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Ni putes ni soumises, Femen, Marguerite Stern… Ces féministes tombées en disgrâce

Elles ont défendu Mila, la laïcité ou tancé le transactivisme. Après le succès, certaines féministes ou associations féministes sont désormais réduites au silence.

Pour protester contre les 60 "assassinats" de femmes depuis début 2019, les Femen ont investi le Palais Royal jeudi 30 mai.

Pour protester contre les 60 « assassinats » de femmes depuis début 2019, les Femen ont investi le Palais Royal jeudi 30 mai.

« Je me souviens de cette manifestation, le 8 mars 2003. On a vu arriver ces jeunes femmes de banlieue, pleines d’énergie, alors que nous étions les vieilles qui gardaient la maison : c’était extraordinaire. » A l’époque, Françoise Picq, aujourd’hui historienne et sociologue spécialiste de l’histoire des mouvements féministes, fait partie du Mouvement de libération des femmes (MLF). Elle découvre les premiers pas de Ni putes ni soumises (NPNS), association qui défend les droits des femmes de banlieues à coups de slogans provocateurs : « Les filles des banlieues se sentent autant concernées par la parité que par les soldes chez Hermès. »

L’association fascine autant qu’elle clive. Cela ne l’empêche pas d’obtenir des subventions, de peser dans les débats de la loi de 2004 sur les signes religieux dans les écoles publiques, et même – pour Fadela Amara sa présidente – d’intégrer le gouvernement Fillon en 2007. Aujourd’hui : plus rien, à quelques publications près sur les réseaux sociaux. Difficile de décrocher, quand deux ans auparavant l’association lançait une campagne sous le hashtag #ANotrePlace, très relayée et saluée par de nombreuses féministes. Mais, en 2020, Ni putes ni soumises s’éteint dans l’indifférence générale : plus de local, plus de subventions, le téléphone de l’association est toujours actif, mais ne prend plus de messages.

« Le féminisme n’arrive à vivre que dans l’opposition »

« Les valeurs que défendait l’association, comme l’universalisme ou la laïcité, ne sont plus celles que les pouvoirs publics souhaitent mettre en avant », tance Loubna Méliane, ex-militante NPNS, aujourd’hui porte-parole de Génération écologie. Pour elle, la décision d’Emmanuel Macron de mettre au coeur de sa politique de banlieue Yassine Belattar, « alors que ce dernier était clairement hostile à Ni putes ni soumises », a été un « choix idéologique ». Peu à peu, l’Etat, les collectivités territoriales, puis les parrains de l’association ont retiré leurs financements. Symptomatique, selon elle, du choix de « la virilité de banlieue contre le destin des jeunes filles des quartiers ».

Pour l’historienne Françoise Picq, « le discours républicain et le combat qu’elles portaient étaient devenus problématiques avec la montée du discours décolonialiste contre l’islamophobie. L’échec de Ni putes ni soumises, c’est aussi l’échec du modèle français d’intégration ». Loubna Méliane s’emporte : « Aujourd’hui, dès que vous parlez de valeurs républicaines, on vous traite de raciste. Elles ne sont pas parfaites, mais j’aime la république parce qu’elle rompt avec le déterminisme. Je ne veux pas être déterminée par mes origines, ma religion, ou mon genre. » Contre la prostitution, farouchement opposée au voile et anti-non-mixité, l’association clivait de plus en plus. Les subventions, le local parisien rue des Rigoles et le soutien de la classe politique irritaient encore plus. « Elles ont fait un pari : chercher la reconnaissance de l’institution, analyse Françoise Picq. Quand Fadela Amara est entrée au gouvernement, elle a perdu sa crédibilité révolutionnaire. » Car, pour l’historienne, « le féminisme n’arrive à vivre que dans l’opposition. Son institutionnalisation est à la fois un résultat nécessaire et un problème. »

Une lutte interne

Actions chocs seins nus, activistes emprisonnées…, la « crédibilité révolutionnaire » des Femen ne semble pas avoir été entamée. Mais leur exposition médiatique, si. Françoise Picq se rappelle encore des coups de fil des journalistes, en 2011, à toutes les militantes féministes de France pour savoir ce qu’elles pensaient du nouveau mouvement venu d’Ukraine. Depuis, Femen semble avoir perdu de sa superbe, bien qu’au sein du mouvement on invoque l’impact du Covid ou la multiplication d’organisations féministes en France. Si Femen a toujours clivé, « avant, les attaques venaient de personnes qui étaient contre les féministes », « aujourd’hui, la lutte est interne et entre les femmes », analyse Constance. Cette membre depuis huit ans pointe des « attaques de féministes intersectionnelles ».

Les Femen auraient-elles pâti de leur soutien au droit au blasphème et à Mila ? « Femen est plus un mode d’expression qu’un projet », estime Françoise Picq. Elles ne s’en sont jamais cachées : comme pour les colleuses, l’action prime. Sauf que les colleuses, elles, résistent au temps. Contrairement aux Femen, ce mouvement qui colle des slogans dans les rues pour dénoncer les féminicides se montre de plus en plus en faveur du transactivisme et des luttes intersectionnelles. Délaissant, selon sa fondatrice et ex-Femen Marguerite Stern, le combat contre les violences conjugales.

« Soutenir Mila aurait été rompre le pacte intersectionnel »

Pour Tristane Banon, auteure du récent La Paix des sexes (l’Observatoire), Ni putes ni soumises comme Femen se sont toujours revendiquées « du féminisme et de la laïcité avant tout ». Or, « l’intersectionnalité impose cette idée selon laquelle les victimes de discriminations doivent se tenir par la main, contre l’islamophobie, la grossophobie, ou la transphobie ». L’essayiste y voit un point de rupture majeur : « Les nouvelles féministes ne sont pas que féministes mais tout à la fois, de façon radicale et extrémiste. Mila en est la preuve : pour ces dernières, la soutenir aurait été rompre ce pacte intersectionnel. » Pour l’historienne Françoise Picq, le féminisme qui ne se revendique pas de l’intersectionnalité serait désormais considéré comme trop blanc, trop bourgeois ou trop mainstream. « Comme au XIXe siècle, où le concept de ‘féminisme bourgeois’ a été inventé pour décrédibiliser le féminisme. »

Mais « on ne peut pas dissocier les identités ! » répond Fatima Benomar, militante #NousToutes et fondatrice de l’association féministe intersectionnelle et LGBTQI+ des Effronté-es. A ses yeux, l’intersectionnalité est au contraire un enjeu majeur : « Une femme racisée va subir simultanément le racisme et le sexisme. On ne va pas lui dire de choisir une des oppressions. »

Selon la philosophe Geneviève Fraisse, auteure de Féminisme et philosophie (Gallimard), « les besoins changent. Femen et Ni putes ni soumises ont correspondu à des moments politiques ». Françoise Picq confirme que les mouvements ou associations très présents sont le résultat de l’adéquation entre une forme d’intervention, un paysage social et médiatique et le fait que les enjeux désignés soient « considérés comme les enjeux principaux d’une lutte ».

L’enjeu brûlant de la transidentité

Aujourd’hui, c’est la question de la transidentité qui semble être l’enjeu brûlant. Elle vaut à des figures féministes, jadis encensées, de vives attaques. Le 22 janvier 2020, Marguerite Stern publiait une série de tweets mettant en cause la place des personnes transgenres dans les luttes féministes. Quelques minutes après, l’activiste portée au rang d’icône de la lutte contre les violences faites aux femmes était, dans le meilleur des cas, qualifiée par des milliers d’internautes de « sale Terf » (acronyme désignant une féministe radicale excluant les personnes trans). A L’Express, elle réaffirme que les discours transactivistes « prennent trop de place dans les luttes, jusqu’à invisibiliser les femmes. On ne parle plus de ‘femmes’, mais de ‘personnes menstruées’, ou de ‘personnes à vulve’. C’est déshumanisant ». Marguerite Stern s’est retrouvée en hôpital psychiatrique suite à ce qu’elle qualifie de « harcèlement » venant de son propre camp, les féministes. En tant que Femen, elle avait pourtant connu la prison en Tunisie et les menaces « de l’extrême droite et des islamistes ».

Et elle n’est pas la seule : Dora Moutot, créatrice de #tasjoui – l’un des comptes Instagram dédiés à la sexualité les plus suivis en France -, était, voilà encore quelques années, connue pour avoir libéré la parole sur la sexualité féminine. Elle se voit aujourd’hui reprocher de ne pas inclure les personnes trans, et serait, elle aussi, la cible d’un harcèlement. Même J. K. Rowling, l’écrivaine britannique créatrice de la saga à succès Harry Potter, s’est attiré les foudres de certains internautes après la publication de tweets jugés transphobes.

Retour des stéréotypes de genre

« Le féminisme devrait être pur : mais non, il est impur, comme le reste ! Tout geste politique passe par des désaccords »

L’historienne Marie-Jo Bonnet, militante des premières heures du MLF et cofondatrice des Gouines rouges, va même jusqu’à parler d’un recul : « Il est inquiétant de voir à quel point les stéréotypes de genre – par exemple le fait de dire que la violence serait spécifiquement masculine – sont revenus en force pour penser le féminisme, alors que nous avions réussi à nous en débarrasser dans les années 1970 en préférant parler en tant que sujet – ‘je’ et ‘nous les femmes’. C’est un véritable retour en arrière culturel et symbolique. » Mais Fatima Benomar estime que les mêmes questions se posent pour une femme trans : « Violences sexuelles, harcèlement de rue, moqueries… Dans les espaces où je milite, il n’y a pas de concurrence entre qui est la meilleure femme. »

Paradoxalement, la philosophe Geneviève Fraisse voit dans ces clivages incessants un signe de maturité du féminisme : « Nous sommes suffisamment nombreuses pour être en désaccord. » Pour elle, le conflit fait partie de l’histoire d’une pensée et d’une pratique. « Le féminisme devrait être pur : mais non, il est impur, comme le reste ! Tout geste politique passe par des désaccords. » Mais peut-on encore parler de désaccords lorsque certaines activistes, autrefois considérées comme des figures de proue du féminisme, sont harcelées au point de recevoir des menaces de mort ou de viol ? Pour Geneviève Fraisse, il s’agit d’autre chose : la haine. Non pas du désaccord, mais « de la violence sans interlocution possible ». Une évolution qu’elle estime globale, et non spécifique à la question féministe. « Avant, il fallait choisir son camp, se souvient-elle. Mais il n’y avait pas cette haine-là. »

Alix L’hospital

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