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Nos voies de Résilience : Traverser  les effondrements

Délicat de parler d’un ouvrage quand l’auteure est une biopote et que vous figurez vous-même au sommaire. Dans le genre envoi ou renvoi d’ascenseur, ça fait un peu BHL fin des 90s. Cela dit, référons-nous à Philippe Soupault, écrivain, journaliste et cofondateur du surréalisme, qui avait coutume de dire : «il y a deux sortes d’écrivains : mes amis et les autres»… ce qui lui permettait de justifier les chroniques dithyrambiques des œuvres (même ratées) de ses potes. Merde, je voulais prendre des gants et voilà que je ne prends aucune précaution: le livre de Flora Clodic-Tanguy n’est pas raté, il est aventureux et virevoltant comme un livre qui nous injecte dans la tête de plein de gens sympas.
Nos voies de résilience est une somme de portraits croisés, de témoignages, de noms plus ou moins connus qui, tous, explorent des voies pour passer au travers du chas de l’aiguille de notre adoré effondrement. Flora mêle également des bribes de son parcours démarré dans le milieu des années 2010. A l’époque, j’avais lâché la rampe pour me concentrer sur la vinification. Les résilients, optimistes béats et autres instigateurs de futurs souhaitables me sortaient par les trous de nez. Le tic-tac effondriste étant devenu le métronome de ma vie, je n’avais aucune écoute, ni ouverture pour le moindre souffle d’espérance. Du coup, je suis passée à côté de chouettes personnes apparemment dont le parcours est joliment relaté par Flora. Plusieurs «noms» qui résonnent haut et fort dans la galaxie des collapsonautes… parmi eux, quelques copains mais surtout des personnalités fortes, des pionniers, des éclaireurs (le tout pouvant se féminiser), … qui ne se sont jamais laissés abattre… un peu comme les Kennedy !
Cette galerie de portraits joue au jokari avec le parcours chaotique de l’autrice, déterminée dans sa quête de stabilité et de sens à s’extirper de l’éco-dep’. Il y a un brin de consanguinité dans ce livre car Flora connait et aime visiblement la plupart de ses personnages, compagnons de route intellectuelle, sensitive, politique, … de fait, elle donne à les aimer aussi un peu, comme si elle cousait une communauté avec son éclisse de noisetier…
On découvrira l’antifragilité d’Aurélie Verdon et David Manise, l’animalisme féroce et imperturbable de Jean-Marc Gancille, l’activisme sacré de Pauline Magnat (d’ailleurs, faudrait qu’on parle, miss!) qui a mis en place une culture régénératrice pour le bien-être des militants d’XR, … En plongeant avec la tribu créée autour de l’éco-centre du Bouchot, Flora nous convie dans l’aventure de pionniers qui ont réussi à fonder un lieu ressourçant, inspirant et partageur. Elle raconte aussi l’extraordinaire capacité de Duc Ha Duong à tisser des liens et bâtir des ponts, ou la pugnacité de Cécile Faulhaber lors de son immersion dans l’école canadienne Wolf, laquelle reconnecte les kids à la nature sauvage, histoire qu’ils se renforcent «avant d’affronter les orages du monde» (son film s’appelle L’autre connexion). Flora se glisse dans les pas de Kim Pasche au Yukon et l’écoute louer le réensauvagement. Tandis qu’elle vagabonde dans tous les bleus de Jean-Pierre Goux -du tournant à son siècle en passant par ses yeux et sa révolution… ! La balade continue avec l’entreprise de désaliénation de l’éditrice Sandrine Roudaut Rotillon (et sieur Yannick, of course) et de sa maison La mer salée. Au détour d’un stage, Flora tombe en amour avec l’amour de Thierry Thévenin pour les simples, les plantes, les soins, les tisanes, l’herboristerie, la cueillette, … Elle raconte aussi les multiples facettes d’Odile Chabrillac, auteure, journaliste, naturopathe, transmetteuse de soins, d’écoute, amoureuse des invocations et des gratitudes.
J’en passe et des meilleur.e.s (oui, il n’y a pas que des gens heureux mais aussi notre Pablo Servigne et notre Vincent Mignerot nationaux, coeur avec les doigts). Ce livre qui s’invite dans les cerveaux des un.e.s et des autres se picore au gré des humeurs. Il permet de découvrir des parcours ou des façons d’être à ce monde cabossé qui inspirent un précieux respect mais aussi une grande bouffée d’ocytocine (si, si). Il y a quelque chose de la famille élargie qui ne s’engueulerait pas à Noël, ni dans l’heure annonçant le décès de P. Rabhi. Une sorte d’organisme vivant et multiple évoluant tel un blob au gré de ses différences et de ses complémentarités. A la fin, je n’ai eu qu’une envie : les inviter tous autour d’un feu de joie, au milieu de la forêt, pour les écouter encore un peu, les regarder danser sur les braises ou sous les étoiles, les questionner sans relâche, tout en buvant pisse-mémé bienfaisant ou vin nature (au choix).
La toile des résilients-résistants se tisse à l’infini, le livre de Flora ne nous en dévoile qu’une petite, toute petite, partie dans laquelle on a un peu envie de se laisser choir pour mieux rebondir. Rien ne garantit qu’ils ou elles passeront au travers des tempêtes mais leur façon d’être toujours conjugué.e.s au présent, après tant d’années, leur donnent une voix sur ces voies de résilience. Ce qui, en soi, s’écoute. Et se récolte avec soin.
Flora viendra à Joigny le 21 janvier à La Caserne Bascule pour inaugurer un « cycle de parlolotte » sans façon.
Laure Noualhat, journaliste et youtubeuse…

Dans son livre, Laure Noualhat explique comment être écolo sans sombrer dans la dépression

Parfois qualifiée de nouveau “mal du siècle”, l’éco-dépression gagne de plus en plus de personnes bouleversées par les changements climatiques, en particulier parmi les jeunes contraint·e·s de “faire le deuil de l’avenir. Dans son ouvrage Comment rester écolo sans devenir dépressif paru fin mai, Laure Noualhat analyse le phénomène et livre quelques clés pour remonter la pente, entre quête de sens et sororité.

Journaliste environnementale à Libé pendant une quinzaine d’années, Laure Noualhat -qui incarne aussi Bridget Kyoto, “première YouTubeuse collapso de toute l’histoire de l’humanité”– en a vu passer, des mauvaises nouvelles climatiques. Au point de tomber dans ce qu’on appelle aujourd’hui éco-dépression, solastalgie, burn-out bio ou encore dépression verte. “Nous sommes tout bêtement face à une angoisse existentielle majeure. On ne reste pas écolo sans devenir un peu dépressif, désolée! L’essentiel, c’est de ne pas le rester, pas 24 heures sur 24!”, assène-t-elle dès l’intro de son ouvrage truffé de punchlines et de traits d’humour (noir) et intitulé Comment rester écolo sans devenir dépressif.

Si pendant longtemps, elle a eu l’impression d’être seule à voir la catastrophe venir, l’angoisse générée par les théories de l’effondrement embarque de plus en plus de personnes sensibles à ces questions. Chez les 16-24 ans, l’éco-anxiété semble même se banaliser: 40% d’entre eux·elles en seraient désormais atteint·e·s. Sans pour autant se laisse abattre: “En la personne de Greta Thunberg, les jeunes disposent d’un modèle qui ne lâche rien… et qui met en accusation les vieux, les adultes, nous, quoi! qui savons mais ne faisons au final pas grand-chose, écrit-elle. Les jeunes ont la niaque et l’appétit d’en découdre, y compris face à l’inéluctable.” De fait, les vingtenaires sont nombreux·ses à s’engager dans des mouvements contestataires (Alternatiba, Extinction Rebellion, ANV-COP21…) et à se former à des métiers plus utiles, bref à “bifurquer pour rompre avec le boulot-métro-dodo d’un monde essoufflé. Mais la route vers la résilience et la sérénité est longue et semée d’embûches. Interview.

Il semblerait que l’éco-anxiété soit particulièrement présente chez les jeunes. Comment l’expliques-tu?

C’est assez normal que cela touche davantage les jeunes parce qu’ils·elles sont complètement plongé·e·s dedans, très consommateur·rice·s de réseaux sociaux… Quand on est encore en construction, on est dans un rapport de porosité au monde. Les ados d’aujourd’hui parlent de la disparition de milliards d’espèces, des tortues menacées par le sac plastique et des dauphins coincés dans les filets de pêche. Ce qui est remarquable, c’est que l’éco-anxiété est un rapport particulier au monde, qui exige une grande maturité émotionnelle. Cela signifie que tu t’intéresses à plus grand que toi, ou alors que tu as des effondrements intimes (perte d’un être cher, séparation douloureuse, enfance difficile…) que tu vas plaquer sur le “grand effondrement”.

“Être écolo, c’est renoncer”, écris-tu. À quoi les jeunes aujourd’hui doivent-ils·elles renoncer? 

Ma génération a grandi en pensant que ses limites étaient infinies. Celle d’aujourd’hui n’a pas les mêmes perspectives. Il faut désormais renoncer à nos rêves d’enfants pourris gâtés qu’on n’a d’ailleurs même pas choisis. Les Trente Glorieuses, l’émergence de la consommation de masse et de la pub ont fait un mal fou. Il faut s’extraire de cette incitation à consommer en permanence, des trucs qui en plus ne servent à rien. Le Covid-19 et le confinement nous ont mis·e·s face à ça, en nous faisant réfléchir aux choses superficielles et légères -mais souvent lourdes pour les ressources et la biodiversité- auxquelles on veut renoncer.

Les 18-24 ans seraient aussi la tranche d’âge qui cultive le plus de comportements consuméristes, qui prend le plus l’avion… Assiste-t-on à l’émergence d’une génération double, avec d’un côté les éco-anxieux et de l’autre ceux qui sont dans le déni ou dans l’indifférence?

Il y a un peu de tout, les écolos et les consuméristes, et une zone au milieu où les deux tendances se rencontrent. En fait, je ne vois pas comment un·e jeune hyper écolo peut être au monde aujourd’hui sans consommer, entre le poids des réseaux sociaux, l’importance de l’appartenance au groupe, l’envie de voyager et découvrir le monde… Ils·elles n’échappent pas à ces dissonances-là.

La médiatisation importante de Greta Thunberg -qui est d’ailleurs tombée en dépression à l’âge de 11 ans- a-t-elle pu contribuer à cultiver ce nouveau “mal du siècle”?

Greta Thunberg est la figure parfaite, qui pointe du doigt tout ce qu’on n’a pas fait et pas osé faire. Ce qui est intéressant à noter, c’est qu’elle est née en 2003, la même année où le philosophe australien Glenn Albrecht invente le concept de solastalgie [Ndlr: souffrance psychique liée aux bouleversements climatiques]. Elle représente donc cette génération de la solastalgie. C’est l’idée que même si tu n’es pas militant·e, tu sens ou pressens que tout ce que tu aimes va disparaître.

Elle a donc mis de l’émotion dans la manière dont on perçoit le dérèglement climatique…

Oui, elle fait surgir la colère, l’impuissance, la tristesse, la peur… Elle dit: “Je veux que vous paniquiez”, “Je ne veux pas de votre espoir”. Elle est encore jeune; je pense que d’ici un ou deux ans, elle ne dira probablement pas la même chose. Il y aura toujours une immense colère contre les dirigeant·e·s qui n’agissent pas, mais il va falloir qu’elle embarque ses troupes aussi vers des émotions autres, plus “nobles”, qui sont la sérénité, le calme… Elle est au début de son cheminement intérieur. Cela ne veut pas dire que la peur et la colère ne sont pas utiles. Ce sont des émotions qui naissent de l’injustice. On n’arrête pas de dénigrer la colère, de dire qu’il ne faut pas lui céder, mais celle des écolos anxieux est noble aussi.

Quelle est la capacité de résilience de cette génération?

Avant la résilience, je parlerais plutôt de “bifurcation”. La plupart des jeunes n’ont pas encore accepté l’idée qu’il n’y a pas de futur, et c’est normal: ce qui va se passer est inacceptable. Ils·elles prennent des années de césure, s’inscrivent à la Bascule, signent des pétitions, refusent d’aller travailler dans une boîte qui détruit le vivant… Agir localement, à son niveau, permet de reprendre le pouvoir sur sa vie, là où on peut vite se sentir impuissant face à ce qui se passe à l’échelle globale. Il y a un gisement d’énergie phénoménale, mais n’oublions pas que cela reste très minoritaire.

Pour toi, la “sororité écologique” est l’une des voies de la résilience possibles. Comment en as-tu pris conscience?

Cela m’avait échappé pendant toute une partie de mon existence, mais les femmes ne sont pas que mes amies et mes consœurs: elles sont mes sœurs, mes filles, mes mères, mes tantes… Nous sommes toutes, du moins en Europe, les héritières de cette sombre période que fut le féminicide de la Renaissance, les filles de sorcières qu’on a brûlées au motif qu’elles étaient dangereuses, proches de la nature, qu’elles pouvaient donner la vie, avorter ou soigner avec des plantes. Le fait de penser à ce pan de notre histoire de femmes me donne un pouvoir dingue. Il faut lire Sorcières de Mona Chollet, Rêver l’obscur de Starhawk, Reclaim d’Émilie Hache… Il y a une telle résonance entre ce qu’on a fait à la nature -qu’on viole, exploite, maltraite- et aux femmes. Il n’y a qu’avec les femmes qu’on peut se réparer. Certes, il y a des hommes géniaux, autant en colère et révoltés par ce qu’on fait subir à la nature, mais ils ne l’ont pas subi dans leur chair comme les femmes.

L’éco-anxiété toucherait-elle donc davantage les femmes? Ou l’assument-elles plus? 

D’après Charline Schmerber, une psychothérapeute spécialiste de ces sujets-là, les hommes seraient aussi concernés que les femmes. Par contre, ce que je remarque parmi les spécialistes, c’est qu’ils n’abordent pas le sujet de la même manière. Eux parlent généralement de déplétion des ressources, de pic pétrolier, de CO2… alors que nous, on est beaucoup plus dans le vivant, les émotions et l’écologie intérieure (dont les figures les plus connues sont les Américaines Joanna Macy et Carolyn Baker). Pour elles, la transition n’est pas que technique ou matérielle, mais aussi intérieure, psychique. Qu’est-ce que l’effondrement fait à l’âme? Cette question m’intéresse éminemment parce que si ça nous amène vers la guerre, le survivalisme et la barbarie, je préfèrerais qu’on soit tous zen et qu’on aille méditer sous des arbres. Les émotions sont encore trop souvent réservées aux femmes, et souvent dénigrées…

Sophie Kloetzli sur les Inrock

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