« Une présidence avec Marine Le Pen serait une catastrophe économique, sociale et environnementale »
Six jeunes économistes signent une tribune qui explique que le programme de la candidate du RN à l’élection présidentielle profiterait d’abord aux plus riches en renforçant les inégalités.
Une victoire de Marine Le Pen le 24 avril est possible. Un grand nombre d’électeurs considèrent que le programme de Mme Le Pen n’est pas d’extrême droite, et même porteur d’avancées économiques et sociales. Qu’en est-il vraiment ?
Jeunes économistes issus de courants de pensée divers, les signataires de cette tribune ont voté pour des candidats variés au premier tour et, comme les Français dans leur ensemble, ne portent pas tous le même jugement sur le bilan économique du quinquennat qui s’achève.
Mais tous s’accordent sur les dangers majeurs qu’une victoire de Marine Le Pen représenterait, pour le pays en général et pour la justice sociale et la transition écologique en particulier. Sur le plan économique, la politique fiscale de Mme Le Pen aggraverait les inégalités. Entre les Français et les étrangers, d’abord, qui seraient systématiquement discriminés au nom de la « priorité nationale », nouveau nom de la « préférence nationale » chère à Jean-Marie Le Pen. Par exemple, les allocations familiales seraient réservées uniquement aux Français afin de promouvoir une politique de natalité dite « française ».
La politique du Rassemblement national accentuerait aussi les inégalités entre les Français eux-mêmes, au détriment des plus modestes. Car contrairement à ce qu’elle voudrait faire croire, le programme de Mme Le Pen n’est pas celui des classes populaires contre la bourgeoisie. La candidate du Rassemblement national propose la suppression de l’impôt sur le revenu – la pierre angulaire de la progressivité fiscale – pour tous les moins de 30 ans : une aubaine pour les plus riches, qui sortiraient grands gagnants de cette réforme, les jeunes des classes populaires ne payant déjà pas d’impôt sur le revenu.
Une fuite des capitaux et une hausse du coût de la dette
Elle propose également de supprimer l’impôt sur la fortune immobilière, à nouveau un cadeau aux plus aisés. Enfin, la candidate du Rassemblement national propose d’exonérer les successions immobilières jusqu’à 300 000 euros tous les dix ans, alors même que 50 % des Français hériteront de moins de 70 000 euros tout au long de leur vie ! Impossible de voir dans cette politique fiscale un progrès vers la justice économique.
Le programme de Mme Le Pen est un chèque sans provision. La philosophie d’ensemble est celle d’une baisse généralisée des impôts, de la TVA sur les carburants aux impôts de production, en passant par les cotisations patronales. Cette politique laisserait un trou béant de financement des budgets publics et sociaux, de l’ordre de 100 milliards d’euros par an. Avec le risque de fragiliser le modèle français de protection sociale, de provoquer une fuite des capitaux et une hausse du coût de la dette.
En 2018, l’arrivée au pouvoir en Italie d’un gouvernement eurosceptique auquel participait l’extrême droite de Matteo Salvini s’est traduite par un doublement des taux d’intérêt et une chute de la croissance par rapport à ses voisins européens. Sur le sujet central de la transition énergétique, Mme Le Pen s’engage à un moratoire sur le photovoltaïque et au démantèlement des parcs éoliens existants.
Le 24 avril, chaque vote comptera
Comme le nucléaire ne peut pas constituer une alternative à court terme du simple fait des délais de construction de nouvelles centrales, cet engagement implique d’accroître notre dépendance énergétique au gaz et au pétrole — un bond en arrière dans la lutte contre le changement climatique. C’est tout l’inverse qu’il faudrait faire : il y a urgence à réduire à néant la consommation d’énergie fossile en France et en Europe, à commencer bien sûr par celles en provenance de Russie.
Sur cet enjeu majeur pour l’avenir de la paix, le programme de Marine Le Pen fait craindre le pire. Au Parlement européen, les députés du Rassemblement national se sont absentés lors du vote des sanctions contre la Russie et ont voté contre l’aide financière à l’Ukraine. Son programme, consultable par tous en ligne, évoque même encore à ce jour une alliance renouvelée avec la Russie de Vladimir Poutine.
Si le projet de Mme Le Pen ne conduit pas à un « Frexit » de fait, il placera la France à la tête d’une coalition conservatrice et eurosceptique en Europe, auprès de la Hongrie et de la Pologne, où les droits fondamentaux sont remis en cause, notamment le droit à l’avortement. Le second tour de l’élection présidentielle est fait pour éliminer. Pour nous tous, il est indubitable qu’une présidence Le Pen serait une catastrophe économique, sociale et environnementale. C’est pourquoi, au-delà de nos différences, nous voterons pour Emmanuel Macron le 24 avril. Chaque vote comptera.
Cette tribune a été signée par six économistes universitaires, lauréats du Prix du meilleur jeune économiste décerné par Le Monde et le Cercle des économistes.
Hippolyte d’Albis, directeur de recherche au CNRS et professeur à l’École d’économie de Paris ; Pascaline Dupas, professeur à l’université de Stanford ; Xavier Jaravel, professeur à la London School of Economics ; Camille Landais, professeur à la London School of Economics ; Emmanuel Saez, professeur à l’université de Berkeley ; Gabriel Zucman, professeur à l’université de Berkeley