« L’enjeu environnemental est désormais au cœur d’une rupture du pacte démocratique »
Le congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a rassemblé des agences gouvernementales, des ONG et des Etats. La probabilité que les engagements pris par ces derniers soient tenus est minime, pronostique Stéphane Foucart, journaliste, dans sa chronique.
Chronique. Le gouvernement français vient de lever les derniers doutes qui pouvaient subsister sur l’utilité réelle du congrès mondial de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), qui s’est tenu à Marseille du 3 au 11 septembre.
Quatre jours après sa clôture, l’encre des discours n’était pas sèche et l’emphase des déclarations pas tout à fait retombée que le ministère de la transition écologique annonçait mettre en consultation plusieurs projets d’arrêtés pour autoriser le piégeage de quelque 115 000 oiseaux (alouettes des champs, vanneaux huppés, pluviers dorés, etc.) par le biais de méthodes de chasse dites « traditionnelles ». Or celles-ci sont fondées sur des techniques non conformes au droit européen, et ont été jugées illégales, le 6 août, par le Conseil d’Etat.

Bad Neuenahr, Rheinland-Pfalz.
Nous voici donc propulsés à des sommets inédits d’insincérité et de cynisme. A l’issue du congrès, les membres de l’UICN – parmi lesquels Etats, agences gouvernementales et ONG – avaient toutes les peines du monde à trouver des mots assez forts pour décrire la gravité de la situation. « L’humanité a atteint un point de bascule, peut-on lire dans la déclaration finale, endossée par les membres de l’organisation. Des activités humaines insoutenables pour la planète continuent d’aggraver la situation, menaçant non seulement notre propre survie, mais aussi la possibilité même d’une vie sur Terre. » Si même la possibilité de la vie sur Terre est en jeu, alors on peut difficilement imaginer sujet plus critique.
Novlangue politicienne
Le temps est venu, a résumé Bruno Oberle, le directeur général de l’UICN, d’un « changement fondamental ». Certes, répond en substance la France, pays hôte du congrès, mais nous souhaitons malgré tout pouvoir continuer à enfreindre la loi pour permettre à une fraction de pourcent de nos concitoyens de s’adonner au plaisir de tuer des dizaines de milliers d’oiseaux en déclin. Parmi les espèces ciblées par les projets d’arrêtés, certaines ont vu leurs populations se contracter de moitié, en Europe, au cours des trente à quarante dernières années.
Le contraste entre le fracas des mots utilisés pour décrire le problème et l’absence forcenée du plus petit début de réponse politique à ce problème incarne bien plus que ce que la novlangue politicienne qualifie généralement de « mesure pragmatique ». Ce contraste illustre plutôt le fait que l’enjeu environnemental est désormais au cœur d’une rupture du pacte démocratique. En quelques années, la parole de nos dirigeants sur la préservation de l’environnement a perdu tout crédit. Cela abîme le lien de confiance entre les élus et les citoyens, et nourrit l’abstentionnisme, le complotisme, la défiance – toutes choses dont les dernières échéances électorales et la crise liée au Covid-19 ont révélé la prévalence et l’étendue.
En l’occurrence, comment imaginer que le moindre des engagements pris à l’issue du congrès de l’UICN puisse être respecté ? Comment croire à la « réforme systémique » promise dans la déclaration finale, lorsqu’un Etat comme la France se montre réticent à faire le minimum minimorum – c’est-à-dire simplement appliquer la loi –, afin de ne pas entraver des activités aussi marginales et contingentes que les chasses traditionnelles aux passereaux ? Est-il si impérieusement nécessaire de tuer des grives musiciennes ou des vanneaux huppés ?
Paroles en l’air
Dès l’ouverture du congrès, les dés étaient de toute façon pipés. Tous les Etats européens représentés, venus rivaliser de bonnes intentions, venaient dans les mois précédents de négocier une nouvelle politique agricole commune (PAC) qui va conforter jusqu’en 2027 les modes de production les plus destructeurs et en tout cas les moins durables. N’aurait-il pas été plus judicieux d’économiser le voyage à Marseille et de négocier une autre PAC ? Le plus vaste programme de subventions publiques au monde va continuer à favoriser les exploitations les plus grandes, les plus industrialisées, celles qui simplifient les paysages, dépendent d’un haut niveau d’intrants de synthèse, contaminent la ressource en eau, imperméabilisent les sols et accroissent la vulnérabilité des territoires aux inondations… et accessoirement détruisent la biodiversité.
De même, pourquoi penser que la France va, comme s’y est engagé le président Emmanuel Macron, « renforcer les investissements favorables à la biodiversité, notamment les solutions (…) qui appuient la transition écologique dans l’agriculture », alors qu’elle envisage une réduction drastique des aides au maintien de l’agriculture biologique et qu’elle vient d’autoriser la remise en selle des néonicotinoïdes, interdits depuis 2018 pour les risques environnementaux qu’ils présentent ?
Le congrès n’a donc été, au mieux, qu’une plate-forme utilisée à des fins de communication politique, ou de communication d’entreprises. Quelques esprits chagrins se sont ainsi étonnés que des marques comme Nutella, Veolia ou BNP Paribas soient associées, comme sponsor ou partenaire, au congrès de la vénérable organisation de protection de la nature. C’est une autre étrangeté, en tout cas un signal, que la question environnementale ne soit pas envisagée avec le même sérieux que les questions sanitaires, par exemple. Que penserait-on d’un congrès mondial contre le cancer sponsorisé par Philip Morris et Pernod Ricard ? Ce serait bien sûr inimaginable. La protection de l’environnement n’est pas seulement le domaine des paroles en l’air, c’est aussi celui du brouillage délibéré de la frontière entre l’intérêt général et les intérêts particuliers.
A quoi a servi, en définitive, le congrès de l’UICN ? On aurait pu s’épargner les quatre feuillets de cette chronique car la réponse, simple et désespérante, tient en quatre lettres : rien.

Stéphane Foucart pour Le Monde