« Réinventer un quotidien plus respectueux de la planète, c’est se confronter à la question féministe du “Qui fait quoi ? ” »
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La sociologue Geneviève Pruvost a enquêté sur celles et ceux qui ont choisi de vivre autrement du fait de la crise écologique. Dans un entretien, la chercheuse explique que cette relocalisation de la fabrique de la vie quotidienne pose la question de la distribution du travail.
Geneviève Pruvost est sociologue du travail et du genre. Après avoir travaillé sur la féminisation de l’institution policière, elle se consacre depuis dix ans à l’étude des alternatives écologiques et aux pratiques écoféministes. Elle a notamment écrit Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance (La Découverte, 2021).
Pourquoi décide-t-on de vivre autrement, hors des circuits de consommation classiques ?
Les personnes que j’ai interrogées évoquent une prise de conscience de la crise écologique et des limites de l’émancipation dans la société de consommation industrielle, souvent lors d’un voyage. Cette prise de conscience les conduit à s’installer en territoire rural et à réinvestir des tâches liées à la vie quotidienne, vivrières ou artisanales. Ces nouvelles générations ont la conviction qu’un changement de société est nécessaire et qu’il peut passer par l’action locale, notamment par l’écologisation des pratiques quotidiennes : manger, boire, dormir, se vêtir, se soigner, éduquer les enfants…
Plutôt que de réaliser une typologie politique, difficile au regard de la diversité des trajectoires, je préfère identifier des lignes de clivage, par exemple entre des groupes qui refusent tout lien avec l’Etat (ils ne demandent pas le RSA), et ceux qui s’y confrontent ou négocient avec lui.
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Qu’est-ce qui distingue ces acteurs de leurs aînés des années 1970 ?
Après les deux premières vagues néorurales des années 1970 et 1980, on a vu s’amorcer une troisième vague, plus diffuse, dans les années 2000-2010, suivie d’une autre depuis la pandémie. Ces nouvelles générations arrivent plus outillées, en ayant appris des précédentes. Elles ont très souvent suivi des formations, des stages, qui sont autant de tremplins pour expérimenter les pratiques avant de se lancer.
La marche à franchir est nettement plus haute que pour leurs aînés. Loin de la vision enchantée que l’on peut avoir de ces changements de vie, les alternatifs doivent mener de multiples batailles face aux casse-tête administratifs et judiciaires, notamment pour construire en habitat léger ou groupé. Ils sont confrontés à la disparition des sociétés paysannes, et doivent souvent réinventer des savoir-faire dans des territoires ruraux où les modes de vie se sont massivement industrialisés et où la pression foncière s’est accentuée avec le Covid-19 et la demande accrue de résidences secondaires liée au télétravail. Ce ne sont pas des babas cool, ce sont plutôt des babas speed, qui travaillent beaucoup.
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Vous contestez l’idée d’autoproduction. Pourquoi ?
Je préfère parler d’entre-subsistance, car l’engagement individuel est toujours associé à une dynamique collective, ancrée dans un même territoire. Mêmes lorsqu’ils semblent disséminés géographiquement, les alternatifs font partie de collectifs engagés en faveur des mêmes pratiques agricoles, contre un aménagement foncier, pour la création d’une épicerie collective… Il existe ainsi un continuum entre ces luttes feutrées et celles, plus frontales, qui se jouent dans les zones à défendre [ZAD]. On y expérimente des pratiques de transformation aussi radicales, mais de façon plus discrète. Ces appartenances peuvent être multiples et constituent un milieu de vie où solidarité et hospitalité sont très présentes. On ne peut pas produire seul et pour soi.
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Vous parlez d’une politisation du quotidien souvent inspirée par les théories écoféministes. Comment se traduit-elle ?
Réinventer un quotidien plus respectueux de la planète, c’est se confronter à la question féministe du « Qui fait quoi ? ». Dès que l’on envisage une relocalisation de la fabrique de la vie quotidienne, se pose la question de la distribution des tâches. Dans la société industrielle, le travail de subsistance est délégué soit à des machines généralement polluantes, soit à des populations souvent féminines ou localisées dans des pays du Sud. Des théoriciennes écoféministes, notamment Véronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies, proposent d’autres voies, et montrent que la fabrique de la vie quotidienne peut aussi être une source d’émancipation à condition qu’elle soit inclusive, partagée, et qu’elle crée de nouvelles relations entre humains et avec la nature.
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Ces alternatifs sont peu nombreux à être issus du monde ouvrier. Choisir de vivre autrement reste-t-il un privilège des milieux aisés ?
Comme dans les années 1970, l’engagement néorural touche avant tout les classes moyennes éduquées et blanches, sans doute parce que la contre-culture y est plus diffusée, et parce que la notion d’ascension sociale ne se pose pas de la même façon quand on est issu des classes populaires et qu’on est confronté à la difficulté d’accès aux études et à la consommation. Le mouvement des « gilets jaunes » a commencé à rebattre les cartes : il y a une prise de conscience écologique des classes populaires qui ne veulent pas porter davantage le poids budgétaire de la transition. Il ne faut pas imaginer non plus que tous ces alternatifs débarquent avec bac + 5. Il y en a qui arrêtent leurs études bien avant, par conviction, et s’orientent vers des métiers manuels. Il ne s’agit pas d’une sobriété subie mais d’un choix revendiqué.
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« Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance »
Changer de vie pour changer la vie : pendant dix ans, la sociologue du travail et du genre Geneviève Pruvost, médaille de bronze du CNRS, a suivi plus d’une centaine de celles et ceux qui ont sauté le pas pour expérimenter, à la campagne, une autre organisation politique de la vie et des rapports à la nature. Habiter, manger, éduquer autrement… Ce livre retrace leurs trajectoires diverses et éclaire les réseaux « enfouis » de cette quotidienneté engagée. Il décrit avec précision ce qui s’apparente à une « lutte feutrée », laborieuse, voire épuisante, tissée de solidarités, même si l’on peut regretter que l’enquête sociologique ne porte que sur celles et ceux qui ont tenu bon malgré les difficultés. L’intérêt de l’ouvrage réside aussi dans la large place qu’il consacre au volet théorique de ce quotidien si politique. Depuis un demi-siècle, des théoriciennes du soin (care, en anglais) ou écoféministes s’attellent à repenser l’organisation du « travail de subsistance », trop souvent délégué et relégué. Dans une société où l’on ignore souvent qui coud ses habits ou fabrique son pain, la relocalisation pose la question de la distribution des tâches essentielles et d’une « politisation du moindre geste » dont la pandémie a rappelé la nécessité.
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« Quotidien politique. Féminisme, écologie et subsistance », de Geneviève Pruvost, La Découverte, 400 pages, 22 euros.
Claire Legros pour Le Monde
