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Afghanistan Interprètes afghans : la France les a-t-elle abandonnés ?

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AFGHANISTAN – La France a mis fin vendredi 28 août, dans la soirée, à son pont aérien pour évacuer des Afghans menacés par les talibans de Kaboul vers Paris, ont annoncé la ministre des Armées et le chef de la diplomatie française.

“L’opération Apagan, déclenchée le 15 août à la demande du Président de la République, a pris fin ce soir”, a écrit sur Twitter Florence Parly.

La France a évacué 2.834 personnes d’Afghanistan depuis le 17 août

Près de 3000 personnes, dont une centaine de ressortissants français et plus de 2600 Afghans menacés pour avoir travaillé pour la France ou pour leur engagement en faveur des droits humains, ont été évacués, a précisé l’état-major des Armées.

Ce pont aérien a dû être interrompu “les conditions de sécurité n’étant plus remplies sur l’aéroport” de Kaboul en raison du “désengagement rapide des forces américaines” qui auront quitté l’Afghanistan le 31 août, ont ajouté Florence Parly et Jean-Yves Le Drian dans un communiqué commun.

“L’équipe de l’ambassade de France à Kaboul a rejoint Abou Dabi avant de regagner la France”, ont-ils ajouté, en remerciant “diplomates, militaires, policiers et l’ensemble des services de l’Etat” qui se sont mobilisés “sans relâche” pour permettre ces évacuations.

Entre 2001 et 2014, on a compté un millier de supplétifs de l’armée française en Afghanistan. Si quelques-uns, accompagnés de leurs familles, ont déjà pu rejoindre l’Hexagone depuis dix ans, d’autres, nombreux, ne pourront sans doute pas être évacués. Une situation dénoncée par des spécialistes de la région.

2 500 personnes, dont 2 000 Afghans ont été transférés par la France depuis le début de l’opération « Apagan ». Parmi ces Afghans, une vingtaine d’interprètes et leurs familles, a précisé le ministère des Armées.Ils seraient aujourd’hui 170 à demander une évacuation alors qu’il ne reste que quelques heures.

Quentin Müller (deuxième en partant de la gauche) et Brice Andlauer (à droite) lors d’un déplacement en Afghanistan, aux côtés d’un « auxiliaire » afghan et d’une avocate française « Les Talibans exécutent publiquement des Afghans ayant publiquement travaillé avec les Etats-Unis ». Cette affirmation, jeudi sur la chaîne CNN, d’un haut responsable militaire américain, suscite l’inquiétude pour tous les Afghans qui, durant ces années de conflit, ont apporté leur aide et leurs compétences aux armées étrangères.

On aurait pu régler cette situation bien avant l’annonce du retrait américain

L’inquiétude, mais aussi la colère, loin de Kaboul aussi, chez ceux qui informent depuis de longs mois sur les risques encourus par ces « auxiliaires », interprètes souvent, ou guides. « Nous alertons depuis des années, on aurait pu régler cette situation bien avant l’annonce du retrait américain », explique le journaliste et auteur Quentin Müller qui, avec Brice Andlauer, a sorti un ouvrage* sur le sort de ces « supplétifs ». Tous deux se sont régulièrement rendus en Afghanistan et échangent encore avec ceux qu’ils estiment avoir été « trahis » par l’Etat français.

Depuis la fin de la présence française en Afghanistan en 2014, trois vagues de « rapatriement » ont été organisées pour les auxiliaires afghans. Mais cela représenterait au total près de 250 sur un millier…

Durant la présence militaire française en Afghanistan (4 000 hommes, de 2001 à 2014), 1 067 « embauches » sur place avaient été effectuées, selon les chiffres du ministère de la Défense. Certains auxiliaires ont déjà été transférés, par le passé, en trois vagues : 73 en 2013-2014, 101 en 2015, et une soixantaine en 2018 « sur deux cent qui avaient postulé », relève le journaliste, contacté jeudi alors qu’il se trouve actuellement au Yémen.

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« Le maximum sera fait » assure la France

Porte-parole du ministère des Armées
@HerveGrandjean

25 août 2021

1/3 La situation à Kaboul, le point sur les rapatriements, les interprètes afghans: j’étais ce midi l’invité de @franceinfo. Retrouvez mon interview complète ici 
Porte-parole du ministère des Armées
@HerveGrandjean
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La quatrième vague, celle de ces derniers jours, avec la mainmise des Talibans, est sans doute la plus complexe à gérer. Le ministère des Armées a indiqué que sur 2 500 évacués (français et afghans), « une vingtaine d’ex-auxiliaires et leurs familles avaient été sortis » et que « le maximum serait fait pour les autres ». Une intention répétée jeudi par le président Emmanuel Macron, en déplacement en Irlande. Selon Quentin Müller, de 80, le chiffre de dossiers à traiter à Kaboul en urgence absolue, a flambé à 170.

Le livre de Brice Andlauer et Quentin Müller « Tarjuman, une trahison française » (éd.Bayard).« C’est un total abandon », déplore celui qui dit recevoir une avalanche de demandes d’évacuation d’Afghans désespérés, « des appels de la dernière chance », et auxquels il ne peut donner de réponse.  En 2018, le Conseil d’Etat avait permis à ces Afghans de bénéficier de « la protection fonctionnelle de l’Etat français », mais depuis, selon M. Müller, les décisions sont davantage contrastées. Le processus de sélection et de « candidature » en lui-même est indigne, estime le journaliste, « avec des critères subjectifs, voire xénophobes –pas trop musulman, pas trop vieux- qui ne sont pas liés aux menaces, ni aux missions effectuées. C’est de l’épicerie ! »

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Appels de la dernière chance

Après « dix ans de vie de paranoïa » dans les montagnes afghanes, beaucoup, malgré les services rendus à l’armée française, ne fouleront pas le sol français. Jamais ? Réussiront ils à s’échapper via les flux de migrants ? Seront-ils condamnés à mort, ou feront-ils l’objet de règlement de comptes une fois les Occidentaux partis ? Quentin Müller ne verse pas dans l’optimisme : « Les Talibans ont promis de ne pas les tuer, mais je ne crois pas trop en la parole d’un chef taliban ».

L’ambassadeur de France en Afghanistan, David Martinon, continuera à opérer depuis Paris, avait indiqué jeudi 26 août le président Emmanuel Macron

“Les derniers militaires français ont quitté Kaboul ce soir”, a également tweeté l’état-major, qui avait dépêché une centaine de militaires sur place.

Au total, l’armée française a assuré 26 rotations entre Kaboul et la base aérienne 104 d’Abou Dhabi, pivot du dispositif, et 16 vols entre Abou Dhabi et Paris.

La France, qui appelle à la mise en place d’opérations humanitaires pour permettre aux milliers d’Afghans qui n’ont pas réussi à être évacués de partir par d’autres moyens, a annoncé qu’elle allait poursuivre des discussions en ce sens avec les talibans.

“Nos efforts continuent (…) Nous poursuivrons à cet effet nos efforts engagés auprès des responsables talibans pour garantir qu’ils ne mettront aucune entrave après le 31 août au départ de ceux qui le souhaiteront”, ont relevé les deux ministres.

* « Tarjuman, une trahison française » (éd. Bayard).

MCD et Xavier FRERE  Vu 2009 fois
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Nota : Treize ans de présence militaire française en Afghanistan…

La France a été présente militairement durant 13 ans, jusqu’en 2014, en Afghanistan, qui vient de retomber aux mains des talibans après l’effondrement des forces gouvernementales et la fuite à l’étranger du président Ashraf Ghani.

Des soldats français patrouillent dans la vallée d'Uzbeen, en Afghanistan, le 17 décembre 2009

Des soldats français patrouillent dans la vallée d’Uzbeen, en Afghanistan, le 17 décembre 2009

Cette période a été marquée par des événements tragiques comme l’embuscade d’Uzbeen, qui a coûté la vie à 10 soldats français en 2008.

Au total, la France a compté jusqu’à près de 4.000 militaires dans ce pays en 2010, au plus fort de l’engagement de l’Otan.

Depuis 2001, début de l’intervention militaire internationale, 89 soldats français ont été tués en Afghanistan et 700 ont été blessés, parfois grièvement.

– Renverser le régime des talibans – 

Le 7 octobre 2001, le président Jacques Chirac annonce la participation des forces françaises aux actions militaires américaines (Operation Enduring Freedom) visant à renverser le régime des talibans en Afghanistan, accusé d’avoir refusé de livrer le chef d’Al-Qaïda Oussama ben Laden après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis.

Dès le début 2002, 640 soldats français sont déployés au sein de la force internationale de l’Otan en Afghanistan (Isaf). La France participe pour la première fois le 5 mars aux bombardements de cibles du réseau Al-Qaïda.

Fin 2007, la France compte 1.600 soldats sur le sol afghan. Elle y restera « aussi longtemps qu’il le faudra« , déclare le président Nicolas Sarkozy, arrivé six mois plus tôt à l’Elysée.

– La tragédie d’Uzbeen – 

Le 18 août 2008, 10 soldats français sont tués dans une embuscade de grande ampleur alors qu’ils effectuaient une mission de reconnaissance à Uzbeen, une vallée du district de Surobi, dans la province de Kaboul (est du pays).

Il s’agit alors de l’opération la plus meurtrière pour l’armée française depuis l’attentat du Drakkar en 1983 à Beyrouth (58 paras tués).

Le lourd bilan de cette embuscade a suscité un vif émoi en France, attisant le débat sur la participation du pays à la guerre en Afghanistan.

En comptant les personnels engagés hors d’Afghanistan, mais dans des missions en relation avec ce théâtre, le dispositif français comportait alors plus de 3.600 militaires.

– 2011, année meurtrière – 

En octobre 2009, Nicolas Sarkozy dit que Paris « n’enverra pas un soldat de plus en Afghanistan« , mais juge que les conditions du retrait ne sont pas réunies.

L’année suivante, pressé par les Etats-Unis d’envoyer des renforts de combattants, il préfère envoyer des instructeurs militaires.

Fin 2010, environ 3.850 soldats sont stationnés en Afghanistan, notamment en Kapisa et à Surobi.

C’est en juin 2011 que l’Elysée annonce « un retrait progressif » des soldats français, parallèlement au rapatriement partiel annoncé par les Etats-Unis. Le premier départ de Français – 200 soldats – intervient en octobre.

L’année 2011 a été la plus meurtrière pour les militaires français avec vingt-six soldats tués dans des attentats et accrochages, dont cinq morts le 13 juillet dans un attentat suicide en Kapisa.

– Retrait accéléré – 

En janvier 2012, après la mort de cinq soldats tués par un militaire afghan, le président Sarkozy annonce que le rapatriement des troupes françaises combattantes sera achevé fin 2013.

Mi-avril, l’armée française transfère aux forces de sécurité afghanes le contrôle du district de Surobi.

A son arrivée à l’Elysée, le nouveau président, François Hollande, annonce l’accélération du retrait français. Les troupes combattantes françaises « seront retirées fin 2012 » d’Afghanistan, où la France a fait « plus que (son) devoir« , dit-il le 21 mai au sommet de l’Otan à Chicago.

Début juillet, l’armée française transfère aux forces afghanes le contrôle de la Kapisa, le dernier territoire, particulièrement instable, dont elle avait la responsabilité.

Fin juillet, l’armée française quitte définitivement Surobi.

Conformément au calendrier de retrait fixé par le chef de l’Etat, les 400 derniers militaires français déployés en Kapisa entament leur départ le 20 novembre 2012, scellant la fin officielle de la mission de combat française.

– Derniers soldats – 

S’ensuit le retrait progressif d’un contingent de quelque 1.500 soldats restés dans le pays pour appuyer les forces et les institutions afghanes – formateurs et logisticiens essentiellement basés à Kaboul, en plus de médecins militaires.

Le 31 décembre 2014, la mission des 150 derniers soldats français s’achève officiellement, en même temps que le retrait des troupes de combat de l’Otan.

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MASSOUD HOSSAINI

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