Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie : « Poutine est pris à son propre piège »
La dirigeante d’un pays voisin de la Russie observe que le conflit en Ukraine fragilise Vladimir Poutine et renforce les désirs d’Europe de son pays et d’autres voisins à la Russie.

Salomé Zourabichvili, candidate à la présidentielle, le 9 novembre 2018 à Tbilissi, en Géorgie
Vladimir Poutine peut-il encore sortir « par le haut » de ce conflit ?
Salomé Zourabichvili : Il y aura forcément une issue diplomatique, mais ce n’est plus possible d’apaiser Poutine. Il ne cherche pas le dialogue, il ne fait que hausser le ton avec, ces derniers jours, le chantage à la dissuasion nucléaire. Il est dans la menace psychologique et il est d’ailleurs plutôt connu pour ça que pour être un grand chef de guerre. Il a mal calculé son opération militaire. Il pensait démoraliser l’Ukraine, mais il a sous-estimé l’Europe, les Ukrainiens et leur capacité de résistance, ainsi que la réaction de la population russe.
Vous le sentez fébrile ?
Rien ne se passe comme il l’avait prévu. Dans l’entourage de Poutine, il y a une incapacité à estimer correctement l’état des rapports de force. C’est pourtant un sujet stratégique pour le Kremlin. Les sanctions vont peser, y compris sur ce pouvoir très fermé sur lui-même. Peu de pays peuvent résister à de telles mesures. J’ai vu leurs effets sur l’Iran [Salomé Zourabichvili fut coordinatrice du groupe d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU chargé des sanctions contre l’Iran, NDLR]. Que fera Vladimir Poutine de ses devises s’il ne peut plus les changer ? Et l’effort militaire va lui coûter très cher.
Quel effet les sanctions peuvent-elles avoir en Russie ?
On a déjà vu des manifestations à Saint-Pétersbourg et à Moscou par le passé, mais jamais dans autant de villes russes. Poutine a été pris à son propre piège sémantique. Il a tenu une logorrhée idéologique en répétant que l’Ukraine, c’est la Russie, mais quand le Russe moyen voit son pays bombarder ceux qu’ils considèrent comme les siens, l’assise de Poutine se fragilise. Il dit : « Nous sommes une seule nation », mais il bombarde le Donbass !
Craignez-vous que la Géorgie soit la prochaine sur « la liste » des envies expansionnistes de Poutine ?
Si la Russie regardait la réalité en face, elle verrait que la Géorgie n’a pas renoncé à ses aspirations européenne et atlantique après la guerre de 2008. Cela ne veut pas dire que la situation n’est pas difficile : il y a des tensions en permanence, avec des prises d’otages, dans les régions occupées d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie où des bases militaires ont été installées. On pourrait craindre plus d’incidents, tant les deux régimes séparatistes font des déclarations de mobilisation. Ils redoutent en effet un report des forces russes sur les autres fronts. Mais il n’y a aucune provocation de notre part. Nous ne voulons pas donner de prétextes à de nouvelles crises. Maintenant, nous craignons aussi que la Russie n’arrive pas à démontrer en Ukraine une image de force et de puissance absolue. Dès lors, elle pourrait tenter de le faire ailleurs. L’important, aujourd’hui, pour la Géorgie n’est pas de faire des prévisions sur ce que pourrait être la future manifestation d’agressivité russe, mais de consolider notre cheminement vers l’Europe, de dépasser la polarisation et la division interne. Notre force aujourd’hui, c’est le soutien de nos amis européens.
En 2008 déjà, la Géorgie appelait l’Europe et l’Otan à prendre la mesure de la menace que représentait Poutine, mais vous n’aviez pas été entendus…
A l’époque, la mobilisation n’était pas la même. Au début de cette guerre en Ukraine, je pensais qu’il pouvait y avoir un scénario « à la géorgienne ». C’est-à-dire que l’Europe et la communauté internationale laissent Poutine se contenter de quelques territoires. Il a finalement créé malgré lui cette constellation unie en Europe. Aujourd’hui, la donne a changé. A Kiev, Volodymyr Zelensky a préparé sa riposte. Il ne ménage rien pendant ce siège et mobilise une campagne médiatique internationale. Il a tiré l’expérience de la situation vécue en Géorgie, puis en Crimée, où les réactions furent peu nombreuses. Et l’Europe n’est plus la même. Personne ne s’attendait à un tel changement de doctrine en Allemagne. C’est un fait historique ! Emmanuel Macron, qui était déjà le grand leader du redémarrage d’une Europe de la puissance, peut désormais compter sur un véritable partenaire outre-Rhin. En plus de ces deux leaders, il y a aussi une direction européenne très unie avec Charles Michel et Ursula von der Leyen.
Y a-t-il un nouvel espoir européen pour la Géorgie ?
Je dirais même qu’il y a une fenêtre d’opportunité. Je soutiens toujours autant notre démarche d’intégration dans l’Union européenne. Parler de rapprochement, de perspective et d’horizon qui ne cesse d’ailleurs de reculer n’est plus suffisant pour répondre aux attentes des populations ukrainiennes, moldaves, géorgiennes et des Balkans orientaux. Dans ce contexte, il serait dommageable d’oublier la Géorgie et la Moldavie dans cette aventure européenne. C’est ce que j’ai dit à Emmanuel Macron.
La France, et vous la connaissez bien, voit sa campagne présidentielle bousculée. Elle compte des candidats qui ont porté des discours complaisants à l’égard de Poutine…
(Elle coupe). Ces discours sont scandaleux et ces candidats portent une lourde responsabilité. Ce sont des discours comme ceux-là qui ont fait que la Russie est devenue ce qu’elle est aujourd’hui. Leur phraséologie populiste et leur admiration pour les grands chefs autoritaires – pour dire le moins – ne font pas honneur à l’Europe.
Charles Haquet et Olivier Pérou