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Alessandro Pignocchi, auteur de BD : « Mes années sabbatiques ont été décisives »

« J’avais 20 ans » : « Le Monde » interroge une personnalité sur ses années d’études et son passage à l’âge adulte. Ce mois-ci, le dessinateur Alessandro Pignocchi, ancien chercheur en sciences cognitives, passionné d’oiseaux et d’Amazonie.

Le chercheur français en sciences cognitives et auteur de bandes dessinées, Alessandro Pignocchi sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le 18 juin 2020.

Le chercheur français en sciences cognitives et auteur de bandes dessinées, Alessandro Pignocchi sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, le 18 juin 2020.

Avril 2018. Des gendarmes mobiles tirent des grenades lacrymogènes et assourdissantes lors de la dernière opération d’expulsion de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Mais le rossignol, sur les trois buissons qui constituent son territoire, continue de chanter. Il a traversé « deux fois la Méditerranée et le Sahara alors qu’il pèse 20 grammes », donc il tient bon. Cette scène est tirée de La Recomposition des mondes (Seuil, 2019), la dernière bande dessinée d’Alessandro Pignocchi, surnommé « l’anthropologue dessinateur » par sa maison d’édition.

Attiré à la ZAD pour des raisons intellectuelles, Alessandro Pignocchi, qui a quitté le monde de la recherche universitaire pour celui de la bande dessinée à l’aquarelle, y a découvert une nouvelle gamme d’affects et un « autre rapport au monde » dans lequel les plantes, les animaux et le territoire dialoguent d’égal à égal. Il est aussi l’auteur d’une trilogie remarquée, Petit traité d’écologie sauvage (Steinkis), qui adopte la cosmogonie animiste des Indiens jivaro pour nous montrer, parfois cruellement, l’absurdité de notre civilisation occidentale.

Nous le rencontrons un matin au Jardin des plantes, à Paris, là où, enfant, il suivait avec sa mère les balades ornithologiques du professeur de sciences naturelles Jacques Penot. Sous le regard sévère de la statue de Charles Darwin, il raconte ses passions : les oiseaux, le dessin, sa mère, l’Amérique du Sud, les Jivaro, la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

Où avez-vous grandi ?

Je suis né à Athènes, mais j’ai ensuite habité à Rome jusqu’à l’âge de 6 ans. De cette enfance romaine, j’ai gardé des souvenirs de mon école maternelle, une école peu orthodoxe, où nous étions livrés à nous-mêmes sur une colline boisée et fleurie dans une ambiance un peu hippie. L’arrivée en France a été un arrachement. Nous nous sommes installés avec ma mère à Paris, dans le 11e arrondissement, dans le quartier de la Folie-Méricourt – qui n’était pas encore le quartier bobo qu’il est devenu. C’en était fini des prairies et des bois. J’étais assis dans une salle de classe.

Vous vous êtes pris de passion pour les oiseaux dès votre plus jeune âge ?

A Paris, Jacques Penot, professeur de sciences naturelles, organisait des balades ornithologiques le mercredi et le dimanche matin au Jardin des plantes, auxquelles participaient essentiellement des dames retraitées, et moi, petit enfant de 7 ans, qui y traînais ma mère, jumelle à la main pour essayer de reconnaître les espèces. J’avais la mémoire et l’ouïe d’un enfant, donc mon apprentissage a été rapide. Bientôt, cela ne m’a plus suffi et j’ai rejoint le Centre ornithologique d’Ile-de-France.

Je suis devenu, au fil des années, un ornithologue intégriste : dès que je voyais une espèce inconnue, j’appelais un répondeur téléphonique – c’était avant Internet – et mes week-ends étaient occupés à la recherche des nouveaux oiseaux signalés sur ce répondeur. J’avais aussi une passion pour le dessin. D’oiseaux, bien entendu. En arrivant au lycée Hélène-Boucher, dans le 20e arrondissement de Paris, j’ai vite compris que cette passion ne me rangeait pas dans la catégorie des garçons sexy et populaires.

Pendant vos années de lycée, vous faites pour la première fois un voyage en Equateur. Qu’en avez-vous appris ?

Lors d’un premier voyage en Equateur, j’ai commencé à fréquenter des communautés amazoniennes, notamment jivaro, mais sans aucune curiosité pour les Indiens, à cette époque. Je les considérais principalement comme un moyen pour séjourner en forêt et observer les oiseaux. L’été qui a suivi le bac, nous sommes partis avec une bande d’amis. L’’intérêt pour les oiseaux a été petit à petit supplanté par une passion pour les drogues psychotropes, notamment l’ayahuasca et la mescaline.

Nous avions 18 ans, un âge où la capacité à ne se mettre aucune limite est la faculté sociale la plus valorisée. Je vous laisse donc imaginer ce que ça pouvait donner. Aujourd’hui, je repense à ces moments avec un mélange d’admiration pour l’intensité avec laquelle nous nous jetions dans ces expériences et une forme de soulagement rétrospectif que cela n’ait pas plus mal tourné.

J’ai décidé de prendre, après le bac, une année sabbatique, toujours en Equateur, pour illustrer un guide sur les oiseaux rédigé par un ornithologue local. Quand j’ai commencé à me rendre compte de ce que ça signifiait concrètement, j’avais sans doute déjà trop fanfaronné auprès de mes camarades pour pouvoir faire marche arrière. Je croyais que la quantité d’oiseaux suffirait à mon épanouissement, mais ce jour de septembre où je suis resté seul à Mindo, un village andin au milieu de la forêt tropicale, tandis que tous mes amis rentaient en France pour reprendre leurs études, je me suis dit que mes besoins sociaux étaient peut-être plus importants que ce que j’avais anticipé.

La solitude que j’ai expérimentée m’a poussé à écourter mon voyage et à rentrer au mois de mars – sans terminer le guide, qui aurait de toute façon nécessité bien plus d’une année de travail. A la rentrée suivante, je me suis lancé dans une fac de bio avec une envie intense d’apprendre que je n’aurais certainement pas eue sans ce voyage en Equateur. Sans cette année sabbatique, financée par ma mère, je me serais sans doute traîné sur les bancs de la fac sans grand entrain, comme beaucoup d’élèves qui enchaînent directement le lycée et les études supérieures.

Quel souvenir gardez-vous de vos 20 ans ?

J’ai commencé mes études avec une foi, une motivation et un sérieux extrêmes. Mes 20 ans ont été studieux, ça, j’en suis sûr. A Jussieu, je n’ai pas fait beaucoup de rencontres. Avec un certain snobisme, je ne fréquentais que mes amis du lycée, notamment ceux avec lesquels j’avais voyagé en Amérique du Sud. J’ai commencé par étudier des sciences dures, comme la biologie et la physique, pour me diriger ensuite vers des sciences plus molles, comme l’anthropologie, et finir par une thèse en philosophie de l’art et sciences cognitives. Pendant ces années, j’ai progressivement arrêté de dessiner, sans doute parce que je n’avais pas grand-chose à dire…

Vous dites que ces moments sabbatiques vous ont structuré. Comment ?

Quelque temps après mon année sabbatique en Equateur, j’en ai pris une deuxième, en Bolivie. J’y ai vécu les moments les plus intenses de ma vie. Ces deux années sabbatiques ont été décisives. Elles ont alimenté ma motivation pour les études et elles m’ont façonné. J’ai conscience du fait que si ces moments m’ont été permis, c’est en grande partie parce que ma mère finançait ma vie quotidienne. Sans cela, je n’aurais jamais pu partir.

Quelque part, mon parcours plaide pour la mise en place d’un revenu universel. C’est du moins une réfutation en acte de la thèse réactionnaire selon laquelle quand on donne de l’argent à des gens sans rien en attendre, ils ne font rien. Ils font sans doute moins pour le capital, mais ça ne veut pas dire qu’ils ne font rien. Je n’ai jamais été aussi actif que pendant mes années sabbatiques et c’est grâce à elles que j’ai finalement fait de la bande dessinée, que je me suis, petit à petit, rapproché d’une activité qui me convenait.

A 26 ans, vous lisez « Les Lances du crépuscule », de Philippe Descola, chronique de son séjour de trois ans chez les Indiens achuar dans les années 1970. Quelle importance sa lecture a-t-elle eue pour vous ?

Cette lecture est presque une deuxième naissance pour moi : je découvre tout ce à côté de quoi nous étions passés à 18 ans lors de nos premières visites chez les Indiens jivaro. Nous avions recueilli quelques détails pittoresques pour les raconter aux amis en rentrant, sans aucune curiosité anthropologique et sans le moindre sens du relativisme. Nous nous disions certainement que ces Indiens « vivaient en harmonie avec la nature ».

Ce que montre Philippe Descola, c’est que, dans ces tribus, l’idée de nature n’existe pas : il n’y a pas de mot pour traduire ce concept. Les plantes et les animaux sont intégrés dans la communauté sociale, ils sont des partenaires avec lesquels on discute, on se séduit, on se dispute, on tisse des alliances. C’est un bouleversement intellectuel qui m’a donné envie de retourner chez les Achuar avec des lunettes neuves : celles de l’anthropologie. C’est aussi à cette période que j’ai recommencé la bande dessinée : j’avais désormais quelque chose à raconter.

Vous avez soutenu votre thèse, mais vous ne vous êtes pas épanoui dans le fonctionnement de l’université française. Pourquoi ?

Après ma thèse, j’ai erré d’un postdoc à l’autre dans un état d’angoisse et de dépression. Mon parcours était trop sinueux pour intéresser les universités et mon champ de recherche avait trop peu d’applications. Je travaillais sur l’appréciation des œuvres d’art et sur la façon dont celle-ci est façonnée par les intentions que l’on prête à l’artiste. L’absence totale de débouchés économiques de mes travaux était pour moi plutôt un sujet de fierté, mais cela ne facilitait pas l’obtention d’un poste, dans un monde de la recherche de plus en plus dominé par les logiques économiques et managériales.

Les sciences cognitives sont une discipline très anglo-saxonne. Pour faire carrière, il faut généralement passer par un purgatoire de quelques années aux Etats-Unis. J’ai fait une tentative à New York, mais j’ai eu tout de suite cette ville en horreur. J’ai finalement renoncé à postuler à un poste du CNRS [Centre national de la recherche scientifique] qui était, selon mon directeur de thèse, Roberto Casati, fait pour moi. Ce moment a marqué symboliquement ma rupture complète avec la recherche universitaire. J’avais recommencé à dessiner et c’était là ma passion et mon ambition.

Avec le recul, diriez-vous que 20 ans est le plus bel âge de la vie ?

Comme pour beaucoup de gens, mes 20 ans ont été très intenses dans les moments de fête, mais aussi dans les moments d’angoisse vertigineuse. Sans doute qu’avec l’âge on se stabilise un petit peu.

Marine Miller

Publications de Alessandro Pignocchi
Bandes dessinées
  • Anent : nouvelles des Indiens Jivaros, préface de Philippe Descola, éditions Steinkis, 2016
  • Petit traité d’écologie sauvage (Petit traité d’écologie sauvage, tome 1), éditions Steinkis, 2017 
  • La Cosmologie du futur (Petit traité d’écologie sauvage, tome 2), éditions Steinkis, 2018
  • Mythopoïèse (Petit traité d’écologie sauvage, tome 3), éditions Steinkis, 2020
  • La Recomposition des mondes, postface d’Alain Damasio, éditions du Seuil, 2019

Essais

  • L’Œuvre d’art et ses intentions, Éditions Odile Jacob, 2012 
  • Pourquoi aime-t-on un film ? Quand les sciences cognitives discutent des goûts et des couleurs, Éditions Odile Jacob, 2015 

Ouvrage collectif

  • L’Écologie au XXIe siècle, présenté par Hervé Kempf, Éditions du Seuil et Reporterre, 2020 

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