Pesticides : l’exposition des Français est en baisse mais reste généralisée
L’étude publiée jeudi par Santé publique France minimise le niveau d’imprégnation au glyphosate et fait l’impasse sur celui aux néonicotinoïdes.
L’actualité produit parfois de curieux télescopages. Mardi 14 décembre, des centaines d’agriculteurs défilent en tracteurs devant le Conseil d’Etat, à l’appel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, et dénoncent les « dérives démocratiques » d’une « République des juges » : la haute juridiction a donné au gouvernement jusqu’à fin janvier 2022 pour revoir à la hausse les zones sans épandages de pesticides à proximité des habitations afin de mieux protéger la santé des riverains.
Deux jours plus tard, Santé publique France (SPF) publie une étude qui fait le point sur l’exposition des Français aux pesticides. Les résultats, rendus publics jeudi 16 décembre, montrent des niveaux d’imprégnations que SPF juge « plutôt faibles », « en baisse » et généralement « similaires à ceux mesurés en Europe ». L’organisme note cependant que certaines substances, parfois interdites depuis plus de dix ans, conduisent à des expositions considérées comme « préoccupantes ». Globalement, l’exposition des Français est généralisée ; un fait d’autant plus marquant que certains produits, toujours utilisés, n’ont pas été inclus par SPF dans son enquête.
Ces résultats sont issus de la vaste enquête de biosurveillance Esteban (Etude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition), pilotée depuis plusieurs années par SPF. Le volet « pesticides » suit la publication de ceux consacrés à l’imprégnation aux métaux (juillet), au plomb (2020) et aux polluants dits « du quotidien » (2019).
L’étude couvre la période 2014-2016. Menée sur un large échantillon (1 104 enfants à partir de 6 ans et 2 503 adultes jusqu’à 74 ans) représentatif de la population française, elle s’appuie sur des prélèvements biologiques (urines et sang) et des questionnaires sur les habitudes de vie ou alimentaires. Leur analyse croisée a permis de quantifier la présence de ces substances chimiques dans la population et de mieux connaître les sources d’exposition. La précédente étude, l’Etude nationale nutrition santé (ENNS), avait été réalisée entre 2006 et 2007 et ne concernait pas les enfants.
Persistance dans l’environnement
Cinq familles de pesticides ont été recherchées : les organochlorés (les plus anciens et les plus toxiques), les organophosphorés, introduits dans les années 1970 en substitution des premiers, les carbamates (quasiment plus utilisés depuis 2009), les herbicides et les pyréthrinoïdes (arrivés relativement récemment sur le marché).
A l’exception du métabolite de la deltaméthrine (Br2CA), un insecticide de la famille des pyréthrinoïdes utilisé notamment en viticulture et en arboriculture, les niveaux mesurés sont en diminution par rapport à l’étude ENNS. Pas très étonnant : la plupart des organochlorés (DDT, chlordécone, etc.) et des carbamates sont interdits depuis plus de dix ans. Quant aux organophosphorés, ils sont progressivement retirés du marché − le dernier en date, le chlorpyrifos, l’a été en 2020.
SPF souligne que les niveaux d’exposition sont comparables à ceux retrouvés dans la plupart des pays européens ou d’Amérique du Nord, hormis pour le Br2CA, les organophosphorés (DMTP) ou le béta-HCH (un sous-produit du lindane), dont les niveaux d’exposition sont supérieurs en France. Interdit en usage agricole depuis 1998, le lindane imprègne encore près d’un Français sur deux, y compris les enfants, en raison de sa persistance dans l’environnement.
Globalement, même si les niveaux d’imprégnation sont en recul, la très grande majorité des Français reste exposée aux pesticides : plus de 99 % pour les insecticides pyréthrinoïdes, plus de 90 % des adultes pour les insecticides organophosphorés et pour six organochlorés. Pour les pyréthrinoïdes, le principal déterminant identifié par SPF est l’utilisation de produits antiparasitaires pour les animaux domestiques ou l’utilisation d’insecticides au domicile. Pour les organochlorés et les organophosphorés, la consommation d’aliments bio est associée à une moindre exposition.
Voile pudique sur le glyphosate
Quant au glyphosate, le communiqué de presse de SPF précise que l’herbicide controversé n’est retrouvé que sur « moins de 20 % » des membres de la cohorte. Une communication qui jette un voile pudique sur le fait que le principal produit de dégradation du glyphosate, l’AMPA (l’acide aminométhylphosphonique), est pour sa part détecté dans les urines de 74 % des adultes de la cohorte et de 93 % des enfants. L’AMPA est généralement considéré comme ayant les propriétés toxicologiques de sa molécule mère. Interrogée, l’agence précise qu’il existe, outre le célèbre herbicide, d’autres sources d’AMPA, comme certains détergents présents dans les eaux usées.
Des travaux conduits en 2003 par l’agence de sécurité sanitaire néerlandaise relativisent cette concurrence : selon ces résultats, le glyphosate était, au début du siècle, responsable d’environ 90 % de la quantité d’AMPA (63 tonnes sur un total de 70 tonnes) apportée, chaque année, aux eaux de surface aux Pays-Bas. De tels calculs n’ont pas été conduits pour la France.
En outre, selon ses propres travaux, SPF identifie les consommations de vin et de viande comme étant associées à une plus forte exposition à l’AMPA, suggérant ainsi que ce dernier provient de l’utilisation de l’herbicide sur la vigne et en traitement des cultures destinées à l’alimentation du bétail. Une hypothèse renforcée, comme le note SPF, par le fait que « la consommation de viande d’origine biologique, bien que n’étant pas significative, semble être en faveur d’une diminution de l’imprégnation par l’AMPA ». L’agence met également en évidence un troisième déterminant, sans rapport avec le glyphosate, associé à une plus forte exposition à l’AMPA : le détartrage des chaudières à l’aide de certains produits.
Les néonicotinoïdes pas prioritaires, selon SPF
L’étude a aussi ses grands absents : les néonicotinoïdes. Interdits depuis 2018, ils bénéficient depuis cette année de dérogations, principalement pour la culture de la betterave à sucre. Surnommés « tueurs d’abeilles » pour leurs effets catastrophiques sur les pollinisateurs, ces insecticides systémiques (présents dans tous les tissus des plantes traitées) ont été massivement utilisés au cours des vingt-cinq dernières années, en particulier en grandes cultures, de manière préventive, donc systématique. Les néonicotinoïdes n’ont pourtant pas été intégrés au programme de surveillance Esteban : « Cette famille n’est pas ressortie de notre priorisation », indique-t-on sobrement à Santé publique France.
Pourtant, des travaux menés en 2015 au Japon montrent que 90 % de la population de ce pays est exposée à ces produits neurotoxiques, et de nombreuses études pointent divers risques sanitaires. L’un d’eux, le thiaclopride, est génotoxique et suspecté d’être cancérogène. Un autre, l’acétamipride, a fait l’objet d’une alerte des autorités européennes en 2013 pour ses dégâts sur le développement cérébral, tandis que l’imidaclopride et la clothianidine ont montré des effets de perturbation endocrinienne.
Les néonicotinoïdes seront ainsi demeurés près de trente ans en activité, ont largement dominé le marché des insecticides agricoles au cours des deux dernières décennies et n’auront jamais été surveillés à grande échelle dans la population humaine.