« Le poutinisme, une cleptocratie de voyous se faisant passer pour une civilisation »
Pour Stephen Kotkin, historien de Princeton et biographe de Staline, la propagande de Poutine fonctionne car de nombreux Russes partagent l’idée que « leur pays a une mission spéciale ».

Il est l’un des plus grands spécialistes de la Russie, et plus généralement du monde eurasiatique. Professeur d’histoire et d’affaires internationales à Princeton, chercheur à la Hoover Institution à Stanford, Stephen Kotkin travaille actuellement sur le troisième volume de sa biographie de Joseph Staline, qui fait référence dans le monde anglo-saxon (étrangement, elle n’est toujours pas traduite en France). Dans un entretien exceptionnel l’universitaire américain analyse en longueur le conflit ukrainien et la stratégie de Vladimir Poutine, mêlant l’érudition académique à des renseignements précis sur le régime russe, alimentés par ses sources gouvernementales.
Contredisant l’idée répandue que l’expansion de l’Otan aurait provoqué la Russie, Stephen Kotkin explique que la propagande de Poutine fonctionne au sein d’une partie importante de la population : « De nombreux Russes partagent l’idée que leur pays a une mission spéciale dans le monde, et qu’il représente à lui tout seul une civilisation. » Mais l’historien estime aussi que les démocraties libérales ont bien plus d’atouts que les régimes autoritaires. « Dans un régime aussi corrompu que celui de Poutine, la corruption corrode tout. »
Peut-on comparer Vladimir Poutine à Joseph Staline ?
Stephen Kotkin : Staline appartient à un petit cercle des despotes meurtriers aux côtés d’Hitler et de Mao. Poutine est une figure bien plus mineure. Une résurrection de l’URSS est au-delà de sa portée. Il a voulu avoir une place dans le panthéon russe aux côtés de Staline, Alexandre Ier et Pierre le Grand. Pierre le Grand a défait Charles XII et la Suède, offrant à la Russie un accès à la mer Baltique et la plaçant comme arbitre des affaires européennes. Alexandre Ier a vaincu Napoléon et occupé Paris. Staline a vaincu Hitler et conquis Berlin. Poutine restera à jamais comme celui qui a envahi l’Ukraine dans une tentative ratée d’assujettissement, massacrant des civils, détruisant des villes historiques et des monuments vénérés par les Russes.
On se souviendra de lui comme étant celui qui voulait ramener l’Ukraine dans la sphère d’influence russe, mais qui a au contraire renforcé une nation ukrainienne tournée vers l’Occident. Il demeurera le dirigeant qui a voulu défaire l’Otan, mais qui, au final, a relancé cette alliance comme on ne l’avait plus vu depuis Staline. Poutine pourrait même entrer dans les livres d’Histoire comme étant le dirigeant qui, de façon involontaire, a jeté le doute sur pérennité de l’Etat russe. Bien sûr, il peut se refaire et arriver à tourner en victoire ce qui, au départ, a tout d’une erreur de calcul épique. Mais, même dans ce cas, sa réputation de maître tacticien a été ruinée, tandis que sa réputation de meurtrier, elle, n’en a été que confortée.
Selon vous, l’anti-occidentalisme, un gouvernement autoritaire ou l’usage de mensonges d’Etat représentent une vieille tradition dans l’histoire russe. Comment l’expliquez-vous ?
La Russie possède une culture extraordinaire, partie intégrante de la civilisation mondiale. Il est impossible d’imaginer notre monde sans ballet, opéra, film, littérature ou science russes. Mais en même temps, les structures de pouvoir en Russie ont causé de grandes souffrances, y compris pour le peuple russe. Les épisodes récurrents d’agressions russes, même s’il y a de grandes différences de la période tsariste jusqu’à aujourd’hui en passant par l’Union soviétique, s’expliquent selon moi par un piège géopolitique dans lequel les dirigeants russes n’ont cessé de tomber. Beaucoup de Russes considèrent leur pays comme représentant une puissance providentielle et civilisationnelle, avec une mission spéciale dans le monde. Mais les capacités russes ne correspondent nullement à ces grandes aspirations.
Les dirigeants ne cessent de faire appel à une hyperconcentration du pouvoir et à la coercition pour combler le fossé béant avec l’Occident. Mais le remède ne fait qu’aggraver la situation : au lieu d’arriver à l’Etat fort souhaité, cela débouche sur un régime dictatorial centré sur une seule personne. Après 1991, alors que le fossé s’était radicalement creusé avec l’Occident, la Russie a une nouvelle fois été victime de ce piège géopolitique. Elle ne cesse d’y revenir, parce qu’elle ne peut pas renoncer à cette aspiration à être la puissance dominante, alors qu’en réalité, le modèle occidental est bien plus performant en matière économique, technologique et même militaire. C’est un mélange de grandeur et de faiblesse.
A l’extrême droite comme à l’extrême gauche, on estime souvent que c’est l’expansion de l’Otan et les Américains qui ont provoqué la Russie…
Il y a deux courants de pensée radicalement opposés sur cette guerre en Ukraine. L’une estime que l’invasion décidée par Poutine n’est qu’une nouvelle manifestation d’un éternel impérialisme russe, et que la Russie est culturellement portée vers la conquête. L’autre courant pense au contraire que Poutine n’a fait que réagir face à l’impérialisme occidental (essentiellement américain), qui s’est manifesté à travers l’expansion de l’Otan, et que les Américains sont culturellement portés à vouloir dominer le monde. La Russie aurait donc été provoquée.
Mais aucun de ces deux points de vue ne me semble pertinent. Comme je l’expliquais, le problème provient plutôt d’un piège géopolitique. Cette invasion russe n’est pas le fruit d’un trait culturel, c’est un choix. Et ce n’est pas non plus une réaction à des décisions occidentales. L’expansion de l’Otan n’a pas poussé Poutine à emprisonner ou à assassiner des opposants politiques, à affaiblir le Parlement, à s’accaparer des biens à une échelle inimaginable, et à forcer les médias russes à devenir les porte-parole de la propagande d’Etat en répercutant d’innombrables mensonges.
Ce que nous voyons de la Russie dirigée par Poutine n’est pas sans précédent, tout comme l’invasion de pays voisins n’a rien de nouveau dans son histoire. La Russie n’a pas attendu la création de l’Otan pour connaître des régimes autocratiques, cleptocratiques et mensongers. Avant Poutine, bien d’autres dirigeants russes ont affirmé que les petits pays voisins ne sont pas réellement souverains, qu’ils ne sont que les jouets de puissances occidentales, et qu’en conséquence, il vaut mieux les envahir avant qu’ils ne servent de base avancée pour les ennemis de la Russie. En d’autres mots, il y a un modèle récurrent en Russie, malgré les différences entre les périodes tsariste, soviétique et post-soviétique : la répression en interne et l’agression à l’extérieur.
A vous écouter, cette expansion de l’Otan serait même une bonne nouvelle au regard des événements actuels…
Revenons en arrière. La charte des Nations unies de 1945 défend le principe que tous les Etats peuvent librement choisir l’orientation de leur politique étrangère et demander à intégrer une alliance militaire. L’acte final d’Helsinki en 1975 a confirmé ce principe, tout comme la Charte de Paris pour une nouvelle Europe en 1990.
L’Union soviétique a signé ces traités internationaux. La Russie a été reconnue comme son successeur légal, héritant du siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. En 1997, Bill Clinton et Boris Eltsine ont signé l’Acte fondateur sur les relations entre l’Otan et la Russie, fixant par écrit l’absence de restrictions à une expansion de l’Otan pour les anciens pays membres du Pacte de Varsovie ou pour les anciennes républiques soviétiques. Eltsine a tenté d’imposer un veto sur cette expansion, mais il a échoué, même s’il a affirmé le contraire lors d’une conférence de presse. La promesse de ne pas étendre l’Otan ne se trouve ainsi couchée par écrit dans aucun traité contraignant, bien au contraire.
Considérons maintenant l’affirmation selon laquelle les Etats-Unis et le Royaume-Uni auraient violé leurs obligations de protéger la souveraineté et l’indépendance politique de l’Ukraine, tel que ce serait consigné dans le Mémorandum de Budapest en 1994. Or, les engagements pris par ces deux pays n’étaient alors nullement des garanties de sécurité ! Les Etats-Unis et le Royaume-Uni se sont engagés à immédiatement à faire appel au Conseil de sécurité de l’ONU en cas de menace sur la sécurité de l’Ukraine (les promesses de la Chine et de la France étaient encore plus vagues à Budapest).
Plus important, ce document, que la Russie a signé, stipule que les différentes parties doivent éviter de menacer ou faire usage de la force contre la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Ukraine. C’est donc la Russie qui viole le plus ce Mémorandum de Budapest. Contrairement à ce qui a été répété par les médias, l’Ukraine n’a d’ailleurs jamais réellement abandonné l’arme nucléaire à ce moment-là. Il y avait certes des armes nucléaires sur le territoire ukrainien, mais le gouvernement et les militaires ukrainiens n’en avaient nullement l’usage. Elles étaient contrôlées par Moscou. A Budapest, l’Ukraine a donc cédé quelque chose qu’elle ne possédait pas réellement, en échange d’une promesse de sécurité qui n’en était pas réellement une.
De telles ruses étaient typiques de l’administration Clinton. Plus tard, en 2008, l’administration Bush, qui s’apprêtait à abandonner le pouvoir, a brusqué les membres de l’Otan en annonçant que l’Ukraine et la Géorgie allaient rejoindre l’Alliance, malgré l’opposition des autres Etats à cette adhésion. A la suite de cette déclaration publique, aucune action concrète n’a pu être prise. Pour toute puissance, sans parler d’une superpuissance, il est important de ne pas prendre trop d’engagements afin de ne pas être débordé par situation. Il est encore plus important de respecter chaque engagement pris. L’administration Bush n’a pas respecté cette règle. A ce moment-là, enhardi et téméraire, le président géorgien Saakachvili, encouragé par des responsables américains agissant en leur nom propre, a provoqué l’invasion russe, qui a conduit à la perte de deux régions, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. N’oublions pas que l’armée russe s’est arrêtée avant de conquérir la capitale Tbilissi, en dépit de l’absence d’obstacles.
Mais quelles que soient les bévues commises en 1994, en 2008 ou après, l’Ukraine n’a pas menacé la Russie. C’est la Russie qui a menacé l’Ukraine dès 2014 en annexant la Crimée. L’Otan, une alliance défensive avec des nations majoritairement pacifiques et dont beaucoup avaient des budgets militaires réduits avant cette invasion, n’a pas non plus menacé la sécurité de la Russie. Il est vrai que l’adhésion de la Pologne et des trois Etats baltes a renforcé l’Otan avant même que Poutine ne la galvanise avec son invasion de l’Ukraine. Mais l’Otan était et demeure toujours une alliance défensive ! L’attaque de Poutine ne fait que démontrer que l’expansion de l’Otan n’était pas une erreur, mais au contraire une décision sage, car, de fait, c’est la seule façon de garantir la sécurité des Etats qui ont une frontière avec la Russie.
La Russie semble avoir réduit ses ambitions de guerre, se concentrant sur l’est de l’Ukraine…
Méfiance. C’est le même régime qui a annoncé qu’il n’envahirait pas l’Ukraine, ou qu’il voulait dénazifier un Etat dont le président est juif, surpassant Orwell ou Kafka…
De l’extérieur, nous avons tous tenté de comprendre les objectifs de guerre de Poutine, et de voir s’il a révisé ces objectifs alors que la guerre ne s’est pas déroulée comme prévu (mais aucune guerre ne se déroule selon les plans initiaux). La bravoure des Ukrainiens, leur ingéniosité et leur détermination, tout comme les livraisons tardives mais vitales d’armements par l’Otan et les Etats-Unis, ont été des facteurs décisifs dans cette guerre. En fin de compte, c’est un échec russe, car les Ukrainiens se sont battus pour leur pays, leurs familles et leur liberté. Si les Ukrainiens n’avaient pas résisté avec une telle ténacité, nous parlerions aujourd’hui d’un succès russe, comme cela avait été le cas après la prise de la Crimée.
Poutine semble s’être engagé dans ce conflit avec des objectifs maximalistes : de nouvelles annexions des zones conquises, particulièrement pour sécuriser un lien terrestre entre les territoires contrôlés par les Russes à l’Est et la Crimée au Sud, accompagnées d’une neutralisation forcée et d’une démilitarisation de l’Ukraine destinée à devenir un Etat croupion. Pour l’instant, il n’y a aucune preuve concluante que Poutine ait abandonné ces objectifs. Certains de ses sbires, y compris le ministre russe de la Défense, ont pu faire croire que les objectifs avaient été réduits. Mais ces déclarations ont été, à juste titre, reçu avec scepticisme par l’Ukraine, Washington, l’Union européenne et l’Otan.
Poutine ne s’est-il pas totalement illusionné sur cette invasion ?
L’effort de guerre russe a été si étrange qu’il y a eu des interrogations non seulement sur la compétence, mais aussi sur la santé mentale du leader russe. Poutine a insisté pour qualifier cette guerre d’ « opération spéciale ». Les observateurs y vont les délires ou les faux-fuyants du Kremlin, mais il se trouve que Poutine avait ses raisons. Le plan initial reposait sur un assaut éclair, en prenant l’aéroport près de Kiev, en faisant atterrir des parachutistes, en s’emparant de la capitale et en capturant le gouvernement ukrainien, cela en quelques jours.
C’était étrangement similaire à l’Afghanistan en 1979, quand des forces spéciales soviétiques avaient pour mission de renverser le leader communiste Hafizullah Amin afin de le remplacer par Babrak Karmal. L’opération avait été un succès éclatant. Mais le ministre de la Défense, Dmitri Oustinov, et le chef du KGB, Iouri Andropov, avaient aussi fait appel à un contingent plus large pour assurer la sécurité. Cette présence soviétique visible a contribué à alimenter la révolte contre Karmal, la marionnette des Soviétiques. En Afghanistan, le putsch initial, un succès, s’est ainsi transformé en une contre-insurrection d’une décennie, qui a échoué. En Ukraine, les forces spéciales n’ont même pas réussi à entrer dans Kiev, et étaient donc très loin de pouvoir capturer ou tuer Zelensky.
Seul un tout petit cercle – peut-être uniquement le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, le chef d’état-major, le général Guerassimov, et le patron du FSB Alexandre Bortnikov – semble avoir été impliqué dans la conception de cette opération. Or, il est très difficile de planifier une opération si complexe en la camouflant aux yeux de ceux mêmes qui doivent l’exécuter. Choïgou a ainsi dispatché les soldats russes dans ce qui était censé être des exercices, ne les informant qu’au dernier moment qu’ils devaient franchir la frontière ukrainienne.
L’entière opération était basée sur des mensonges, ce qui n’est jamais bon d’un point de vue des préparations comme du moral des troupes. De nombreuses unités n’ont pas fait appel aux communications cryptées, vu qu’elles n’étaient pas censées être en guerre. L’insistance de Poutine à présenter les Ukrainiens comme étant citoyens d’une nation artificielle, et à assurer qu’ils accueilleraient les envahisseurs comme des libérateurs, semble aussi avoir eu une incidence sur les opérations. Durant les quarante-huit premières heures, les soldats russes avaient des consignes restrictives leur demandant de ne combattre que si c’était nécessaire.
Dans un régime aussi corrompu que celui de Poutine, la corruption corrode tout. Choïgou est un ancien chef de chantier qui n’a jamais servi dans l’armée. Evidemment, il n’a pas le profil de quelqu’un censé superviser une telle opération militaire. Mais sa loyauté envers Poutine est celle d’un chien envers son maître. Le président russe l’a choisi pour diriger son armée justement parce que Choïgou manque d’autorité s’il voulait utiliser cette armée afin de le renverser. Cela fonctionne très bien – sauf si vous décidez de lancer cette armée dans une guerre.
Choïgou a supervisé la très coûteuse modernisation militaire après 2008, et bien sûr, lui et ses subordonnés, ainsi que leurs propres subordonnés, ont prélevé de larges sommes d’argent. Les véhicules militaires sont ainsi partis en Ukraine avec des pneus civils à bon marché provenant de Chine. Parfois, quand ces pneus ont tenu sous le poids important, ce sont les soldats russes qui les ont crevés afin d’éviter les combats. Cela ne fait pas de doute que Poutine est aujourd’hui furieux contre les échecs et les mensonges de son ministère de la Défense. Mais lui-même les a poussés à ne jamais lui dire que ce qu’il souhaitait entendre.
Qu’est-ce que le poutinisme ?
Le poutinisme est une cleptocratie de voyous, qui se fait passer pour une fière civilisation alternative défiant l’Occident. Chez les poutiniens, le mysticisme sur la grandeur spéciale de la Russie et l’immense ressentiment face à un supposé désir de l’Occident de maintenir la Russie à terre cohabitent avec une parfaite incompétence et irresponsabilité. Ces défenseurs auto-proclamés de l’honneur et de l’Histoire russe sont des voleurs et des naufrageurs. L’Etat de siège qu’ils évoquent sans cesse n’est qu’auto-imposé. Poutine peut être sincère dans ses invocations de la transcendance religieuse de l’Etat russe, mais le mode opératoire de son régime, c’est de piller ce même Etat. Ce que les conscrits russes sur le champ de bataille ukrainien peuvent aujourd’hui comprendre…
Mais comment expliquer que les régimes autoritaires semblent souvent bien plus forts qu’ils ne le sont réellement, alors que nous tendons à sous-estimer nos démocraties ?
Les régimes autoritaires sont à la fois tout-puissants et fragiles. Ils ont de redoutables structures de sécurité, mais ils doivent les diviser et même les saboter, de peur que le chef d’un appareil de sécurité unifié soit trop puissant et puisse faire un putsch. Ces régimes effectuent une surveillance complète, accumulant des quantités d’informations stupéfiantes sur leur propre population, mais découragent les informations factuelles qui ne correspondent pas à la ligne de la propagande, et sont victimes de leurs propres mensonges. Ils falsifient les élections, s’il y en a, et éliminent tous les contre-pouvoirs, favorisant ainsi les erreurs en série, parce qu’ils ne peuvent pas admettre ou être forcés à admettre qu’ils sont faillibles. De tels régimes survivent parce qu’ils peuvent échouer dans presque tout, sauf dans leur capacité à supprimer brutalement toute alternative politique.
Les démocraties sont-elles dissonantes et chaotiques, lentes dans leurs prises de décision et souvent proches de la paralysie, mais elles disposent de puissants mécanismes correcteurs. Les élites dans les démocraties, en particulier les élites politiques, peuvent être myopes, irresponsables, et pire encore, mais quand elles commettent une erreur majeure, ou transgressent la loi, elles perdent souvent le pouvoir ou sont discréditées. Les institutions démocraties s’avèrent bien plus solides que leurs opposants voudraient nous le faire croire. Les sociétés démocratiques, en temps de crise, sont capables de se mobiliser bien plus que les sociétés dans les pays autoritaires, car les régimes démocratiques sont légitimes. Oui, il y a de nombreux dysfonctionnements. Mais ces dysfonctionnements font l’objet d’intenses débats. Si dénigrer les démocraties est aujourd’hui presque un métier, c’est au final une force pour elles.
Les régimes autoritaires sont effrayés par leur propre peuple, et font tout pour limiter ce que ce peuple peut entendre, voir, dire. Par-dessus tout, les régimes autoritaires n’ont pas de mécanismes de succession stables. A chaque fois qu’un autocrate a un rhume, ou simplement vieillit, cela tourne en une crise existentielle : le système entier peut s’effondrer du fait de la mortalité inévitable d’un seul dirigeant. Les gouvernants démocratiques, même ceux qui cherchent à abîmer les démocraties, se succèdent, et cela menace rarement tout le système. Les démocraties nécessitent certes un entretien constant, comme un jardin, avec des périodes de renouvellement. Rien n’est bien sûr garanti. Un leadership compétent et empathique, ainsi qu’une confiance et une solidarité au sein de la société, sont les clés de leur stabilité.
Poutine n’a eu de cesse de dépeindre l’Occident comme étant décadent, submergé par la « cancel culture » ou les études de genre. Est-ce aussi un conflit culturel ?
Chez nous, à gauche, les plus ardents militants woke, si égocentriques et bornés, ne réalisent pas à quel point leur extrémisme non seulement provoque des réactions dans leur propre société – le contrecoup politique est souvent plus fort que leurs revendications originelles -, mais apporte aussi de l’eau au moulin des dirigeants autoritaires à l’étranger, qui voient dans la défense des valeurs traditionnelles la formule gagnante pour mobiliser leur population contre un Occident présenté comme décadent.
A droite, les militants conservateurs voient en Poutine et d’autres autocrates de son acabit des défenseurs de la religion et de la famille, et des remparts contre la gauche. Même si dans la pratique, Poutine défend les valeurs traditionnelles de la même façon que Staline et d’autres marxistes au pouvoir défendaient la classe ouvrière…
Cela dit, la « cancel culture » au sein des démocraties est un vrai phénomène qui fait beaucoup de dégâts, et doit être combattu. Sur ce sujet, trop de personnes aux postes de responsabilité font preuve de lâcheté plutôt que de courage. Il faut rappeler que les mathématiques ne sont pas racistes, que le mérite n’est pas synonyme de suprématie blanche, et que la liberté, ce n’est pas l’esclavage…
Sommes-nous dans une nouvelle guerre froide contre la Russie et la Chine ?
Etes-vous certain que la guerre froide originelle se soit vraiment achevée ? L’effondrement du pouvoir russe en 1991 n’a jamais eu vocation à être définitif, tout comme le traité de Versailles de 1919 n’était pas éternel. L’Occident a eu bref répit dans cette compétition historique avec la Russie. Mais n’oublions pas que la péninsule coréenne reste divisée, que la Chine demeure communiste, et qu’elle continue à revendiquer l’Etat démocratique de Taïwan (un héritage de la Guerre froide, tout comme la séparation entre les deux Corées). Bien au-delà de l’Asie, les rivalités idéologiques et la résistance à la puissance comme aux idéaux professés par l’Occident persistent. Et, par-dessus tout, le risque d’un Armageddon nucléaire, sans doute le marqueur majeur de la Guerre froide, est toujours présent.
Bien sûr, des changements importants ont eu lieu depuis 1991, et ils ne sont pas simplement technologiques. La Chine était l’associé mineur dans cette fronde anti-occidentale ; désormais, c’est la Russie qui se retrouve dans cette position. Plus généralement, le coeur de la bataille entre les grandes puissances s’est déplacé vers l’Indo-Pacifique, un changement déjà perçu durant la Guerre froide, et qui s’est accéléré au début de ce siècle. Le terme « guerre froide » décrit merveilleusement une compétition entre puissances qui n’implique pas de guerre chaude. Vu le risque nucléaire, il est impératif de maintenir cette rivalité la plus froide possible…
Mais les démocraties libérales restent-elles selon vous la force dominante ?
La réponse est évidente si vous vivez à Moscou, Pékin ou n’importe où ailleurs qu’en Occident. La Chine moderne – qui a eu des succès stupéfiants – est le plus grand utilisateur de dollars dans le monde et dépend des Etats-Unis, du Japon et de l’Europe en ce qui concerne la technologie de pointe. L’Etat de droit et la démocratie restent les forces les plus puissantes jamais inventées.
Cela dit, les démocraties libérales ont du pain sur la planche. Ces pays doivent retrouver un certain consensus national. La tragédie de l’Ukraine pourrait d’ailleurs représenter une opportunité historique pour ce renouveau occidental. L’importance de ce tournant dépendra en large mesure du déroulement de cette guerre en Ukraine et de ses répercussions mondiales. La question est de savoir si l’héroïsme et le sacrifice de l’Ukraine permettront à l’Occident de redécouvrir sa puissance et son importance, ou si tout cela sera gâché.
Paradoxalement, ce que nous considérons en Occident comme une réponse forte apportée à Poutine a, à court terme, renforcé les détracteurs de l’Occident à l’échelle mondiale. Ceux-ci rappellent son interventionnisme hypocrite en Afghanistan, en Irak ou en Libye, et dénoncent son interprétation intéressée du droit international et des sanctions trop dures contre Poutine. Sur les dix Etats les plus peuplés dans le monde, seul un, les Etats-Unis, soutient pleinement ces sanctions sévères contre la Russie. Comme le disait le journaliste P.J. O’Rourke, « chaque ambassade américaine doit faire face à des manifestations anti-américaines géantes et à des files d’attente tout aussi géantes pour les demandes de visas »…
Comme être fort face au régime de Poutine sans tomber dans la russophobie ? Poutine a eu beau jeu d’accuser l’Occident de vouloir « canceller » la culture russe…
Je suis bien plus concerné par les morts et les destructions en Ukraine. Et Poutine a causé nettement plus de torts à la culture russe que l’Occident. Mais en même temps, je suis aussi inquiet en observant notre tendance à vouloir punir collectivement les Russes. Beaucoup de Russes ethniques en Ukraine se battent contre cette invasion, et perdent même leur vie dans les combats. Beaucoup de citoyens russes s’opposent à cette invasion, ou du moins ne la soutiennent pas, et un grand nombre d’entre eux veulent fuir le pays. Des artistes russes qui, pour la plupart, ont évité de s’engager en politique, sont la cible d’annulation dans nos pays occidentaux. Ces annulations sont une façon de faire savoir que nous sommes vertueux, mais souvent, elles sont non seulement absurdes, mais en plus perverses.
La décision de Visa et Mastercard de suspendre leurs cartes pour les Russes à l’étranger a, ironiquement, fait que ceux qui condamnent la guerre et fuient les répressions en Russie ne peuvent pas utiliser leur épargne ou continuer à faire des affaires, tandis que ceux restés en Russie n’ont aucun problème pour leurs payements.
Accueillir les réfugiés ukrainiens et fournir une aide humanitaire et militaire à l’Ukraine est une priorité. Mais il serait aussi bon de ne pas renforcer l’amalgame entre le règne personnel de Poutine et la Russie. Nous devrions soutenir ce que, au sein des émigrés après la prise des pouvoirs des bolcheviques, on appelait « l’Autre Russie ». Nous devrions ainsi accueillir les réfugiés et exilés russes, sans exiger d’eux qu’ils adoptent des positions pro-occidentales. En Russie, Poutine impose une idéologie anti-occidentale qui ne souffre pas de contestation. Mais nous ne devrions pas l’imiter dans un sens inverse. L’Occident est synonyme de pluralisme et de points de vue alternatifs. Nous acceptons que des étrangers puissent critiquer notre système.
Combien de temps Poutine peut-il rester au pouvoir ? Le tsar Paul Ier a été assassiné par des officiers, tandis que Khrouchtchev a, lui, été écarté. Est-ce qu’un putsch vous semble une hypothèse crédible ?
Dans la période moderne, seul Staline est resté plus longtemps au pouvoir que Poutine. Celui-ci reste une figure dominante en Russie. Poutine a trahi tous ceux qui l’ont soutenu contre vents et marées, en espérant un renouvellement du pays. « Prends soin de la Russie », avait déclaré Boris Eltsine quand il lui donna les clés du pouvoir. Mais les élites russes qui étaient derrière Poutine n’ont jamais négocié le fait qu’il transforme le pays en gigantesque Corée du Nord, qu’il les coupe des marchés internationaux, des vacances à l’étranger et des écoles internationales pour leurs enfants. Ils n’ont pas non plus signé pour que la Russie devienne la vassale de la Chine, en échange de la promesse de Xi Jinping d’un partenariat stratégique.
Les Russes ordinaires, en particulier ceux qui ont le moins la possibilité de faire des études, et encore moins de pouvoir profiter de la corruption massive, n’ont jamais pensé qu’il y aurait un retour des pénuries et des longues files d’attente dans les magasins. Mais, pour autant, remettent-ils en cause Poutine ? Il semble bien que la guerre, et surtout les sanctions drastiques prises par les pays occidentaux, ont plutôt ressoudé les élites et la majorité de la population autour de Poutine. Quand une partie du monde s’en prend à la Russie, les Russes serrent les rangs.
Entre 5 à 10 millions de Russes – il n’y a pas de consensus sur les chiffres – ont volontairement ou involontairement quitté le pays durant les années post-soviétiques, un exode qui n’a fait que s’accélérer sous le règne de Poutine. Cela représente une part importante de citoyens qui ne participent plus aux élections ou aux sondages d’opinion à l’intérieur de la Russie. La classe moyenne ne travaillant pas pour l’Etat, et qui souvent a été formée au cours de la décennie de forte croissance du PIB (sous les deux premiers mandats de Poutine) est anéantie par les sanctions économiques provoquées par l’invasion de l’Ukraine. Une majorité de personnes de cette classe moyenne serait prête à fuir si elles le pouvaient. Cela laissera en Russie une classe moyenne encore plus dépendante de l’Etat, autrement dit des employés de la bureaucratie d’Etat et des entreprises publiques, qui eux sont redevables à Poutine.
Le contrôle sur les médias, déjà fort, s’est encore durci. La censure n’implique pas juste la suppression d’informations, mais la promotion assidue de certaines informations choisies ou de façons de penser. Mais, pour qu’elle fonctionne, la propagande requiert aussi une certaine réceptivité dans l’audience ciblée. Or, de nombreux Russes partagent l’idée que leur pays a une mission spéciale dans le monde et qu’il représente à lui tout seul une civilisation. Ils pensent que l’Occident, et en particulier les Etats-Unis, veut dominer le monde et complotent à vouloir rabaisser, et même briser, la Russie, tout comme a été brisée l’Union soviétique.
Bien des Russes estiment qu’un homme fort est nécessaire pour faire face à l’Occident, et que Poutine est cet homme-là. Beaucoup croient que les Russes ethniques étaient menacés en Ukraine, et que Poutine a pris la bonne décision. Une grande majorité de Russes continuent à défendre l’annexion de force de la Crimée. Tous les Russes ne sont bien sûr pas de cet avis, et tout le monde ne défend pas la guerre. Mais nous devons être prudents avant d’assumer que si tous les Russes possédaient les mêmes informations sur cette guerre que les Français, une majorité d’entre eux condamneraient cette invasion et s’opposeraient à Poutine.
En plus de l’appareil répressif construit par Poutine et qu’il a récemment encore renforcé, sa propagande trouve un vrai écho en Russie. Ce récit nationaliste et le culte de sa personne renforcent l’appareil répressif, et réciproquement. L’indifférence est également un facteur important, comme dans toute société. En Russie, une grande partie des personnes préféreraient ainsi ne pas prêter trop attention aux affaires internationales. Ils n’ont aucune envie d’avoir à soutenir ou condamner cette guerre.
Nous devons aussi avoir conscience que la Russie a une agence de renseignement, le FSB, qui enveloppe Poutine dans un cocon de sécurité. Pour l’instant, il n’y a aucun indice d’une rupture dans la loyauté des personnes l’entourant – gardes du corps, mais aussi cuisiniers, femmes de ménage, chauffeurs… Tout le personnel ayant accès à ses bureaux et à ses résidences, même pour une courte période, est employé par le FSB, et il est scrupuleusement contrôlé. Ceux qui y ont accès alors qu’il est physiquement présent sont très peu nombreux. Poutine semble faire la plupart de ses réunions en visioconférence. Ses bureaux se ressemblent, et ses sbires ne peuvent pas dire s’il est au Kremlin, dans sa datcha de Moscou, à Sotchi ou ailleurs. Arrêter une personne dont on ne sait pas où elle se trouve est un défi de taille.
Les conspirateurs potentiels courent le risque d’être immédiatement dénoncés. Dans ce genre d’environnement paranoïaque, il est difficile d’avoir des relations de confiance et de fomenter un putsch. Les personnes dans le premier cercle de pouvoir n’ont aucune organisation institutionnelle indépendante de Poutine, dans laquelle ils pourraient se rencontrer pour parler librement. Même les espaces privés sont sous surveillance, avec des rapports faits au président.
Poutine pourrait être victime d’une fronde. Mais attention, des fuites sur une insatisfaction au sein du FSB pourraient être organisées par Poutine lui-même, afin de juger des réactions en interne et débusquer d’éventuels comploteurs ou sceptiques. Les arrestations de personnalités du FSB pourraient ainsi être des opérations destinées à désigner des boucs émissaires, détourner les responsabilités et intimider. Elles ne seraient pas forcément la preuve de machinations contre le président. De la même façon, les rumeurs sur le Kremlin, recueillies par des médias comme Bellingcat ou des journalistes d’investigation occidentaux bien informés, peuvent également être des ruses d’agences de renseignement étrangères cherchant à déstabiliser les services secrets russes.
Je pense que les défections ou la désobéissance pourraient avoir un effet plus important qu’un éventuel putsch. Le despotisme ne fonctionne que tant qu’il y a des personnes pour appliquer les ordres du despote. Des subalternes, tout au long de la chaîne de commandement, et ce jusqu’au champ de bataille, peuvent décider de ne pas transmettre ou ne pas appliquer les directives, soit parce qu’elles ont des proches ukrainiens, soit parce qu’elles ont vu le destin de leurs homologues serbes qui ont fini leur carrière à la Cour internationale de justice de La Haye. Dans ce cas, le despotisme peut se défaire, dans un processus similaire à une panique bancaire.
Comment voyez-vous la fin de cette guerre ? Que faudrait-il à Poutine pour sauver les apparences ?
J’aimerais le savoir. Des rumeurs dissent que Poutine voudrait en finir d’ici le 9 mai, en reliant la mise en scène d’une victoire en Ukraine au triomphe sur l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale. Mais des événements encore plus tragiques sont aussi possibles. La remarquable unité de l’alliance occidentale pourrait se briser pour bien des raisons. Pour l’instant, il n’y a aucun désir, dans l’Otan comme dans l’Union européenne, de lancer une guerre contre la Russie. Mais la capacité de Poutine à provoquer une confrontation militaire directe avec l’Otan ne peut être ignorée.
Si Poutine, d’une façon ou d’une autre, s’impose en Ukraine, ou qu’au contraire, la guerre s’enlise, Kim Jong-un pourrait aussi y voir une opportunité de renforcer son régime et de rester dans l’Histoire en faisant le pari d’une conquête de la Corée du Sud. Une importante déstabilisation en Ukraine et en Russie pourrait conduire Pékin à reprendre le bassin du fleuve Amour contrôlé par la Russie, ou des territoires lointains de la Russie orientale, dont les abondantes ressources naturelles et les terres agricoles pourraient renforcer la Chine dans sa volonté de devenir autosuffisante. Le Japon pourrait y voir une opportunité de s’emparer des îles Kouriles, sources de conflits avec la Russie, et peut-être même de l’île de Sakhaline, dont la partie sud fut sous domination japonaise.
Mais qui sait ? Un nouveau dirigeant russe, soutenu par une élite plus large, pourrait choisir d’investir dans le développement de la Russie et de sa population, et décider de vivre en paix plutôt que dans une opposition perpétuelle à l’Occident. C’est le choix qu’ont fait l’Allemagne et le Japon après la Seconde Guerre mondiale.
Thomas Mahler