer les forces de sécurité, juste symboliquement, mais beaucoup d’autres étaient prêtes à aller sur les champs de bataille », contre les talibans a raconté au Guardian Halima Parastish, cheffe de la direction des femmes à Ghor et l’une des marcheuses.

Car elles ne sont pas dupes. A Kaboul, avant l’arrivée inévitable des talibans dans la capitale, des affiches représentant des femmes étaient repeintes dans les rues, selon une image capturée par Lotfullah Najafizada, directeur de TOLOnews TV, première chaîne d’information en Afghanistan.

Dans les zones déjà contrôlées par les talibans, leurs compatriotes perdent leurs droits un à un. Les talibans y ont déjà introduit des restrictions à l’éducation des femmes, à leur liberté de mouvement et à leur habillement, selon des militants et des habitants de ces zones, cités par le quotidien britannique, qui précise que dans une des régions, des tracts circulaient pour exiger que les femmes portent des burqas.

Par ailleurs « nous avons entendu parler de mariages forcés entre des soldats, commandants talibans et des jeunes filles », notamment dans le Baloutchistan (sud du pays), souligne à franceinfo Khadija Hussaini une chercheuse de l’Afghan Analyst Network basée à Kaboul. « Nous avons également eu des informations qui parlent de situations où les femmes ne peuvent pas quitter leur maison sans un homme de leur famille », abonde Martine van Bijlert.

 

Plus que pour leurs droits, d’autres craignent pour leur vie. C’est le cas des femmes juges, par exemple. Elles sont 250 dans le pays, et représentent 11 % de la profession. Tayeba Parsa, juge en Afghanistan depuis 10 ans et responsable des communications pour l’Association des femmes juges d’Afghanistan craint elle-même pour sa vie, et celle de ses consoeurs. Elle rappelle ainsi à Radio Canada que deux femmes juges ont déjà été exécutées en janvier.

D’autres, qui ont fait la promotion des droits des femmes dans les médias, sont aussi désemparées. « Je voudrais vous demander de m’aider à sortir d’ici… J’ai produit des émissions qui défendent les droits des femmes, l’armée nationale afghane et les progrès de l’Afghanistan. Je ne sais pas si je vais rester en vie ou si je vais être tuée ici », écrit ainsi une femme anonyme à la BBC.

La science rejetée

Les talibans n’ont pas de confiance absolue dans la science, comme leur exposé du programme politique le montre clairement.

Ces trois dernières années, selon le magazine scientifique américain Sciences, ils « ont bloqué la vaccination à domicile contre la polio, excluant près de 3 millions d’enfants de la campagne de vaccination », et faisaient craindre à la communauté scientifique un départ d’épidémie dans le pays, qui est le seul, avec le Pakistan, à être encore touché par ce virus.

 

Après des années de négociations, les talibans ont récemment donné leur feu vert à l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite (IMEP) pour procéder à la vaccination dans les mosquées des provinces où ils ont interdit la campagne du porte-à-porte », note encore la revue, citée par Courrier international.

La politique et la liberté de la presse bannies

Telle une dictature, il n’est pas autorisé de discuter de la politique du pays, ni de politique tout court, dans un pays dirigé par les talibans. Ainsi, « partout où ils sont présents, la politique est interdite, note auprès de franceinfo Rahmatullah Amiri, un analyste indépendant basé à Kaboul, qui coécrit des rapports pour l’Overseas Development Institute, un think tank britannique. Il n’y a pas de démocratie, personne ne peut parler de politique ou dire quoi que ce soit à propos des talibans. »

Même chose dans la presse qui ne pourra pas émettre la moindre critique du régime car les talibans « sont très autoritaires et n’aiment pas la critique », souligne à franceinfo Patricia Gossman, en charge de l’Asie chez Human Rights Watch. « On observe une répression des médias, ainsi que des attaques et des meurtres de journalistes », affirme-t-elle encore.

Une police islamique stricte

Dans un rapport publié fin juin, l’ONG décrit des situations semblables à celles observées dans les années 90. Depuis 2019 déjà, des contrôles moraux ont été observés en province de Helmand dans le sud-ouest de l’Afghanistan. « Des officiels patrouillent pour vérifier l’adhésion des résidents aux codes sociaux prescrits par les talibans » comme la pratique religieuse, l’habillement, la longueur de la barbe des hommes, l’utilisation de smartphones…

De manière générale, « ceux qui avaient pris un mode de vie occidental vont être sévèrement punis », prévient le général Dominique Trinquand, expert en relations internationales et ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, interrogé par franceinfo. « Le taliban de base, dans certaines régions, reste extrêmement rustique, et applique la charia brute, explique-t-il. Il est certain qu’à Kaboul, ceux qui avaient pris un mode de vie occidental vont être sévèrement punis. On le voit déjà avec les femmes qui font la queue devant les distributeurs de monnaie pour retirer l’argent qu’elles avaient pu gagner en montant un business, puisque maintenant, ça leur sera interdit. »

Ces règles sont toutefois appliquées de manière disparate pour le moment. « Les talibans tentent de projeter l’image d’une organisation centralisée, mais dans les faits, ils opèrent de façon très localisée, explique Martine van Bijlert. C’est le commandant qui contrôle une zone qui décide des règles. » Toutefois, avec un pouvoir centralisé à Kaboul, les règles pourraient être homogénéisées et s’étendre sur tout le territoire.

C.d.S

Afghanistan : l’angoisse des femmes

A Kaboul, à l’approche de l’élection présidentielle, les jeunes activistes s’inquiètent. Et si les talibans revenaient au pouvoir ?

Une femme en burqa traverse un pont à Herat, dans l'ouest de l'Afghanistan, le 29 mars 2019.

Une femme en burqa traverse un pont à Herat, dans l’ouest de l’Afghanistan, le 29 mars 2019.

Quand elle parle d’eux, le visage de Palwasha Hasan devient grave et sa voix change d’intonation. Sans doute mesure-t-elle le risque qu’elle prend à les critiquer. Depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir, en 2001, les talibans n’ont jamais été aussi près d’y revenir. En guerre contre le gouvernement de Kaboul, qu’ils accusent de corruption, les « étudiants en religion » contrôlent une part non négligeable du territoire afghan. Leur objectif: conquérir le pouvoir par la force, sans participer à l’élection présidentielle, prévue le 28 septembre. Ils s’estiment capables de vaincre les forces afghanes, mal équipées et démoralisées, ainsi que leurs alliés américains, qui viennent de quitter la table des négociations (lire ci-dessous).

Tout cela, Palwasha Hasan le sait. Elle a compris que les talibans feraient, quoi qu’il arrive, partie de l’équation politique. Et c’est bien ce qui l’inquiète. Invitée à Paris, fin juin, par le Quai d’Orsay et l’Essec, en compagnie d’une douzaine d’autres militantes, elle est venue témoigner, devant les institutions françaises, de son combat pour l’émancipation des femmes. Et confier ses craintes de revivre le cauchemar des années 1990, lorsque les talibans s’étaient emparés du pouvoir.

Lire en cachette

A l’époque, rappelle-t-elle, « les femmes avaient été chassées de l’espace public. Elles avaient déserté les bancs de l’école, abandonné leur blouse de médecin ou d’institutrice… Cloîtrées à leur domicile, les mères apprenaient en cachette à leurs filles à lire et à écrire. Seules quelques silhouettes drapées dans des burqas parcouraient les villes fantômes… » En 2001, les talibans sont chassés de Kaboul par les Américains et leurs alliés. « De nouveau, les femmes ont eu droit à une vie sociale, un accès à l’éducation et aux professions intellectuelles. Certaines sont même parties étudier à l’étranger », raconte Palwasha Hasan, avant d’apporter une nuance : « Dans les campagnes, la condition des femmes est bien plus précaire. Toutes les trente minutes, une Afghane meurt par manque de soins au moment de donner la vie… »

Fouettée car elle téléphonait

S’ils reprennent les rênes du pays, comment les talibans se comporteront-ils vis-à-vis des femmes ? La question fait frémir Shah Gul Rezaie. Cette ancienne députée n’est guère optimiste. Elle a entendu trop d’histoires de femmes opprimées dans les zones qu’ils contrôlent. « Dans la province du Nouristan, une femme a récemment été lapidée, une autre fouettée parce qu’elle téléphonait à un homme qui n’était pas mahram, c’est-à-dire qu’il ne faisait pas partie du cercle familial proche. »

Humaira Ayoubi a, elle aussi, de sérieux doutes sur leurs intentions réelles. Militante infatigable de la cause féminine, cette ex-proviseure de lycée avait fait construire, dans des villages sous influence talibane, deux écoles pour jeunes filles, grâce à des aides financières du ministère afghan de l’Education. « Dans les deux cas, j’avais constitué des comités de « sages » qui devaient veiller à ce que personne n’empêche les fillettes d’aller à l’école. Les talibans sont venus, ils ont fait exploser les deux établissements. »

Comment, dans ces conditions, imaginer qu’ils respecteront les droits des femmes ? « Ils disent qu’ils ont changé, mais leur regard sur les femmes n’a pas évolué, réfute Palwasha Hasan. S’ils veulent revenir dans le jeu politique, ils doivent donner des garanties à la société civile et lui prouver qu’ils ne se comporteront plus comme ils l’ont fait entre 1996 et 2001. » Car une chose est sûre, résume David Martinon, ambassadeur français à Kaboul, qui accompagnait la délégation : « Les Afghanes ne veulent en aucun cas revivre ce qu’elles ont connu à cette époque. »

Ignorantes donc fragiles

Pour les porte-drapeaux de la cause féminine, la tâche est d’autant plus rude que les Afghanes n’ont, bien souvent, pas conscience de leurs droits. « Dans les régions rurales, l’homme exerce souvent un pouvoir absolu sur sa femme, témoigne Freshta Karimi, cofondatrice de l’ONG Da Qanoon Ghushtonky. Celle-ci lui obéit, car elle n’a pas d’accès à l’information et ne peut donc contester l’autorité de « celui qui sait ». S’il lui dit, par exemple, de ne pas faire d’études, elle n’en fera pas. » Depuis vingt ans, cette jeune activiste fournit une assistance juridique à toutes celles qui se font flouer par ignorance. « Souvent, j’explique aux jeunes épouses que l’argent que leur mari leur remet au mariage, le mahr, leur appartient et qu’elles ne sont pas tenues de le restituer à leur père et à leurs frères, comme ceux-ci essaient de lui faire croire. »

Tout le monde ne voit pas son action d’un bon oeil. Récemment, à Kandahar, dans le sud du pays, Freshta Karimi a prêté assistance à une femme coupable de « crime moral ». Elle a dû fermer son bureau local pour ne pas subir l’opprobre des talibans, qui contrôlent la région.

Seuls comptent les garçons

Parmi toutes ces femmes reçues à Paris, l’une se distingue des autres. Médecin, Roshan Wardak vit dans la province du même nom, Wardak. « Dans mon village, les talibans sont partout, y compris dans ma famille, raconte-t-elle. Il y a vingt ans, ils interdisaient aux jeunes filles de sortir si elles n’étaient pas accompagnées par un homme. Aujourd’hui, ils les autorisent à aller à l’école. Certes, ils ne leur accordent aucune attention, car seule compte l’éducation des garçons. Mais c’est tout de même un changement. »

Il en faudra un peu plus pour convaincre Palwasha Hasan. « Nous avons tant perdu durant ces quatre dernières décennies, soupire-t-elle. Les Afghans sont fatigués. Nous ne demandons qu’à vivre en paix. Pourquoi les talibans ne veulent-ils pas respecter la société civile ? »

ZOOM : Le 28 septembre, date butoir

Elle est prévue le 28 septembre, mais aura-t-elle lieu ? L’élection présidentielle afghane est mal engagée. Elle se déroule en effet sans la participation des talibans, qui, jusqu’à ces derniers jours, négociaient directement avec les États-Unis, à Doha (Qatar). Mais Donald Trump a subitement mis fin aux discussions le 8 septembre. Point de discorde : le maintien d’une force antiterroriste américaine après 2020. En juin dernier, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, avait pourtant confirmé l’objectif de parvenir à un accord de paix d’ici au 1er septembre. Washington espérait alors démarrer au plus vite le retrait les troupes américaines, l’une des promesses de campagne de Donald Trump. Plus de 2 300 soldats américains ont été tués dans ce conflit, qui a coûté aux Etats-Unis plus de 700 milliards de dollars.

MCD avec  Charles Haquet, le Monde,  C.d.S. et moult croisements de presse divers

Afghanistan : lutte antiterroriste, flux migratoires… Emmanuel Macron à l’initiative…

Alors que l’Afghanistan est tombé aux mains des talibans, le président de la République Emmanuel Macron, dans une allocution télévisée ce lundi soir, a annoncé le lancement de plusieurs initiatives internationales, « au nom de la France », pour poursuivre la lutte contre le terrorisme et anticiper un afflux migratoire.

Pour le chef de l’État, «l’urgence absolue est de mettre en sécurité nos compatriotes, qui doivent tous quitter le pays, ainsi que les Afghans qui ont travaillé pour la France». Photo AFP

Dans une adresse aux Français d’une dizaine de minutes, enregistrée au fort de Brégançon, Emmanuel Macron a annoncé ce lundi soir l’envoi de deux avions ainsi que de forces spéciales pour sécuriser l’exfiltration de plusieurs dizaines de ressortissants français et des « Afghans qui ont travaillé pour la France ».

« En Afghanistan, notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de nous y être engagés »

L’air grave, le chef de l’État a rappelé les raisons historiques qui avaient conduit à l’engagement français aux côtés des Américains de 2001 à 2014 : « En Afghanistan, notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de nous y être engagés. La France n’y a jamais eu qu’un ennemi : le terrorisme », a insisté le président, qui a salué la mémoire des 90 soldats français morts pour cette cause.

Tout en accordant l’urgence absolue au départ des derniers ressortissants, Emmanuel Macron, qui présidait ce lundi midi un Conseil de défense, a décidé de lancer deux initiatives.

La première d’entre elles concerne la lutte active « contre le terrorisme islamiste sous toutes ces formes ». « L’Afghanistan ne doit pas redevenir le sanctuaire du terrorisme qu’il a été. C’est un enjeu pour la paix et la stabilité internationale, contre un ennemi commun, le terrorisme et ceux qui le soutiennent », a estimé Emmanuel Macron, qui s’est entretenu à ce titre avec le Premier ministre britannique dans l’après-midi.

Le président a appelé à « une réponse (internationale) responsable et unie  », commune à la Russie, les États-Unis et l’Europe.

Deuxième initiative, discutée avec la chancelière allemande Angela Merkel, la construction d’une « réponse robuste, coordonnée et unie » pour affronter un afflux migratoire potentiel venu d’Afghanistan.

Équilibrisme

Dans une forme d’équilibrisme, Emmanuel Macron a promis que la France continuerait « de faire son devoir pour protéger celles et ceux qui sont les plus menacés », tout en rappelant que l’Europe ne pourrait « à elle seule assumer les conséquences de la situation actuelle ».

Le chef de l’État est resté aussi évasif sur les relations que pourrait entretenir la France avec les nouveaux maîtres de l’Afghanistan. Cependant, comme un défi adressé aux talibans, Emmanuel Macron a martelé que la France se tiendrait aux côtés de « ceux qui combattent pour la liberté, les droits des femmes, qui portent dans le monde le même message que le nôtre », contre « ceux qui optent pour la guerre, l’obscurantisme et la violence aveugle ». « C’est le choix de la raison, c’est le choix de ce que nous sommes profondément » a conclu le président.

 

Ce qu’il faut retenir de l’allocution du Président de la République Française sur l’Afghanistan

Le président de la République, Emmanuel Macron, a prononcé une allocution télévisée consacrée à la situation en Afghanistan, tombé aux mains des talibans.

Emmanuel Macron a prononcé une allocution sur la situation en Afghanistan. Il a donné des détails sur l’opération militaire Apagan, qui vise à évacuer les ressortissants français et les Afghans qui ont aidé les forces françaises. Il a aussi annoncé plusieurs initiatives en lien avec les Européens, notamment sur les migrations.

« Un tournant historique »

« Je m’adresse à vous ce soir, alors que nous continuons à nous battre contre le virus avec détermination, parce qu’à quelques milliers de kilomètres d’ici un tournant historique est à l’œuvre, en Afghanistan, loin de nos frontières. Après une guerre de vingt années, après la décision de retrait des troupes américaines prise successivement par le président Trump et le président Biden, Kaboul, la capitale de l’Afghanistan, est tombée en quelques heures, sans résistance, aux mains des talibans. »

« Notre combat était juste »

« En Afghanistan, notre combat était juste et c’est l’honneur de la France de nous y être engagés. La France n’y a jamais eu qu’un ennemi : le terrorisme. »

800 Afghans déjà en France

« C’est notre devoir et notre dignité de protéger ceux qui nous aident : interprètes, chauffeurs, cuisiniers et tant d’autres. Près de 800 personnes sont d’ores et déjà sur le sol français. » ( 8880 accueillis en 2020)

Deux avions militaires et les forces spéciales sur place

« L’urgence absolue est de mettre en sécurité nos compatriotes, qui doivent tous quitter le pays, ainsi que les Afghans qui ont travaillé pour la France. » Il annonce l’envoi de deux avions militaires et des forces spéciales sur place.

Une initiative sur les flux migratoires

« Nous porterons donc, en lien avec la République Fédérale d’Allemagne et d’autres européens, une initiative pour construire sans attendre une réponse robuste, coordonnée et unie qui passera par la lutte contre les flux irréguliers, la solidarité dans l’effort, l’harmonisation des critères de protection, et la mise en place de coopérations avec les pays de transit. »

« Nous resterons fraternellement aux côtés des Afghans »

« Le peuple afghan a le droit de vivre dans la sécurité et le respect de chacun. Les femmes afghanes ont le droit de vivre dans la liberté et la dignité. Le destin de l’Afghanistan est entre ses mains mais nous resterons fraternellement aux côtés des Afghans et des Afghanes. »

MCD avec  Charles Haquet, le Monde,  C.d.S. et moult croisements de presse divers
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Une réalisatrice afghane lance un cri de détresse

Dans une lettre poignante adressée aux cinéastes, aux femmes, et aux organisations internationales, Sahraa Karimi, réalisatrice afghane, auteure de films sur la condition féminine, présidente de l’équivalent afghan du Centre national de la cinématographie, écrit :  « Si les Talibans prennent le pouvoir, ils vont interdire tout art. Moi et d’autres cinéastes pourrions être leurs prochaines victoires ». Selon elle, le programme des talibans vise à la fois la « suppression des femmes et des arts libéraux ».

« Ils vont bannir tous les arts. Ces dernières semaines, ils ont massacré notre peuple, kidnappé de nombreux enfants, vendu des femmes comme des enfants à leurs maris, assassiné une femme pour sa tenue vestimentaire, crevé les yeux d’une autre, torturé puis tué encore une autre ».

« Les talibans dépouilleront le droit des femmes, nous serons poussées dans l’ombre de nos maisons. Nos voix et notre expression seront étouffées dans le silence. Lorsque les talibans étaient au pouvoir, aucune fille n’était scolarisée. Depuis lors, 9 millions de filles le sont. Depuis quelques semaines, déjà deux millions de filles ont quitté l’école. »

MCD avec Sahraa Karimi

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