Isabelle Barbéris : « Se focaliser sur la race et le sexe a réveillé les furies et les furieux »
L’universitaire analyse les obsessions identitaires à l’oeuvre dans la publicité ou la fiction, qui alimentent selon elle une « panique identitaire » faisant le jeu de l’extrême droite.
La série « La Chronique des Bridgerton » fait appel à un casting « color-blind », ou indifférent à la couleur de peau des acteurs.
Comme le regretté Laurent Bouvet à qui elle dédie son nouvel essai, Isabelle Barbéris estime que nous sommes passés dans un « âge identitaire » qui se focalise sur les catégories de « race » ou de genre. Dans Panique identitaire (PUF), cette maître de conférences (HDR) en arts de la scène et chercheuse déléguée au CNRS analyse finement ces nouvelles esthétiques, véhiculée autant par le biais de la publicité et d’un « marketing inclusif » que dans des séries ou films à succès, tels Black Panther ou La Chronique des Bridgerton. « Aujourd’hui, nos regards sont façonnés et poussés à se focaliser sur des typologies extrêmement réduites de race ou de genre. Il n’y a plus de droit à l’indifférence par rapport à ces catégories », déplore cette universaliste, qui estime que ces discours alimentent en retour une panique identitaire instrumentalisée par l’extrême droite.
Vous dépeignez dans ce livre le passage à un « âge identitaire ». Quelles en sont les causes, selon vous ?
Isabelle Barbéris : Dans son livre visionnaire Djihad versus McWorld, Benjamin Barber analysait la montée d’un identitarisme particulièrement virulent, le djihadisme, comme réaction à des processus de dépersonnalisation liés à la mondialisation. Les différents identitarismes ne sont bien sûr pas uniformes, mais peuvent se voir comme une tentative de réaffirmer des identités dans un monde devenu liquide, fluide, diffus et incertain. Une réaffirmation qui se fait de manière extrêmement artificielle.
Une autre explication réside dans la fin des « grands récits » et le remplacement des idéologies par les identités. L’atomisation des grandes cadres traditionnels, culturels, politiques a laissé la place à des néo-identités. Aujourd’hui, tout est réduit à la question du sexe, de la race, de la religion… L’individualisme devenu outrecuidant a engendré une pulsion contraire, fusionnelle avec le groupe. Les oppositions droite-gauche sont des repères politiques qui permettaient une discussion. Mais le passage à des oppositions identitaires rend impossible ces débats, puisque les identités sont par définition infalsifiables. Toute contradiction passe alors pour remettre en cause un être profond, bien souvent de façade…
La vidéo d’un militant « non binaire », Arnaud Gauthier-Fawas, face à un Daniel Schneidermann interloqué est devenue un mème. En quoi serait-elle symbolique ?
La revendication de Gauthier-Fawas (« Qu’est-ce qui vous fait dire que je suis un homme? », « Je ne suis pas blanc ») illustre bien le remplacement du réel par le ressenti. C’est le triomphe de l’esthétique, celui de la perception et du subjectivisme. Aujourd’hui, nous sommes dans une culture où tout nous incite à expulser dans le domaine du visible ce que nous sommes, notre identité profonde, en la revendiquant, en la brandissant. Mais comme tout ce processus repose sur du déclaratif, on ne peut précisément plus se fier aux signes du visible. Les identités ne sont plus qu’auto-déclarées et revendiquées, donc susceptibles de changer en permanence.
Ce numéro d’Arrêt sur image a déclenché une panique identitaire sur les réseaux sociaux. Mais quand nommer ce que l’on voit devient dangereux, et quand tout peut tout signifier, la seule issue est bien la panique. Tous ces phénomènes sont très projectifs.
Vous analysez la vogue de la « color blindness » au cinéma et dans les séries, c’est-à-dire avec des castings indifférents à la couleur de peau. N’est-ce pas une bonne chose ?
Aujourd’hui, nos regards sont façonnés et poussés à se focaliser sur des typologies extrêmement réduites de race ou de genre. Il n’y a plus de droit à l’indifférence par rapport à ces catégories. Moi-même, je suis assez « color-blind », tout en ayant conscience que l’indifférence à la couleur de peau peut bien comporter un aveuglement face aux discriminations. Mais nos regards sont désormais focalisés sur ces questions de sexe, de « race ». Les polémiques autour du fait qu’un Noir puisse jouer un Blanc, ou une femme un homme, et inversement, se multiplient. L’universel du jeu, présent dans toutes les cultures, autorise ces permutations, et les rend même nécessaires. Comme l’a développé le grand Johan Huizinga, le jeu est un fondement universel qui a pour fonction anthropologique de libérer l’homme de ses déterminismes biologiques. Mais à l’heure actuelle, la plupart (pas tous) des jeux avec les catégories de sexe ou de « race » nous y ramènent maladivement.
Je pense qu’il faut distinguer les oeuvres au cas par cas. Sans être un chef-d’oeuvre, la série Lupin sur Netflix, avec Omar Sy, me paraît sympathique. Il y a un discours antiraciste que l’on peut trouver appuyé, lassant, mais il n’y a pas de racialisation manichéenne : tous les méchants ne sont pas blancs, et tous les gentils ne sont pas noirs, pour le dire trivialement. Lupin est un personnage de fiction, qui, de ce seul fait, revêt une plasticité plus grande qu’un personnage historique. En plus, la série est un hommage au héros de Maurice Leblanc, puisque le personnage joué par Omar Sy n’incarne pas directement Lupin, mais une sorte d’héritier spirituel un siècle plus tard. Comme Lupin fait partie du patrimoine français, cela n’a pas empêché une panique identitaire sur les réseaux sociaux, complètement disproportionnée quand on voit cette série bon enfant. On peut se sentir agacé par rapport à un discours un peu souligné. Mais de là à se sentir menacé dans son identité ! En revanche, quand l’actrice britannique Jodie Turner-Smith est choisie pour interpréter le rôle d’Anne Boleyn, c’est bien plus autoritaire et pervers, puisque l’on a affaire à une mini-série qui revendique instamment son caractère patrimonial et historique. Ce choix de distribution est en partie révisionniste, mais aussi pervers : en nous demandant de rester « blind » à une couleur pourtant rendue ostentatoire.
Pourquoi préférez-vous La Chronique des Bridgerton à Anne Boleyn, alors que ce sont deux séries historiques avec un casting mélangé ?
Ce n’est pas vraiment une préférence, mais deux cas de figure de « jeux raciaux » qui contribuent à ces effets maladifs de focalisation. On est face à des fictions avec une dimension historique. Dans les deux cas, ils ont choisi de recourir à des interprètes de couleur pour restituer une époque dans laquelle ce n’était pas dans l’ordre du vraisemblable. Mais Anne Boleyn, incarnée par Jodie Turner-Smith, est un personnage historique ancré dans le réel, tandis que les Bridgerton s’inscrivent dans un cadre fictionnel et un passé imaginaire. C’est là une grande différence. Cela dit, ces deux séries nous font croire à la permutabilité et la substituabilité sans fin des identités – bref, elles jouent le jeu d’une forme de dépersonnalisation, de liquéfaction qui alimentent en retour des identitarismes figés. D’un côté, il y a donc des imaginaires progressistes qui se veulent universalistes, en exhibant une permutation sans fin des identités au détriment de tout réalisme historique, et de l’autre des paniques identitaires. C’est un mouvement de balancier entre le liquide et le figé, ce que Benjamin Barber avait prophétisé.
Mais si on souhaite aboutir à une société postraciale, cette indifférence à la couleur de peau n’est-elle pas la solution ?
Si bien sûr, mais l’indifférence n’est pas une négation – c’est souvent l’erreur commise par les racialistes comme les antiracialistes. Dans la tragédie grecque, le sexe et la race sont incarnés par des divinités archaïques et prérationnelles : les Erinyes. Dans L’Orestie d’Eschyle, Athéna, la déesse qui incarne la raison et la démocratie, choisit une solution intermédiaire. Elle exclut les Erinyes de la participation à la « polis », bref la vie politique ; mais elle ne les nie pas, et demande aux citoyens de leur construire un temple, qui doit être érigé aux abords de la cité, sur la frontière ! Il ne faut donc pas faire comme si elles n’existaient pas ; mais il ne faut pas non plus les inclure dans les décisions politiques.
Le jeu peut nous aider à créer cette société postraciale apaisée, mais « le jeu est quelque chose de sérieux » disait Huizinga. On ne joue jamais avec le sexe et la « race » sans prendre le risque de réveiller les Erinyes. Dans l’exemple d’Anne Boleyn incarnée par Jodie Turner-Smith, la volonté ostentatoire de fluidifier les identités revient à une exhibition racialiste : la bonne intention paresseuse se retourne en son contraire.
On ne peut pas complètement vider de sens tous les signes. Par exemple, on ne peut complètement vider de sens le voile islamique, surutilisé dans la publicité, mais aussi par les Frères musulmans, qui ont bien compris qu’adopter une démarche publicitaire accélérait la diffusion et l’acceptation de ce signe religieux. La récente campagne du Conseil de l’Europe l’a bien montré : en apparence, on le vide de son sens en « jouant » avec ; en réalité, on le réaffirme et on accélère sa propagande. J’ai voulu montrer les liens profonds entre les identitarismes et les imaginaires publicitaires. La publicité part du principe que montrer un signe à grande échelle transforme les mentalités, pour le rendre acceptable, puis désirable : c’est un registre esthétique qui joue sur l’anesthésie. La cigarette était « cool », Coca-Cola une panacée, autrement dit : « Vous ne sentirez rien ».
Que reprochez-vous au capitalisme inclusif ?
Le marketing inclusif représente l’aboutissement du principe de segmentation identitaire et illustre le dévoiement de cet universel du jeu. L’Oréal s’est par exemple positionné sur l’identité décoloniale. Le géant cosmétique, qui autrefois promettait « plus un seul cheveu blanc », se veut désormais à la pointe de la communication inclusive. En 2020, L’Oréal a annoncé faire faire disparaître de ses emballages de colorations capillaires les termes « blanchir » et « blanchissant », jugés offensant pour les minorités ethniques. Les récentes campagnes de Nike procèdent par segmentation identitaire en ne montrant que des figures de femmes en vêtement de sport. Leurs origines semblent différentes, mais toutes arborent le célèbre logo de Nike, ainsi qu’un voile islamique, comme si ces signes étaient les bons universels. La légende formule l’absolu arbitraire du régime identitaire : « Don’t change who your are, change the world » (« Ne changez pas qui vous êtes, changez le monde »).
Si on fait l’archéologie de ces idées inclusivistes, on se rend compte qu’elles ont vraiment été théorisées d’abord par des pontes de la publicité, puis par des courants de l’ultralibéralisme proches de l’école de Chicago, comme Gary Becker ; ou encore par le courant hétérodoxe de l’économie de l’incertitude. Le publicitaire Edward Bernays, neveu de Sigmund Freud, a été le premier à réfléchir à l’utilisation des identités à des fins commerciales. Associer le produit à une identité segmentée (sexuelle, sociale, politique) puis la célébrer constitue pour Bernays le moyen d’organiser la masse informe de la « populace », qui lui semble inexploitable en tant que foule, autant par les partis politiques que par les entreprises ou les industries culturelles. Le marketing identitaire est profondément antidémocratique : il n’y a plus un peuple constitué d’individus a priori rationnels, mais une masse informe à modeler.
Vous rappelez que Renaud Camus, théoricien du « grand remplacement », a salué le mouvement Black Lives Matter, permettant selon lui de sortir de « cette ridicule parenthèse antiraciste et pseudoscientifique selon laquelle les races n’existent pas ». Identitaires woke et identitaires d’extrême droite s’alimenteraient-ils selon vous ?
Ce mimétisme identitaire est partout : c’est Eric Zemmour, déclarant son admiration pour le courage des islamistes. C’est la revue Eléments qui a plusieurs fois salué Houria Bouteldja. Pour transformer l’adversaire en ennemi, car le rapport de force est le but, il faut d’abord lui rendre hommage en établissant un rapport de face-à-face de frères ennemis. On peut aussi observer des symétries dans les insultes contre les « ennemis de l’intérieur ». Le racialiste de gauche va qualifier Rachel Khan, Fatiha Boudjhahlat ou Claire Koç de « nègres de maison » ou « d’Arabes de service », tandis que le racialiste d’ultradroite va traiter de « putes à nègres » les femmes blanches qui convolent avec un partenaire non blanc. La couleur de peau est présumée fondre le sujet dans un groupe, et dans la pensée de ce groupe. Tout écart à la pensée du groupe fait de vous un traître. Ces cris de ralliement sont particulièrement nocifs pour le fonctionnement démocratique.
Je ne mets pas, bien sûr, les identitaires d’extrême gauche et d’extrême droite sur le même plan. Mais je pense que cela a engendré des réflexes mimétiques, qui vont être difficiles à enrayer. Historiquement, c’est la gauche qui a « réveillé les Erinyes », car les identitaires de l’extrême droite, bien qu’aux aguets, étaient aux marges. Vouloir remettre la « race » et le sexe au centre de la cité a fini par réveiller les furies et les furieux…
Vous opposez le « Walhalla », fantasmé par l’ultradroite, au « Wakanda » fétichisé par la gauche décoloniale…
Sans vouloir bien sûr résumer Wagner à cela, on sait que son oeuvre est une référence culturelle permanente de l’extrême droite. Mais il y a un imaginaire similaire du côté décolonial. Le Wakanda du film Black Panther décrit un univers très wagnérien, avec une espèce d’Olympe et des métaux précieux. Rokhaya Diallo, avec un premier degré déconcertant, a présenté ce monde de fiction comme modèle lors de son intervention aux Nations unies, en 2018. Or, si on regarde de près le film, il est quand même très problématique. Derrière un message de prime abord pacifiste, Black Panther est clairement bâti sur une logique racialisée, opposant une Afrique édénique et immémoriale à un Occident impérialiste et colonisateur. Le méchant, Killmonger, est un métis de mère américaine et de père wakandais. Il y a comme un soupçon d’impureté raciale par rapport à la mixité.
Pourquoi, en conclusion de votre essai, invitez-vous les artistes à utiliser les armes de la dérision ou du rire dans cet âge identitaire, tel Cervantès avec Don Quichotte ?
Réparateur de tort, s’inventant des ennemis de vent, vivant dans le passé, Don Quichotte est le premier woke de la littérature ! Il a complètement remplacé le réel par le ressenti. C’est un personnage très négatif chez Cervantès. Je ne défends pas un rire graveleux du type Riposte laïque, très répandu. Mais d’une manière générale, nous avons besoin que la dérision reprenne ses droits pour contrer l’esprit de sérieux de cet âge identitaire. On peut espérer que des personnages woke s’incarnent dans oeuvres afin d’en révéler tous les ridicules. Pour l’instant, c’est surtout le stand-up, à l’image de Blanche Gardin, qui s’en moque, mais il faudrait une fiction comme Don Quichotte. C’est par la fiction qu’on peut voir à quel point nous nous sommes éloignés du réel, et à quel point celui-ci menace de faire retour, violemment…
Ces obsessions identitaires vont-elles perdurer selon vous ?
Il y a un effet de mode, engendré en partie par la publicité. Or, le propre des effets de mode est de se démoder : ouf ! Mais il y a aussi un phénomène de fond, plus structurel, lié en partie à notre nouvelle condition technologique, avec l’apparition de ce qu’Eric Sadin appelle le « moi numérique tout-puissant ». Le numérique et les algorithmes constituent le vecteur et le multiplicateur d’une infinie mise en scène de soi. Et la publicité n’a cessé d’explorer de nouvelles identités afin de produire de nouveaux marchés. Heureusement, notre société a aussi des digues contre ces évolutions. Nous avons des principes très fortement inscrits dans le droit, mais surtout dans la culture et ses rencontres, pour défendre l’universalité et le commun.
Thomas Mahler ( envoyé par Isabelle Barbéris )