« Le Siècle du populisme » : Pierre Rosanvallon relève le défi populiste
Dans son nouvel essai, l’historien et sociologue dessine les contours d’un concept politique instable et propose des pistes pour éviter le pire.
Slogan populiste.
« Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique », de Pierre Rosanvallon, Seuil, « Les livres du nouveau monde », 280 p., 22 €.
Il y a bien des manières d’être piégé par le mot « populisme », cet attrape-tout notoirement instable. L’une d’elles est justement de croire que, faute d’un concept mieux ajusté, il faudrait, renonçant à en faire usage, revenir à des catégories politiques plus éprouvées. L’une des grandes forces de Pierre Rosanvallon, dans Le Siècle du populisme, est, à rebours, de ne pas contourner l’obstacle, et d’affronter la nature spécifique d’un objet aussi incertain, dans lequel il voit une « culture politique originale ».
Aussi bien, avance le professeur honoraire au Collège de France, peut-être le populisme ne paraît-il insaisissable que parce qu’il relève d’un « nouveau langage », lequel est indispensable « pour qualifier une dimension inédite du cycle politique qui s’est ouvert au tournant du XXIe siècle ». Il s’emploie ainsi à repérer quelques-uns des traits caractéristiques du phénomène, davantage qu’il ne cherche à désigner une essence invariable : le populisme relève d’abord d’une dynamique plus ou moins fantasmée, selon les pays, de reprise du pouvoir sur une élite supposée corrompue par un peuple supposé vertueux ; une dynamique qu’il faut attraper en quelque sorte au vol, sans perdre de vue ses mutations, ses tendances, les perspectives qu’elle dessine.
« Dislocation » de la société de classes
Dans la masse de textes et de discours étudiés, issus du monde intellectuel comme de la sphère politique, de la philosophe Chantal Mouffe à Donald Trump, en passant par Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou Viktor Orban, cette dynamique apparaît à chaque fois liée à des mutations antérieures. Elle est, chez tous, d’une manière bien sûr différenciée, corrélée aux évolutions sociales récentes. Au premier chef, la « dislocation » de la société de classes, et l’effacement de liens religieux ou idéologiques qui semblaient aller de soi. Dans un monde passé d’un « capitalisme d’organisation » à un « capitalisme d’innovation », fondé sur l’apport singulier des individus, et alors que, du fait de la nette élévation du niveau de formation, une exigence nouvelle de reconnaissance s’est fait jour, l’autonomie devient la règle, et avec elle une versatilité des appartenances jusque-là inconnue.
Comment gouverner des sables mouvants ? L’ensemble des traits que l’historien retient pour dessiner un « idéal-type » du populisme trouvent leur cohésion dans un sentiment d’impuissance
Comment gouverner des sables mouvants ? L’ensemble des traits que Rosanvallon retient pour dessiner un « idéal-type » du populisme trouvent leur cohésion dans un sentiment d’impuissance. Mythologie du « peuple-Un » (et pur) ; croyance dans l’efficacité (et la justice) sans mélange d’une démocratie directe ; recherche d’un leader charismatique, « homme-Peuple » qui rassemble en incarnant ; national-protectionnisme ; exacerbation des émotions : tout converge vers une même tentative pour surmonter l’angoisse d’une perte irréparable. Celle d’une figure antérieure du monde, qu’aucune autre n’est venue remplacer. Il faudrait s’habituer à vivre dans l’incertitude. Il ne semble pas qu’on y parvienne.
Ce qui converge en outre, ce sont les positions respectives des populistes de droite et de gauche, confrontés au même trouble, et dès lors embarqués dans un même processus. Parce qu’il ne perd jamais de vue la mobilité de son objet, l’historien rend compte avec finesse de ces rapprochements progressifs, sans les figer ni gommer les divergences, comme celles, radicales, sur la question de l’immigration. Mais, tandis que tout remue et que, même sur ce point, des proximités s’esquissent, combien de temps cela durera-t-il ?
Cependant, l’apport du Siècle du populisme va bien au-delà d’un constat, fût-il l’un des plus éclairants que l’on connaisse sur ce sujet touffu. Ayant isolé la dynamique propre au populisme et l’ayant, par ailleurs, situé dans l’histoire des formes démocratiques, Rosanvallon s’est donné les moyens de proposer in fine quelques pistes d’action. Il reprend pour cela certaines des analyses développées dans ses livres précédents, tel La Démocratie inachevée (Gallimard, 2000), mais avec un sentiment d’urgence inédit face au risque dont est grosse la tentation populiste : celui d’une dérive autoritaire, qu’on observe déjà, par exemple, en Hongrie ou en Pologne.
Apprendre à vivre dans le changement perpétuel
La démocratie, écrit-il, « est par nature expérimentale ». Elle reste à ce titre le meilleur instrument pour permettre aux sociétés d’apprendre à vivre dans le changement perpétuel. Mais à condition de progresser encore, de se « démultiplier » en accroissant sa capacité de représentation de la réalité des vies et en donnant aux individus davantage de prise sur ses procédures, qu’il s’agit dès lors d’enrichir, à côté de l’exercice électoral, de « dispositifs permanents de consultation, d’information, de reddition des comptes ».
Des questions mal formulées, comme celles que porte le populisme, n’en attendent pas moins leurs réponses. Un monde contesté au nom d’une forme de pensée magique doit pour autant être transformé, rendu plus habitable. Il est temps, conclut Pierre Rosanvallon, de « passer d’une invocation mystique du peuple à une reconnaissance de celui-ci dans ses tensions internes et sa diversité ». La tâche est immense, et son issue incertaine. C’est sans doute le signe qu’elle est à la hauteur des défis d’un siècle de désarroi et de vertige.
Florent Georgesco
Le Siècle du populisme ; Histoire, théorie, critique de Pierre Rosanvallon
Pierre Rosanvallon, né à Blois le , est un historien et sociologue français.
Ses travaux portent principalement sur l’histoire de la démocratie, et du modèle politique français, et sur le rôle de l’État et la question de la justice sociale dans les sociétés contemporaines.
Il occupe depuis 2001 la chaire d’histoire moderne et contemporaine du politique au Collège de France tout en demeurant directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
De L’Âge de l’autogestion (1976) au Bon Gouvernement (2015), il est l’auteur de nombreux ouvrages qui occupent une place majeure dans la théorie politique contemporaine et la réflexion sur la démocratie.
Sciences humaines; Les Livres du nouveau monde
Date de parution 09/01/2020; 22.00 € TTC; 288 pages
Œuvres
Les ouvrages de Pierre Rosanvallon ont été traduits en 22 langues (allemand, anglais, arabe, chinois, espagnol, finnois, grec, hongrois, italien, japonais, polonais, portugais, roumain, russe, slovène, suédois, turc, ukrainien) et édités dans 26 pays (Source : Catalogue de la Bibliothèque générale du Collège de France, 2014).
- Hiérarchie des salaires et lutte des classes, Cerf, 1972. Publié sous le pseudonyme Pierre Ranval pour échapper à l’interdiction d’écriture pendant son service militaire.
- L’Âge de l’autogestion, Le Seuil, coll. Points politique, 1976, 246 p.
- Pour une nouvelle culture politique (avec Patrick Viveret), Le Seuil, coll. Intervention, 1977.
- Le Capitalisme utopique. Histoire de l’idée de marché, Le Seuil, coll. Sociologie politique, 1979 ; coll. Points Politique, no 134, 1989 (sous le titre Le Libéralisme économique) ; nouvelle édition sous le titre initial, Points Essais, no 385, 1999.
- La Crise de l’État-providence, Le Seuil, 1981 ; Coll. Points Politique, 1984 ; Points Essais, no 243, 1992.
- Misère de l’économie, Le Seuil, 1983.
- Le Moment Guizot, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1985.
- La Question syndicale. Histoire et avenir d’une forme sociale, Calmann-Lévy, coll. Liberté de l’esprit, 1988 ; Nouvelle édition, coll. Pluriel, 1990 et 1998.
- La République du centre. La fin de l’exception française, avec François Furet et Jacques Julliard, Calmann-Lévy, coll. « Liberté de l’esprit », 1988, 1994, 182 pp. ; nouvelle édition, Hachette, « Pluriel », 1989, 224 pp.,
- L’État en France de 1789 à nos jours, Le Seuil, L’Univers historique, 1990 ; coll. Points Histoire, 1993 et 1998.
- Le Sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1992 ; Folio-Histoire, 2001.
- La Monarchie impossible. Histoire des Chartes de 1814 et 1830, Fayard, Histoire des constitutions de la France, 1994.
- Le Nouvel Âge des inégalités (avec Jean-Paul Fitoussi), Le Seuil, 1996 ; Points Essais, no 376, 1998.
- La Nouvelle Question sociale. Repenser l’État-providence, Le Seuil, 1995. Coll. Points essais, 1998 (2 éditions),
- Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1998 ; Folio-Histoire, 2002.
- La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2000, Folio Histoire 2003
- Pour une histoire conceptuelle du politique, Le Seuil, 2003
- Le Modèle politique français. La société civile contre le jacobinisme de 1789 à nos jours, Le Seuil, 2004 ; Points-Histoire, no 354, 2006.
- La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance, Seuil, 2006 ; Points-Essais, no 598, 2008.
Transcription d’une interview de Pierre Rosanvallon sur France culture à propos de ce livre
- La Légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Le Seuil, 2008 ; Points Essais
- La Société des égaux, Le Seuil, 2011.
- Refaire société, Collectif, préface par Pierre Rosanvallon, avec Christian Baudelot, Magali Bessone, Robert Castel, François Dubet, Armand Hatchuel, Blanche Segrestin, Cécile Van de Velde, Seuil, La République des idées, 2011.
- Le Parlement des invisibles ( Manifeste pour « raconter la vie »), Le Seuil 2014
- Le Bon Gouvernement, Le Seuil, 2015
- Notre Histoire intellectuelle et politique, 1968-2018, Le Seuil, 2018
- Le Siècle du populisme. Histoire, théorie, critique, Le Seuil, 2020