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Gaz de schiste : les Amis de la Terre montrent pourquoi Engie* continue d’en importer

Depuis septembre 2021, des méthaniers commandés par Engie livrent une cargaison dont l’exploitation est interdite en France : le gaz de schiste. À travers une enquête, Les Amis de la Terre décortiquent les origines de cette importation discrète.

*Engie est un groupe industriel énergétique français. C’est le troisième plus grand groupe mondial dans le secteur de l’énergie, hors pétrole, en 2015. Son principal actionnaire est l’État français, qui détenait un quart du capital jusqu’en 2019. Le groupe naît le 22 juillet 2008 d’une fusion entre Gaz de France (GDF) et Suez. En 2010, GDF Suez devient « la plus grande société de services au public au monde en matière de chiffre d’affaires » par son rapprochement avec l’électricien britannique International Power. En avril 2015, le groupe annonce le changement de son nom commercial, « GDF Suez » devenant « Engie », dénomination sociale du groupe à partir du 29 juillet 2015. En 2016, le groupe s’engage dans une profonde mutation visant la transition énergétique et le numérique. Sa stratégie industrielle évolue, chahutée par les changements de gouvernance. En 2018, Engie compte 158 505 salariés et son chiffre d’affaires s’élève à 60,6 milliards d’euros. Coté à Bruxelles, Luxembourg et Paris, le groupe est présent dans les indices boursiers : CAC 40, BEL20 et Euronext 100.

Gaz de schiste : les Amis de la Terre montrent pourquoi Engie continue d'en importer

Si la France interdit l’exploitation du gaz de schiste, par fracturation hydraulique, depuis 2011, rien n’empêche d’en importer. Et plusieurs énergéticiens comme Engie n’hésitent pas à y recourir. Telle est « l’hypocrisie » que dénoncent les Amis de la Terre depuis plusieurs mois. L’automne dernier, l’association a révélé des documents confidentiels de l’ancien GDF-Suez mettant au jour la signature d’un contrat d’approvisionnement avec le producteur de gaz américain Cheniere Energy, jusqu’en 2032. Celui-ci concerne l’importation, par navires méthaniers, de gaz de schiste en provenance de la ville de Corpus Christi, au Texas, et en direction, notamment, du terminal méthanier d’Elengy (filiale de GRTgaz, elle-même filiale d’Engie) situé à Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique).

« D’ici à 2050, le pétrole de schiste pourrait représenter 10 % du budget carbone mondial »  : Lorette Philippot, chargée de campagne finance privée des Amis de la Terre

Le gaz américain qu’achète Engie, « comme tous les principaux acteurs européens et notamment français » peut contenir « une part non précisée de gaz non conventionnel », se contente de confirmer un porte-parole du groupe à Actu-Environnement. « Il y a clairement une incohérence entre, d’un côté, reconnaître dans la loi les impacts sanitaires et environnementaux de l’exploitation du gaz de schiste et, de l’autre, le fait de continuer de l’importer par le biais de contrats qui durent parfois plusieurs décennies, remarque Lorette Philippot, chargée de campagne finance privée des Amis de la Terre. D’autant plus que les bassins d’extraction de gaz de schiste sont des bombes climatiques : d’ici à 2050, s’il continue à se développer, le pétrole de schiste pourrait représenter 10 % du budget carbone mondial. » 

Un contrat passé sous les radars

Les Amis de la Terre se sont intéressés à l’existence de tels contrats, au travers des investissements des banques françaises à l’étranger. Selon l’association, certaines d’entre elles sont très impliquées dans le financement du gaz de schiste depuis le « boom » de son extraction sur la côte Est des États-Unis, au début des années 2010. L’existence de contrats d’importation, souvent liés à ces investissements, sont « clés pour développer des extensions ou de nouveaux terminaux d’exportation aux États-Unis et ils sont un soutien direct au lancement de nouvelles exploitations », souligne Lorette Philippot.

Les premiers contrats identifiés par les Amis de la Terre datent de 2015. Ils concernaient la livraison de dizaines de cargos de gaz liquéfié (GNL), depuis le premier terminal de Cheniere Energy, à Sabine Pass, en Louisiane, à destination d’EDF et d’Engie. Puis, en novembre 2020, Engie tente de négocier avec l’entreprise NextDecade pour l’importation de l’équivalent de 7 milliards de dollars de gaz jusqu’en 2045. Ce contrat particulièrement engageant devait s’appuyer sur un terminal de GNL, encore inexistant aujourd’hui, « dont la construction à Rio Grande était soutenue par la Société générale », affirme l’ONG. L’État, qui fait partie du conseil d’administration d’Engie en sa qualité d’actionnaire majoritaire, a finalement annulé le contrat face aux risques environnementaux d’un tel projet.

Le nouveau contrat avec Cheniere Energy, révélé l’an dernier sous le nom de code Mustang, a failli passer complètement sous les radars. « Le gouvernement, lui-même, a reconnu ne pas être au courant, explique Lorette Philippot. Contrairement au contrat de plus grand ampleur annulé en 2020, celui-ci a été discuté et décidé simplement en comité exécutif, sans l’avis du gouvernement. » À cet égard, Engie invoque avoir simplement respecté ses règles de gouvernance : « Le règlement intérieur précise que l’autorisation préalable du conseil d’administration est requise seulement pour « les contrats d’achat à long terme d’énergie du groupe portant par opération sur des quantités supérieures à : pour le gaz, 30 milliards de kilowattheures par an (kWh/an) », ce qui n’est pas le cas de cette opération. »

Or, le contrat Mustang comporterait 17,9 milliards de kilowattheures par an de gaz au total, pour environ 1,9 milliard de dollars, d’après les informations des Amis de la Terre. Pour l’ONG, cette approche traduit un calcul tactique. « C’est un non-sens que, pour des contrats de volumes différents, mais aux enjeux environnementaux tout à fait similaires, l’entreprise puisse se permettre de ne pas en aviser son principal actionnaire, énonce la chargée de campagne de l’association. Engie risque maintenant d’entreprendre des négociations sur des contrats plus petits. »

L’importation de gaz de schiste, toujours soutenue par l’Europe ?

Les chiffres de l’importation du gaz en Europe En 2020, seulement 5 % du volume de gaz naturel importé par l’Europe provenait des États-Unis, soit environ 11,5 millions de tonnes en équivalent pétrole (Mtep). Sur le plan national, 99 % du gaz naturel consommé en France provient de l’importation : 36 % depuis la Norvège et 17 % depuis la Russie, en 2020. Cependant, en janvier 2022, face à la crise du gaz russe, l’Europe a importé 7,3 Mtep depuis les États-Unis en un mois. De l’autre côté de l’Atlantique, le Vieux Continent est ainsi devenu le premier client pour l’exportation de gaz naturel américain.

Mais sur quel besoin repose cette volonté d’importation ? Selon l’énergéticien français, tout est une question de diversification de sources d’approvisionnement, dont l’intention est de « garantir la sécurité d’approvisionnement de (ses) clients ». De l’avis des Amis de la Terre, le recours à de telles importations relève plutôt d’un souci de rentabilité. Engie aurait construit son terminal d’importation de Montoir-de-Bretagne dans l’optique de miser sur le GNL à l’ouverture du marché du gaz de schiste. Malheureusement, celui-ci fonctionnerait « en sous capacité ». « L’entreprise souhaite rentabiliser son investissement, en recevant un maximum de gaz à des prix abordables, comme le gaz de schiste », avance Lorette Philippot. 

Par ailleurs, malgré l’interdiction d’exploitation française, la politique énergétique du continent européen risque de ne pas freiner la signature de tels contrats. Le 2 février, la Commission européenne a présenté son acte délégué confirmant la place du gaz naturel et de l’énergie nucléaire dans sa « taxonomie verte », son dispositif de classification des activités climatocompatibles du point de vue du financement européen. Pour l’ONG, cette prise de position « donne le feu vert » aux contrats d’importation qu’elle dénonce et organise le « greenwashing du gaz fossile ». L’Europe « se tire une balle dans le pied par avance, car il sera désormais beaucoup plus compliqué de faire émerger toute réglementation ambitieuse pour sanctionner de tels investissements, sans hypocrisie, à l’avenir ». D’autant plus que l’Agence internationale de l’énergie (AIE) préconisait, l’an dernier, l’arrêt immédiat de nouveaux investissements dans des projets d’exploitation de gisements pétrogaziers.

1 Commentaire

  1. Medias Citoyens Diois

    Engie peut dire merci à la crise de l’énergie
    Engie a annoncé hier avoir dégagé un bénéfice net de 3,7 milliards d’euros en 2021.

    Le contexte. L’énergéticien français a largement profité de la flambée des prix de l’énergie. Il a aussi pu compter sur la bonne tenue de ses centrales nucléaires situées en Belgique : en 2020, les réacteurs de Doel et Tihange n’avaient été disponibles que 63% de l’année, contre 92% en 2021.

    💡 Pourquoi ça compte. Le groupe a enchaîné les déboires depuis plus d’une dizaine d’années et cherche un second souffle. « Quand ils se repassent l’histoire, nombre de ses anciens dirigeants, syndicats et employés ont la même formule en bouche : « un immense gâchis » : raconte notre journaliste Lucas Mediavilla.

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