Chères Glorieuses, Chers Glorieux,
Merci pour votre lecture fidèle de la newsletter. N’hésitez pas à nous envoyer un mail pour vous proposer des suggestions de contenu, des améliorations, etc… On n’est pas mille donc on ne répond malheureusement pas toujours mais MERCI pour vos retours. Ils sont géniaux. Et on carbure à ça.
Pour info, on recrute deux personnes dans l’équipe des Glorieuses. Si vous êtes cette personne, postulez ! Si vous vous dites que vous ne cochez pas toutes les cases, postulez quand même ! Si cela ne vous intéresse pas mais que vous connaissez LA personne qui adorerait ce poste, transmettez-lui 🙂 Merci !
En toile de fond du défilé Dior qui se déroulait avant-hier au musée Rodin à Paris, on pouvait voir une tapisserie révolutionnaire. Il y était inscrit « Et si les femmes dirigeaient le monde ? ». Si elle ne venait pas orner un défilé de mode où les mannequins ne franchissaient jamais la taille 36 alors qu’elles dépassaient systématiquement le mètre soixante-quinze, je me serais aisément cru à un défilé contre la « réforme » des retraites. Ou presque.
Je dois à ce stade préciser une chose. Je suis partisane du « tout-féministe ». Je suis convaincue que plus les messages féministes sont visibles dans l’espace public, plus nous réussirons à normaliser cette pensée radicale qui consiste à affirmer qu’une femme devrait avoir les mêmes droits qu’un homme. Certes, je préférerais que le slogan soit gravé sur les frontons de nos institutions qu’imprimé sur un T-shirt que peu de femmes peuvent s’offrir. Je préférerais que le plaisir féminin soit enseigné à l’école plutôt que sur une plate-forme qui ne paie pas d’impôts en France. Mais je peux m’accommoder de cette transition.
Dans une structure gonflable – qu’on espère recyclable – en forme de déesse inspirée par une sculpture de l’Américaine Judy Chicago, la directrice artistique de la marque Maria Grazia Chiuri tente de répondre à sa question centrale : « Et si les femmes dirigeaient le monde ? » par d’autres questions. « Les hommes et les femmes seraient-ils et elles égaux ? » « La Terre serait-elle protégée ? » « Les immeubles ressembleraient-ils à des utérus ? ».
« Je pense que si les femmes dirigeaient le monde, la signification du mot pouvoir serait très différente. » Maria Grazia Chiuri répond à sa propre question à la demande de la journaliste du Guardian. « Le sens de la féminité – et cela existe aussi bien chez les hommes que chez les femmes – est de prendre soin des autres, pas seulement de vous-même. Je pense, mais je ne sais pas. Je suis créatrice de mode ! » La designeuse n’a pas la réponse. Elle le dit elle-même : elle est créatrice de mode. Pas une femme politique. Pas une sociologue. Son rôle est de designer des vêtements et d’utiliser la plate-forme qu’elle a à sa disposition pour faire passer les messages qu’elle pense.
Mais est-ce suffisant quand les vêtements exposés semblent être des miroirs des valeurs féminines dans un monde patriarcal ? Des silhouettes longilignes. Des tailles dont on accentue la petitesse. Jess Cartner-Morley, journaliste au Guardian, ne comprend pas le rapport entre les vêtements et les messages exposés en arrière-plan : « la conformité de presque tous les looks sur le podium à une forme de corps traditionnellement idéale – haute et très mince, avec une taille accentuée – semblait en contradiction avec les valeurs épousées de l’événement ».
Et si la réponse était de se poser les bonnes questions ? Chiuri a un pouvoir, mais restreint. Elle doit continuer à satisfaire les volontés entrepreneuriales de son président, Bernard Arnault, et de son autre chef, Sydney Toledano. Et cela passe par la création de silhouettes conformes aux idéaux de marché que les chefs se font.
Mais elle en a du pouvoir. En posant ces questions, en refusant d’y répondre, son pouvoir est de semer, comme Judy Chicago avant elle, le doute. Lorsque Chicago a exposé The Dinner Party en 1979 elle voulait aider les femmes à voir au-delà du personnel. The Dinner Party est une table représentée en taille réelle qui rappelle La Cène. Virginia Woolf y côtoie Christine de Pisan, Sappho, Élisabeth Ire, Isabella d’Este… Trente-neuf femmes représentées sous forme de vulve de porcelaine peinte et sculptée différemment pour chaque convive. « Je voulais jeter le doute sur l’histoire représentée comme une histoire exacte et complète ou universelle ; c’est une histoire très partielle. Je me suis dit que s’ils pouvaient écrire l’histoire entièrement d’un point de vue masculin, l’histoire pourrait être écrite entièrement d’un point de vue féminin ». L’œuvre est toujours d’actualité. « L’effacement [des femmes de l’Histoire] est toujours en cours et nous sommes loin d’avoir des règles du jeu équitables, mais je vois tout un groupe de militantes en plein essor. » Et c’est à ce groupe que Chiuri rend hommage avec cette installation.


