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Enjeux démographiques : Naître ou ne pas naître

En 1968, le professeur américain Paul Ehrlich faisait sensation avec un livre au titre choc : La Bombe P (P comme Population). La peur de la surpopulation allait ainsi succéder à celle de l’apocalypse nucléaire avant d’être remplacée par la peur du dérèglement climatique. Aujourd’hui encore, l’opinion publique est pénétrée par la conviction que la planète est surpeuplée et qu’il n’y a rien de plus urgent que de réduire le nombre des naissances. La réalité est autrement plus nuancée !

Disons pour faire vite que la surpopulation affecte essentiellement le Bangladesh et l’Égypte, un delta et une vallée avec des campagnes à plus de deux mille habitants au km2, soit plus densément peuplées que la plupart de nos villes ! Toutefois, avec une fécondité inférieure à 2,1 enfants par femme, la population du Bangladesh ne se renouvelle déjà plus. On peut être plus inquiet pour l’Égypte, avec 3,3 enfants par femme (2019).

À ces exceptions près, le fait majeur qu’ont bien intégré les démographes mais que nous peinons à entrevoir est que la surpopulation n’est plus une menace planétaire. Bien au contraire.

Si l’on met à part l’Afrique subsaharienne ou Afrique noire, l’ensemble de la planète a désormais une fécondité moyenne inférieure au seuil de remplacement des populations, soit 2,1 enfants par femme, avec de grandes disparités, de l’Afghanistan (4,6 enfants par femme) à la Corée (0,87 enfant par femme).

Alors, certes, l’Afrique noire fait exception. C’est elle qui, aujourd’hui, porte toute la croissance démographique de l’humanité et elle n’a pas fini de nous surprendre. Il y a 40 ans, ainsi que le raconte le démographe Gilles Pison, les Nations Unies projetaient 2,2 milliards d’Africains en 2100. Aujourd’hui, c’est plutôt 4,4 milliards qui sont attendus (dont 400 millions dans l’Afrique méditerranéenne). C’est un défi qu’assument les gouvernants africains et s’ils acceptent volontiers que l’Occident leur apporte de l’argent, ils n’admettent pas qu’il leur parle de planning familial.

Faut-il s’en inquiéter ? L’Afrique noire est la région du monde la mieux dotée en ressources naturelles (à l’exception de la frange sahélienne) et elle est encore loin d’être surpeuplée avec une densité très inférieure à la moyenne mondiale de 50 hab./km2. Pour ses habitants, dépourvus de tout confort, les enfants sont la seule richesse qui vaille. Ils sont une source de fierté pour les hommes, une assurance retraite pour les femmes. Qui plus est, du fait de son extrême pauvreté, l’Afrique ne participe pas aux émissions de gaz à effet de serre responsables du dérèglement climatique (elle émet 0,5 tonne de CO2/hab./an contre 10 dans les pays riches).

L’Histoire se fait dans les berceaux… et se défait dans les cimetières

Faut-il nous réjouir a contrario de la chute rapide de la natalité dans les pays les plus riches, l’Occident, les pays riverains de la mer de Chine, voire les émirats du Golfe ?

En Chine, le nombre de naissances a chuté de 17,9 millions en 2016 à 12 millions en 2020 et l’indice de fécondité n’est plus que de 1,47 enfant par femme. La Corée et bien d’autres pays asiatiques et occidentaux se rapprochent de l’indice de fécondité d’un enfant par femme ou sont même déjà en-dessous.

Jean-Baptiste Camille Corot, Mère et son enfant, vers 1860, New York, Metropolitan Museum of Art.

Pour prendre la mesure du phénomène, un indice de fécondité d’un enfant par femme signifie que mille femmes ont cette année mille enfants dont 500 filles. Dans une trentaine d’années, en 2050, leurs filles auront à leur tour 500 enfants dont 250 filles. Et vers 2080, leurs petites-filles auront 250 enfants dont 125 filles. Il s’ensuit une division par 4 du nombre de naissances en 3 générations et par 8 en 4 générations, soit à l’orée du XXIIe siècle.

L’Italie, par exemple, a enregistré 400 000 naissances et 740 000 décès en 2020. Avec un indice de fécondité qui se rapproche de plus en plus d’un enfant par femme, elle ne devrait plus compter que 100 000 naissances annuelles vers 2100. À cette échéance, les vieux Italiens de plus 60 ans seront au bas mot quatre fois plus nombreux que les moins de vingt ans. Autant dire que le peuple italien se sera quasiment éteint.

Certes, la nature ayant horreur du vide, l’Italie ne restera pas dépourvue d’hommes. Elle se repeuplera avec l’humanité en surnombre du sud de la Méditerranée. La France, qui a cinquante d’avance sur sa voisine en matière d’immigration familiale sud-méditerranéenne, affiche une fécondité moins basse, de l’ordre de 1,8 enfants par femme, qui serait sans doute plus proche de 1,5 sans l’apport des nouvelles populations.

Dans un livre prémonitoire, Les Berceaux vides de Marianne (Seuil, 1980), les démographes Jean-Noël Biraben et Jacques Dupâquier soulignaient déjà les conséquences du vieillissement de la population. Ce vieillissement  est induit par la diminution de la natalité et la raréfaction des jeunes bien plus que par  l’allongement de l’espérance de vie, ainsi que l’a démontré en d’autres temps le démographe Alfred Sauvy. Il peut, dans un premier temps, être bénéfique…

Considérons par exemple la France du XVIIIe siècle :
• De 1715 à 1760, grâce à l’amélioration de l’hygiène et à la baisse de la mortalité infantile, elle connaît une croissance démographique soutenue,
• À partir de 1760, la croissance ralentit du fait d’une baisse de la natalité ; les jeunes couples commencent en effet à restreindre leur descendance, avant tout en différant leur mariage.
En 1789, il s’ensuit que la proportion de jeunes adultes est plus élevée qu’elle n’a jamais été car :
• Les personnes les plus âgées sont relativement peu nombreuses car elles sont nées dans le premier tiers du siècle, à un moment où les naissances étaient encore peu nombreuses,
• Les plus jeunes sont relativement peu nombreuses aussi car elles sont nées dans la période de reflux de la natalité.

La diminution du nombre de naissances a pu ainsi contribuer à la Révolution française… tout comme elle a pu contribuer au spectaculaire décollage économique de la Chine à partir du pic de 25 millions de naissances en 1987.

Il en va tout autrement dans un deuxième temps. Songeons qu’en une génération, de 1991 à 2021, l’âge médian de la population française est passé de 34 ans à 41 ans, avec  autant d’individus en-deçà et au-delà de ce seuil (INSEE).  Dans quelques décennies, cet âge médian sera selon toute probabilité proche de 60 ans. Chacun en imagine les conséquences dans le domaine politique avec une montée du conservatisme et des égoïsmes.

Les lycéens qui aujourd’hui brandissent le portrait de Greta Thumberg se soucieront-ils encore de « sauver la planète » quand ils devront défendre becs et ongles leurs pensions de retraite face à des actifs deux fois moins nombreux qu’eux ? Ou quand ils devront se battre pour obtenir les faveurs des médecins et infirmiers en activité ? Ou quand ils chercheront des aides à domicile ? Il ne faudra pas alors trop compter sur l’immigration pour compenser les vides car il n’y aura plus de formateurs et d’éducateurs en nombre suffisant pour donner aux néo-Européens les compétences et les codes requis.

Le climat et la vie : même combat !

Ce qui est en cause ici, c’est un système économique et social qui conduit à l’extinction de nos populations, très loin de l’objectif raisonnable de toute communauté humaine : se perpétuer en assurant a minima le renouvellement des générations. Il s’agit que les couples sans enfant ou avec enfant unique soient équilibrés par autant de couples avec trois ou quatre enfants, une situation qui était celle de la France des « Trente Glorieuses » (1944-1974).

Or, l’on observe que tous les pays dits « développés » s’éloignent à grandes enjambées de cet objectif. Tous sont affectés par l’« anorexie démographique », laquelle devient même aujourd’hui un objectif idéologique. Tandis que l’on ferme les maternités, on multiplie les cliniques de transformation de sexe et l’on encourage chacun à refuser la maternité pour « sauver la planète ».

Absurde contresens que révèle une corrélation criante entre les émissions de gaz à effet de serre et les berceaux vides.  De la mer de Chine à l’Atlantique, ce sont, sans exception, les mêmes pays qui dérèglent le climat et dans le même temps prennent le chemin de l’extinction démographique.

Il ne faut pas y voir une simple coïncidence mais la double conséquence d’un modèle de société mortifère, cet american way of life qui a séduit  après 1945 les Européens puis le reste du monde. Il repose sur l’exploitation à bas prix des ressources naturelles en vue d’une consommation sans fin de produits toujours nouveaux : aujourd’hui, une voiture par adulte, un home-cinema par foyer, une croisière à chaque saison, demain un billet pour l’espace.

Cette consommation est entretenue par une pression sociale intense qui conduit à la multiplication de nouvelles maladies (burn-out, obésité, etc.) et détourne les jeunes gens de tout projet familial : « À trente ans, je ne peux pas sacrifier ma carrière avec un enfant » ; « Un deuxième enfant ? Pas possible car nous ne pourrions plus satisfaire toutes nos envies ».

Face à ces enjeux somme toute très politiques, les débats de nos candidats aux prochaines présidentielles nous paraissent quelque peu dérisoires et décalés.

André Larané avec Hérodote

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