Apocalypse cognitive de Gérald Bronner
La situation est inédite. Jamais, dans l’histoire de l’humanité, nous n’avons disposé d’autant d’informations et jamais nous n’avons eu autant de temps libre pour y puiser loisir et connaissance du monde. Nos prédécesseurs en avaient rêvé : la science et la technologie libéreraient l’humanité. Mais ce rêve risque désormais de tourner au cauchemar. Le déferlement d’informations a entraîné une concurrence généralisée de toutes les idées, une dérégulation du « marché cognitif » qui a une fâcheuse conséquence : capter, souvent pour le pire, le précieux trésor de notre attention. Nos esprits subissent l’envoûtement des écrans et s’abandonnent aux mille visages de la déraison.
Victime d’un pillage en règle, notre esprit est au cœur d’un enjeu dont dépend notre avenir. Ce contexte inquiétant dévoile certaines des aspirations profondes de l’humanité. L’heure de la confrontation avec notre propre nature aurait-elle sonné ? De la façon dont nous réagirons dépendront les possibilités d’échapper à ce qu’il faut bien appeler une menace civilisationnelle.
Après Danger sociologique (PUF, 2017), La Démocratie des crédules (PUF, 2013) ou encore Déchéance de rationalité (Grasset, 2019), il ouvre cette nouvelle année avec Apocalypse cognitive (PUF). Il y décrit un « tournant civilisationnel » pour lequel le temps de cerveau disponible est un enjeu de taille. En effet, là où certaines pulsions répondaient à un besoin de survie au temps de nos ancêtres préhistoriques, elles sont aujourd’hui manipulées dans le contexte du marché de l’information et des contenus.
Ce qu’on appelle la connaissance, le rapport un peu direct à la vérité, un rapport argumenté, en pleine conscience, n’est qu’un moment rare de la vie mentale. (…) La grande part de notre rapport au monde est fondée sur de la crédulité. (Gérald Bronner)
L’Histoire galope sous nos yeux : elle a besoin de concepts pour la penser, un exercice particulièrement difficile. (…) C’est une période à la fois réjouissante intellectuellement et inquiétante du point de vue du citoyen que je suis. (Gérald Bronner)
Le temps de cerveau disponible, gagné avec le progrès qui réduit nos tâches et nos contraintes, aurait pu être utilisé pour amasser des connaissances et améliorer encore la condition de l’être humain. A la place, nous utilisons ce temps pour regarder des chatons sur Youtube ou des vidéos pornographiques sur internet, pour le dire sommairement.
Il y a dans ce temps de cerveau disponible toute l’Histoire de l’humanité, le pire comme le meilleur. (Gérald Bronner)
En outre, nous vivons sous l’égide de mythes et d’idéologies qui nous permettent de ne pas regarder ce que nous sommes, mais que nos traces numériques nous rappellent. Le mythe rousseauiste de la nature « bonne et généreuse » de l’homme qui serait pervertie par son environnement. Jadis, les religions imaginaient qu’une force malfaisante conduisait les humains aux péchés ; aujourd’hui, ce serait le capitalisme… Et, avec elle, l’idéologie néopopuliste, qui elle accepte le reflet que lui renvoie le miroir contemporain et cherche à donner une légitimité politique aux aspects les plus immédiats de notre cerveau, au prétexte du « bon sens » et de l’intuition. A l’image de Donald Trump qui, en pleine pandémie, dit qu’il « sent bien » l’hydroxychloroquine.
Or à notre époque, face à la saturation d’informations, « le réel nous rattrape ». Il faut faire preuve d’esprit critique et regarder sa propre nature en face, se libérer des mythes et même penser contre soi-même. Par ce travail de lucidité et de rationalisme, nous répondrons au défi civilisationnel qui se pose aujourd’hui.
Ce ne sont pas les écrans qui sont coupables en soi, ce sont simplement des fenêtres sur ce qu’il se produit sur le marché cognitif : un alignement inédit entre toutes les offres possibles et toutes les demandes imaginables. (Gérald Bronner)
Apocalypse cognitive
Préhistoire de l’attention
Selon le sociologue Gérald Bronner, la révolution numérique révélerait notre nature humaine la plus profonde, qui s’est construite durant la Préhistoire. Une hypothèse stimulante ou simpliste ?
Voici un essai aussi passionnant que déroutant. Avec un sens de la dramatisation argumentée, Gérald Bronner propose un diagnostic original sur la crise de notre temps. Elle tient moins à des problèmes objectifs, comme le réchauffement climatique ou la montée en puissance des régimes autoritaires, qu’à un ressort psychique : la bataille de l’attention. Jamais dans l’histoire, l’humanité n’a disposé d’un tel capital attentionnel. Avec la réduction massive du temps éveillé que nous consacrons au travail sur toute une vie – en France, il est passé de 48 % en 1800 à 11 % aujourd’hui –, l’humanité a gagné un temps libre considérable – le fameux « temps de cerveau humain disponible », selon la formule de Patrick Le Lay, le patron de TF1, à propos du capital que la chaîne vendait à ses annonceurs et que Bronner reprend à son compte sans jamais le citer, étrangement. « Ce temps libéré de notre esprit a été multiplié par plus de cinq depuis 1900 et par huit depuis 1800 ! Il représente aujourd’hui dix-sept années, soit près d’un tiers de notre temps éveillé. C’est un fait inédit et significatif dans l’histoire de l’humanité. »
Toute la question est de savoir ce que nous allons faire de cette précieuse ressource ? Allons-nous la consacrer à traiter collectivement les défis du moment, à base d’inventions scientifiques et technologiques, de partage des connaissances, de délibération démocratique et de régulation internationale ? Ou allons-nous la laisser se faire capturer par le marché dérégulé de l’information qui, à rebours de l’idéal d’émancipation des fondateurs de l’Internet, donne libre cours à nos penchants et favorise les biais cognitifs et le temps court ? À suivre Bronner, la balance penche du mauvais côté. Les informations qui nous captivent sont celles qui entretiennent nos peurs, confondent causalité et corrélation, relaient notre besoin de nous exhiber et de nous comparer, nous désinhibent de la violence et nous incitent à préférer les satisfactions immédiates du virtuel à la rude confrontation avec le réel.
Selon le sociologue, ce tableau clinique est une véritable « révélation ». D’où le terme d’« apocalypse cognitive » – apocalypse signifiant d’abord révélation d’une vérité cachée. Que révèle donc la dérégulation du marché de l’information ? Ni plus ni moins que… notre nature humaine la plus profonde, constituée par les structures de notre cerveau et les habitus cognitifs acquis durant la Préhistoire. Loin d’avoir « dénaturé » l’homme en le soumettant à des dispositifs aliénants, le capitalisme numérique ferait apparaître les invariants de la nature humaine que nous avons tendance à refouler. L’homme des clashs sur les réseaux sociaux, prêt à adhérer aux infox et aux thèses complotistes, c’est « l’homme préhistorique qui revient sur le devant de la scène ». Un homme à qui il faut réapprendre à « différer la satisfaction de ses désirs immédiats » et à « domestiquer l’empire de ses intuitions erronées ».
Pour Bronner, l’homme préhistorique est en effet un homme tellement occupé à assurer sa subsistance dans un milieu hostile qu’il ne peut s’expliquer le fonctionnement de la nature qu’en peuplant le ciel de créatures enchantées avec lesquelles il doit négocier en permanence. Jusqu’au jour où surgit la raison qui lui permet de passer d’un rapport de soumission à un rapport de domination avec le monde. Marx ironisait sur les « robinsonnades » par lesquelles les philosophes du XVIIIe siècle se représentaient l’homme préhistorique. Le sociologue français, qui ne peut ignorer les travaux sur la Préhistoire et l’ethnologie moderne, d’André Leroi-Gourhan à Claude Lévi-Strauss en passant par Pierre Clastres ou Philippe Descola, surprant par une image rudimentaire de l’homme prémoderne et de ses croyances. Et quand Bronner nous annonce que « l’heure de la confrontation avec notre propre nature va sonner », on est séduits par l’hypothèse.
Martin Legros
Gérald Bronner est professeur de sociologie à l’Université de Paris, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie nationale de médecine. Il a publié plusieurs ouvrages couronnés par de nombreux prix. Son dernier ouvrage paru est Cabinet de curiosités sociales (collection « Quadrige », Puf, 2020). Il est sociologue et enseignant à l’université Paris-Diderot. Spécialiste des croyances collectives et de la cognition humaine, il prône une sociologie « rationaliste » et ouverte aux sciences cognitives, à l’anthropologie et aux neurosciences.
« Le sociologue français, surprant par une image … Et quand Bronner nous annonce que ….on est séduits par l’hypothèse. » Passons sur l’orthographe: probablement trop de You Tube et pas assez de livres. C’est la faute de l’auteur de cet article. cependant M. Bronner semble lui-même manquer de pas mal d’érudition. Il n’a jamais lu Marshall Sahlins, Marenda et d’autres ethnologues qui tous concluent à des temps de travail considérablement inférieurs à ceux que nous connaissons aujourd’hui. Il prend pour étalon probablement la pire époque de l’histoire humaine – l’aube de la révolution industrielle – où de pauvres humains étaient contraints de travailler sept jours sur sept parfois quinze heures par jour.M. Bronner ignore probablement le rapport du Dr Villermé (1840) qui est à l’origine de l’interdiction du travail des jeunes enfants.
M. Bronner n’a apparemment jamais cassé les noix lors des mondailles, ces soirées où l’on bosse en rigolant. Il n’a pas vu les Hong Kongais travailler jusque 11 heures du soir, travail qui signifie glander et rigoler au bureau, nettement plus confortable que le clapier moyen du Hong kongais moyen. M. Bronner semble également ignorer la distinction entre otium et tripalium, entre travail subordonné et travail dirigeant. Il n’a pas lu les descriptions de joyeuses et chantantes vendanges de Rousseau (La Nouvelle Héloïse). M. Bronner ignore apparemment ce que travailler veut dire.
Et puis qu’est-ce que « l’homme préhistorique » ? Quand commence-t-il ? Avec Tumaï (env 8 Millions d’années), Lucy , Erectus, Néanderthal ? Ces hommes anciens sont-ils arrivés sur la scène nus et stupides ? On sait aujourd’hui qu’ils parlaient et connaissaient parure, peinture, musique, cérémonies funéraires. On accorde même aujourd’hui des comportements politiques aux grands singes.
Il faut tout ignorer de l’ethnologie pour écrire qu’il faut réapprendre à l’homme préhistorique à « différer la satisfaction de ses désirs immédiats » et à « domestiquer l’empire de ses intuitions erronées ». Il faut ne pas avoir lu Clastres, ni les apologies de Socrate, celle de Xénophon par exemple qui préféra la rigide Sparte à la « libérale » Athènes pour ignorer que les sociétés « traditionnelles » étaient des sociétés de contrôle et de discipline collective stricte. Ici le jugement de Bronner – tout d’ignorance – erre au bord d’un certain racisme culturel.
Que d’approximations, même si la thèse centrale vaut quelque attention, mais pas plus ! Ce qui n’ôte rien au démérite de ce travail. On croirait lire Rousseau et ces hommes et femmes errant ignorant même l’idée de famille ou encore Freud et le meurtre du père par la bande des frères. Sachant que M. Bronner est professeur de sociologie à Université de Paris, membre de l’Académie nationale de médecine, de l’Académie des technologies et de l’Institut universitaire de France, on plaint la science et on se dit qu’on n’enverrait pas ses enfants dans de telles antres de spécialisation ignorante. On comprend également mieux la défiance de nos contemporains envers la science, parfois justifiée, quand elle frise l’obscurantisme.
Cette médiocrité illustre aussi une certaine déréliction, également sensible en politique, et quasi partout dans l’usage de la langue, ce qui ne serait si grave si cela ne cachait l’affadissement général des capacités de conceptualisation. Comment un tel bourrin peut-il pavoiser avec tant de grelots ?