En Russie, un mouvement antiguerre inédit
Malgré la répression, l’opposition à l’offensive militaire menée par Moscou en Ukraine atteint des citoyens jusqu’ici apolitiques. Les signes de profonds déchirements au sein de la société russe se multiplient.
La police arrête une femme tenant une affiche disant « Nous sommes contre la guerre », lors d’une manifestation à Moscou, le 24 février 2022.
C’est un mouvement souterrain et profond dont il est encore difficile de mesurer l’ampleur. Depuis que leur président, Vladimir Poutine, a décidé d’envahir l’Ukraine, de nombreux Russes, pour certains parfaitement apolitiques, font part de leur choc ou de leur opposition.
Beaucoup ont compris, dès le déclenchement de la guerre, jeudi 24 février, ce que cette décision contenait d’irrémédiable. Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du journal Novaïa Gazeta et Prix Nobel de la paix en 2021, a résumé ce sentiment d’une formule vertigineuse : « Le futur est mort », a-t-il lancé à une journaliste de la chaîne de télévision indépendante Dojd étouffée par l’émotion.
Depuis, les signes de profonds déchirements au sein de la population se multiplient, entre ceux qui soutiennent l’opération de « dénazification », comme l’appelle Moscou, ceux qui ignorent tout ou presque de ce qui se passe (Dojd, diffusée uniquement sur Internet, est la seule chaîne qui montre des images du conflit et qui recueille des témoignages à Kiev ou à Kharkiv) et ceux qui disent non.

Les manifestations sont éparses et désorganisées, tant lancer un appel en ce sens est risqué, et elles sont particulièrement guettées par le pouvoir. Depuis quatre jours que l’offensive contre l’Ukraine a débuté, près de 5 700 personnes ont été arrêtées dans des rassemblements à travers la Russie ; ces derniers sont plus nombreux mais moins fournis que ceux qui avaient accompagné le déclenchement de la guerre dans le Donbass, en 2014.
Stratégie de contournement
La dureté est de mise : à Rostov-sur-le-Don, ville russe proche de la frontière avec le Donbass et de la mer d’Azov, une jeune femme a été condamnée à huit jours de prison pour « désobéissance à la police » après s’être plantée, seule, dans la rue, avec une pancarte blanche – un slogan inexistant pour une guerre invisible.
Beaucoup plus nombreux sont ceux qui font comprendre leur opinion d’un simple message sur les réseaux sociaux : fond d’écran noir, drapeau ukrainien, hashtags « Non à la guerre » ou « J’ai honte ». Ceux qui leur répondent « Je n’ai pas honte » et affichent fièrement le drapeau tricolore de la Russie sont au moins aussi nombreux. Des graffitis « Non à la guerre » ont aussi été remarqués dans plusieurs villes russes. Effacés aussi vite que l’étaient, à l’hiver 2021, ceux soutenant l’opposant Alexeï Navalny, ils sont plus nombreux aujourd’hui.
Les fleurs également sont devenues un moyen d’expression, une stratégie de contournement contre laquelle la police ne peut – encore – rien. Des centaines de bouquets ont été déposées ces derniers jours devant le bâtiment de l’ambassade d’Ukraine à Moscou. Dimanche 27 février, c’est le mémorial improvisé à l’opposant assassiné Boris Nemtsov, au pied du Kremlin, que l’on a vu fleurir. Sept ans plus tôt, le 27 février 2015, l’ancien vice-premier ministre avait été abattu, déjà, sur fond de guerre en Ukraine, alors qu’il documentait l’implication de l’armée russe, tenue secrète.

Ceux qui sont venus lui rendre hommage pensent à la guerre, comme Lioudmila V., 31 ans, arborant un masque griffonné « NIET ». « A l’époque, ce meurtre [de Nemtsov] était un message explicite de terreur, dit la jeune femme, en déposant deux œillets. Et moi aussi, j’ai peur, aujourd’hui, mais je considère que c’est un devoir de dire que je suis contre cette guerre. » Malgré le durcissement politique à venir et l’isolement du pays, qu’elle juge « certains », elle n’imagine pas, comme nombre de ses amis, quitter la Russie.
Multiplication des textes, tribunes, pétitions
« La répression intérieure et l’agression extérieure sont les deux faces d’une même médaille », explique l’opposant Vladimir Kara-Murza, survivant de deux empoisonnements. Lui se montre optimiste, malgré la relative passivité de ses concitoyens : « Des milliers de gens sortent, malgré la menace de la prison ; c’est déjà beaucoup. Et puis, on sait comment, souvent, se terminent les “bonnes petites guerres victorieuses”. » Défilé discontinu en début de journée, le flot des citoyens forme peu à peu une foule compacte qui s’entasse tout le long du pont où a été tué Boris Nemtsov.
Le frémissement passe aussi par la multiplication des textes, tribunes et pétitions. La plus importante, lancée par l’opposant Lev Ponomarev, rassemble plus d’un million de signatures. Des lettres ouvertes, émanant de tous les corps des métiers – juristes, médecins, artistes, scientifiques… – circulent aussi, cantonnées la plupart du temps aux réseaux sociaux.
Les textes sont plus ou moins virulents, plus ou moins prudents aussi – beaucoup ne citent pas même le nom du président. Une grande part, aussi, au-delà des appels à ne pas permettre la mort de soldats et de civils, traduisent un profond désespoir. Comme celui de Leonid Gozman, l’un des vétérans de l’opposition libérale, qui accompagne une photo où il pose dans la rue avec une petite pancarte « Non à la guerre » : « Je ne sais plus si ce genre de manifestation a un sens. Pourquoi prendre des risques ? Je comprends que notre chef est parti très loin dans les étoiles et que ni les sanctions ni encore moins nos protestations ne l’arrêteront. Mais c’est trop répugnant de rester assis sans rien faire. Nous pourrons au moins dire à nos enfants, à nos petits-enfants, et surtout à nous-mêmes, que nous ne sommes pas restés silencieux. »
Des sportifs et des vedettes du show-business ont également dit leur opposition à la guerre. Parmi eux, le comique Ivan Ourgant, qui a vu son spectacle déprogrammé le soir même. Au plus fort des protestations en faveur d’Alexeï Navalny, des dizaines de personnes, dont la carrière dépend de la télévision, du cinéma ou des théâtres publics, avaient ainsi disparu des écrans et de la scène.
Désarroi des hommes d’affaires
Dans le monde politique, le mouvement est limité. Près de 300 élus locaux – sur des dizaines de milliers – ont signé un texte contre la guerre. Le député communiste de la Douma – la Chambre basse du Parlement russe – Mikhaïl Matveev a demandé l’arrêt du conflit, après avoir voté comme l’ensemble de ses pairs, quelques jours plus tôt, la reconnaissance des républiques séparatistes du Donbass. « Le but était d’amener la paix, pas la guerre », a-t-il justifié.

Un diplomate a également fait « défection ». « Je m’excuse au nom de tous les Russes pour le fait que nous n’ayons pas pu empêcher ce conflit », a dit Oleg Anisimov, chef de la délégation russe à la conférence des Nations unies sur le climat.
Particulièrement guettée, la réaction des grands oligarques laisse percevoir un frémissement lui aussi très limité, alors même que, dans ce milieu, le choc initial est important après les sanctions prises par les Occidentaux. Le milliardaire d’origine ukrainienne Mikhaïl Fridman s’est prudemment distancié en écrivant à ses employés que la guerre « ne peut jamais être la réponse ». Le magnat de l’aluminium Oleg Deripaska a publié un bref – et vague – message sur les réseaux sociaux pour appeler à des « négociations ».
Benoît Vitkine (Moscou, correspondant)