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Jonathan Littell : « Mes chers amis russes, c’est l’heure de votre Maïdan » ( la place de la liberté à Kiev).

Evoquant la révolution à Kiev en 2014, l’écrivain s’adresse, dans une lettre ouverte, à ses « amis d’âme et d’esprit » restés silencieux face aux agressions commises par leur pays en Tchétchénie, en Crimée et en Ukraine. Il les appelle à reprendre leur liberté, en faisant tomber le régime.

Mes chers amis russes : certains de vieux amis, d’autres plus récents, d’autres encore que je ne connais que de loin, amis d’âme et d’esprit. Pour vous aussi, les temps sont durs. Comme celles de tous les Ukrainiens, vos vies, jamais simples, sont bouleversées. Beaucoup d’entre vous fuient la Russie. Et beaucoup d’entre vous me font part de vos sentiments de culpabilité et de honte à propos de ce que votre pays est en train de faire, en votre nom, à l’Ukraine.

Les activistes parmi vous étaient depuis longtemps en sursis, et se préparent au coup final. Le 4 mars, j’ai écrit à Alexandre Tcherkassov, un très vieil ami de l’ONG Memorial. « Je te raconterai plus tard, m’a-t-il laconiquement répondu. Après la perquisition on erre au milieu des ruines. Ordinateurs éventrés. Coffres-forts forcés. » D’autres sont stupéfiés par l’effondrement soudain de leur monde fragile. Aucun de vous n’aime Poutine et son régime de voleurs et de fascistes ; la plupart d’entre vous les haïssent. Mais soyons honnêtes : à quelques rares exceptions près – les amis de Memorial, Novaïa Gazeta, Meduza, et une poignée d’autres –, combien d’entre vous ont levé le petit doigt pour résister à ce régime ? Se pourrait-il ainsi que vos sentiments de honte et de culpabilité ne soient pas entièrement abstraits ? Qu’ils soient dus aussi à votre longue indifférence à ce qui se passait autour de vous, à votre apathie, à votre complicité passive ?

Vous ne vouliez pas savoir

Ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu un temps, dans les années 1990, où vous avez eu la liberté et la démocratie, chaotiques, sanglantes même, mais bien réelles. Mais 1991 a fini comme 1917. Pourquoi, chaque fois que vous faites enfin votre révolution, vous prenez tellement peur du Temps des troubles que vous filez vous cacher sous les jupons d’un tsar, Staline ou Poutine ? C’est vrai, il y a eu des erreurs. Au lieu d’exposer les archives du KGB, comme les Allemands avec la Stasi, vous vous êtes laissé distraire par la statue de Dzerjinski et vous avez laissé le KGB faire le dos rond, puis se reconstruire et mettre la main sur la nation. Quand on vous a offert le choix entre le pillage du pays ou le retour des communistes, vous ne vous êtes pas battus pour imposer un troisième choix et vous avez accepté le pillage. En 1998, votre économie s’est effondrée : fini les manifestations de masse pour la justice sociale ou contre la guerre en Tchétchénie. La survie devint la principale préoccupation.

Puis on vous présenta Poutine. Jeune, audacieux, agressif, promettant la destruction des terroristes et le redressement de l’économie. Peu d’entre vous y ont cru, mais vous avez quand même voté pour lui, ou alors vous n’avez pas voté du tout. Et quand il se mit à raser la Tchétchénie, la plupart d’entre vous ont fermé les yeux. Je me rappelle très bien ces années-là. J’y travaillais, livrant de l’aide humanitaire aux innombrables victimes de son « opération antiterroriste », sillonnant les ruines de Grozny et de tant d’autres bourgades. Parfois, je montais à Moscou et je faisais la fête avec vous, mes amis. On buvait, on dansait, et puis j’essayais de vous raconter les horreurs de là-bas. Et vous me disiez : « Jonathan, on en a marre de ta Tchétchénie. » Je me rappelle précisément ces mots. Et j’enrageais : « Les gars, c’est pas ma Tchétchénie, c’est votre Tchétchénie. C’est votre putain de pays, pas le mien. Je ne suis qu’un imbécile d’étranger ici. C’est votre gouvernement qui bombarde une de vos villes, qui tue vos concitoyens. » Mais non, c’était trop compliqué, trop douloureux, vous ne vouliez pas savoir.

Assassinats d’opposants

Puis vint le grand boom économique russe du milieu des années 2000, alimenté par l’envolée des prix du pétrole et les bribes de l’argent volé qui ruisselaient jusqu’à la classe moyenne. Beaucoup d’entre vous ont gagné de l’argent, certains beaucoup, et même les plus pauvres ont eu droit à de nouveaux appartements et de meilleurs emplois. Quand un opposant se faisait assassiner – Anna Politkovskaïa, Alexandre Litvinenko, d’autres –, vous exprimiez votre horreur et votre choc, mais ça n’allait pas plus loin. Quand Poutine, après deux mandats, roqua avec son premier ministre, vous l’avez à peine remarqué. Quand la Russie, quelques mois après, envahit la Géorgie, la plupart d’entre vous l’ignorèrent, ou restèrent muets. Et dans les années qui suivirent, combien d’entre vous ai-je croisés sur les pistes de ski de Goudaouri ou flânant dans le vieux Tbilissi, tandis que votre armée occupait une partie du pays ? Non pas que nous, ici, en Occident, ayons fait grand-chose non plus. Quelques plaintes, quelques sanctions ; mais que sont de flagrantes violations du droit international en comparaison du pétrole, du gaz et du marché interne russe ?

A la fin de 2011, pourtant, vous, mes amis russes, vous êtes réveillés. Quand Poutine reprit de nouveau la place de Medvedev, beaucoup d’entre vous ont décidé que c’était le mauvais coup de trop, et vous êtes descendus dans la rue. Six mois durant vous avez empli les places, faisant vaciller le régime. Puis il contre-attaqua, faisant pleuvoir les arrestations et les longues peines. Et les autres rentrèrent à la maison. « Que pouvions-nous faire ? » J’ai si souvent entendu ça, et je l’entends encore aujourd’hui. « L’Etat est tellement puissant, et nous sommes tellement faibles. » Eh bien, voyez les Ukrainiens. Voyez ce qu’ils ont fait, deux ans après vous. Une fois qu’ils eurent occupé Maïdan, dans leur rage contre un président prorusse qui avait rompu sa promesse de se rapprocher de l’Europe, ils ne repartirent plus. Ils installèrent un village de tentes, organisé et prêt à se défendre. Quand la police vint les déloger, ils se battirent, barres de fer et cocktails Molotov à la main. A la fin, la police ouvrit le feu ; mais au lieu de fuir, les gars de Maïdan chargèrent. Beaucoup y sont morts, mais ils ont gagné. C’est Ianoukovitch qui prit la fuite, et les Ukrainiens récupérèrent leur démocratie, le droit de choisir leurs dirigeants et de les virer quand ils faisaient mal leur travail.

Maïdan n’a vraiment pas plu à Poutine. C’était un mauvais exemple. Alors, pendant que tout le monde était encore sonné, il s’empara de la Crimée. Quelques-uns parmi vous protestèrent, cela aussi, en vain. Et tant étaient enthousiastes ! « Magnifique ! La Crimée est à nous ! », chantaient 91 % de vos concitoyens, soudain ivres de gloire impériale. Je ne parle pas que des populations pauvres des profondeurs ravagées du pays, où la vodka et les pommes de terre tiennent lieu de politique, mais de certains d’entre vous, mes amis. Ecrivains. Editeurs. Intellectuels. Et pour le Donbass, pareil. « Novorossia », la Nouvelle Russie. Soudain, il y avait ce mythe, et certains qui jusqu’alors méprisaient Poutine et sa clique se mirent à l’adorer. Je ne sais pas pourquoi, on a vite arrêté de se parler. Quant aux autres, ceux qui sont restés mes amis, vous avez le plus souvent gardé le silence. « La politique, ça ne m’intéresse pas », disiez-vous. Et vous retourniez à la littérature, au cinéma, aux catalogues Ikea.

« Poutine a cherché à vous montrer ce qui arrive à un peuple qui ose non seulement réclamer sa liberté, mais tente de la reprendre. Si vous ne faites rien, tant sera perdu de toute façon »

La Syrie, vous avez à peine remarqué. De toute façon, c’étaient tous des terroristes, non ? Daech, ou je ne sais quoi. Même mon éditeur moscovite m’a critiqué dans une interview, disant que je n’avais rien compris à ce qui s’y passait. Au moins j’y étais allé, j’avais vu, dans les rues d’Homs, des enfants de l’âge des miens se faire abattre comme des lapins. Les seuls Russes à y être allés sont ceux de votre armée, qui, en 2015, se mirent à bombarder Alep et à s’entraîner pour leur prochaine grande guerre.

Beaucoup d’entre vous, j’en suis sûr, connaissent les mots célèbres du pasteur Martin Niemöller : « Quand ils sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit car je n’étais pas communiste. Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit car je n’étais pas syndicaliste. Quand ils sont venus chercher les juifs, je n’ai rien dit car je n’étais pas juif. Et quand ils sont venus me chercher, il n’y avait plus personne pour me défendre. »

Combien d’entre vous ont pris la défense des Tchétchènes, des Syriens, des Ukrainiens ? Il y en a, mais vous êtes bien trop nombreux à être restés silencieux. Certains, il est vrai, élèvent la voix aujourd’hui, la plupart depuis l’étranger, un petit nombre depuis la Russie, prenant le risque d’être envoyés rejoindre Alexeï Navalny au goulag. Quant aux autres, vous comprenez bien dans quel pays vous vivez. Et donc vous comprenez ceci : quand Poutine en aura fini avec les Ukrainiens – mais plus encore s’il se révèle incapable, comme cela semble probable, de les mater –, il viendra pour vous, mes amis. Pour ceux qui, courageusement, sont sortis protester. Pour les milliers d’entre vous qui ont signé des pétitions, ou qui ont exprimé leur désaccord sur les réseaux sociaux, ne serait-ce qu’en postant un carré noir sur Instagram. Les jours où on prenait dix ans de privation de liberté, voire vingt-cinq, pour une blague ne sont pas si lointains, et sont en train de revenir, dirait-on. Et qui alors vous défendra ? Qui restera-t-il pour le faire ?

Qui vous défendra ?

Les Ukrainiens, plus encore qu’en 2014, posent un exemple terrifiant pour le régime de Poutine : ils démontrent qu’il est possible de le combattre et que, si on est malin, motivé, et courageux, on peut même l’arrêter, quelle que soit son écrasante supériorité. Personne en Russie ne le sait, semble-t-il. Mais vous, mes amis, vous savez ce qui se passe. Vous lisez la presse étrangère sur Internet, vous avez tous des amis, voire de la famille en Ukraine. Et Poutine sait que vous savez. Alors prenez garde. Fini la belle vie en échange de votre silence. Vos élections sont une plaisanterie, vos lois, à part les textes répressifs, ne valent pas un clou, vos derniers médias libres n’existent plus, votre économie s’effondre plus vite que je ne peux écrire, vous n’avez même plus de carte de paiement pour acheter un billet d’avion, si tant est qu’il y ait encore des vols. Maintenant, Poutine ne veut pas que votre silence, il veut votre assentiment, votre complicité. Et si vous ne les lui donnez pas, vous pouvez soit partir, soit vous faire écraser. Je doute que vous ne voyiez de solution de rechange.

Et pourtant il y en a une : faire tomber ce régime. Dans la situation actuelle, tout devient possible. L’étincelle ne viendra pas de vous : avec la crise économique qui s’abat sur la Russie, ça commencera sans doute dans les provinces ; là-bas, quand les prix s’envoleront et que les salaires ne seront plus payés, tous ces gens qui ont voté Poutine parce qu’ils voulaient du pain et la paix descendront dans les rues. Poutine le sait, et il a bien plus peur d’eux que des classes moyennes de Moscou ou Saint-Pétersbourg – vous, mes chers amis. Mais si chaque ville manifeste de son côté, comme ça s’est déjà produit, il ne lui sera pas difficile de reprendre la main. Il faut que les choses soient coordonnées, organisées. Il faut que la foule se transforme en masse. Vous disposez de cet outil magique, Internet, outil que l’on peut faire marcher en presque toutes circonstances.

Soyez malins, soyez stratégiques

L’organisation de Navalny a été liquidée, mais d’autres peuvent être mises sur pied, plus informelles, plus décentralisées. Vous êtes nombreux, vous êtes des millions. La police moscovite peut gérer 100 000 personnes dans les rues ; mais à 300 000, elle serait submergée. Alors ils devront appeler l’armée, mais est-ce que cette armée se battrait pour Poutine ? Après ce qu’il lui a fait faire en Ukraine, après ce qu’il lui a fait ?

Il y aura de grands dangers, c’est sûr. Certains d’entre vous auront peur, c’est naturel, c’est normal. Moi aussi, à votre place, j’aurais peur. En Syrie, et aujourd’hui en Ukraine, Poutine a cherché à vous montrer, par l’exemple, ce qui arrive à un peuple qui ose défier son khoziaïn, son maître et propriétaire, qui ose non seulement réclamer sa liberté, mais tente même de la reprendre. Mais si vous ne faites rien, tant seront perdus de toute façon. Et vous le savez. Un de vos fils fera une blague sur un chat de jeux vidéo et se fera arrêter ; une de vos filles exprimera son indignation sur Internet et se fera arrêter ; un ami qui vous est cher commettra une erreur et mourra dans une cellule humide sous les coups de matraque. Ça se passe depuis des années, et ça continuera à une échelle toujours plus grande. Ainsi vous n’avez pas le choix : si vous ne faites rien, vous voyez comment ça finira. C’est l’heure de votre propre Maïdan. Soyez malins, soyez stratégiques, et faites en sorte qu’il advienne.

Traduit de l’anglais par Valentine Morizot.

Jonathan Littell, écrivain et cinéaste. Il est notamment l’auteur de Les Bienveillantes (Gallimard), prix Goncourt en 2006, et d’Une vieille histoire. Nouvelle version (Gallimard, 2018), ainsi que d’un documentaire, sorti en salle en 2017, sur les enfants-soldats d’Ouganda (Wrong Elements). Il a travaillé pour les ONG humanitaires MSF et Action contre la faim en Bosnie, Tchétchénie et Afghanistan. En 2008, il a écrit un reportage en Géorgie pour Le Monde 2, peu de temps après le bref conflit ayant opposé ce pays à la Russie.

 

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