Inspirée de la célèbre formule de Jean-Paul Sartre, ”élections piège à con’’, la question trouve tout son sens au lendemain d’un scrutin Régionales marqué par un record inédit de non-participation.
Que dit-elle ? A quoi sert-elle ? A qui sert-elle ?!
Certes difficile à interpréter tant elle recouvre une diversité d’intentions (désintérêt, manque d’information, geste volontaire…), il n’en demeure pas moins que résumer l’abstentionniste à ce traditionnel pêcheur totalement désintéressé par la chose politique constituerait un véritable déni de réalité.
Désaveu, ras-le-bol, opposition à une classe politique corrompue, incapacité à choisir, volonté de changement, refus de participer pour ne pas cautionner…tels sont les arguments le plus souvent avancés par ceux qui pratiquent ce qu’il convient d’appeler une ‘’abstention civique’’. Malheureusement, si les arguments paraissent légitimes, résister en se taisant fait davantage penser à un enfant qui croit impressionner ses parents en retenant sa respiration plutôt qu’un citoyen responsable qui exprime un avis.
D’autant plus qu’en s’abstenant d’exprimer son opinion clairement, l’électeur offre une issue de secours inespérée au politicien qui pourra échapper à sa propre responsabilité. Car la plus grave erreur de l’abstention revient à attendre des hommes politiques qu’ils s’infligent à eux-mêmes les sanctions que nous serions en droit d’attendre face à l’évidente fragilité de leur victoire électorale. Pourquoi écouteraient-ils le message de la non-participation pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une remise en cause, alors qu’il leur est si facile de considérer l’abstentionniste comme un ”mauvais citoyen” qui n’a pas compris les enjeux du scrutin et n’est pas venu voter, s’exonérant ainsi des questions embarrassantes ?
En annonçant le chiffre de l’abstention le soir des résultats, commentateurs et politiciens font croire à l’abstentionniste que sa voix aura été entendue. Ils le flattent le temps d’une annonce en direct et en prime-time. Ils le bercent dans l’illusion que son silence aura été compris et aura nécessairement des conséquences. Il n’en est rien ! Si les médias et les responsables politiques commentent aussi abondamment l’abstention, c’est qu’ils savent pertinemment qu’elle ne représente aucun danger pour l’élection d’un candidat, quel qu’il soit. Car l’abstention n’est qu’un leurre, une impasse citoyenne ayant pour utilité politique de canaliser les votes protestataires en les rendant inoffensifs. Comble de l’ironie, il suffirait qu’un seul bulletin soit glissé dans l’urne pour qu’il représente à lui seul 100% des voix ! Telle est l’absurdité de notre système électoral.
L’abstention fait donc partie intégrante de cette mécanique bien rodée dans laquelle l’électeur absent joue, à son insu, son rôle plein et entier. Un silence complice et stérile qui ne produit rien et ne sert à rien d’autre que de permettre aux militants d’élire plus facilement le champion de leur choix. Car en ne participant pas au vote, les abstentionnistes participent malgré eux au maintient de ce système qu’ils espéraient pourtant dénoncer. Est-ce réellement le but recherché ?
Comme le rappelle Philippe Pascot dans son livre “Pilleurs d’Etat” “l’abstention est une aubaine pour les élus car moins il y a de monde, plus c’est facile d’être élu, voire réélu”. Dès lors, loin d’être un travers démocratique, l’abstention est une chance pour ceux qui sont élus avec une légitimité de plus en plus discutable. C’est certainement la principale leçon à retenir des Régionales. Malgré un record de 66% au premier comme au second tour, un niveau jamais atteint sous la Ve république, tous les sortants ont été réélus sans réelle difficulté. Elle est là, la cruelle réalité que les partisans d’une abstention militante doivent réaliser. L’abstention, même massive, même majoritaire, ne change rien.
La véritable question que pose cette abstention civique porte sur la possibilité de s’opposer démocratiquement et pacifiquement aux choix qui sont proposés aux électeurs. En effet, dans notre démocratie, le citoyen n’a d’autres choix que celui d’être d’accord, peu importe que ce soit par adhésion ou par défaut. Or, le code électoral a prévu un outil exprimant le refus de l’offre politique autrement que par l’excès ou l’abdication. Un outil en totale opposition avec la logique du ‘’voter pour le moins pire’’. Un outil qui n’autorise qu’une seule interprétation possible : « je suis un citoyen exigeant et ce que vous me proposez ne me convient pas ! »
Ne pas être d’accord est un avis à part entière. Il est le point de départ d’un dialogue constructif et la marque d’une forme d’exigence à l’endroit d’une classe politique coupée des réalités et n’agissant souvent que par intérêt partisan. Encore faut-il s’accorder sur un moyen d’expression compréhensible par tous et porteur de véritables sanctions. Dans un tel contexte de désaveu, une abstention même majoritaire apparait aux yeux du pouvoir politique comme un moindre mal, sans conséquence pour sa survie électorale. Ce n’est donc pas un hasard si, au-delà des commentaires attristés de circonstance, rien n’est réellement fait pour inciter les électeurs à retrouver le chemin des isoloirs.
Selon Raphaël Enthoven, les abstentionnistes sont des fainéants et des ingrats mais aussi des enfants gâtés qui trouvent toujours des excuses pour s’abstenir.
Bien que moindre qu’au premier tour des régionales de 2010, l’abstention était loin d’être négligeable dimanche 6 décembre. Près d’un électeur sur deux n’est pas allé voter, ce qui a inspiré quelques réflexions au philosophe Raphaël Enthoven dans sa chronique matinale, lundi. Plutôt que de voir dans ce refus d’aller aux urnes une preuve de la pauvreté de l’offre politique, celui-ci y voit l’indice d’une « inquiétante nullité du corps électoral ».
Pour le philosophe en effet, les abstentionnistes sont :
- « Des ingrats ». « Ils négligent les acquis que d’autres ont payé de leur vie » et « voudraient des droits sans devoir ».
- « Des fainéants et des malhonnêtes ». « Ils brandissent la nullité des politiques opportunément pour justifier leur flemme ». Dès lors, « suspendre son vote à la coïncidence improbable de ses désirs et des propositions que font les politiques » est une attitude « d’enfant gâté ».
- « Des irresponsables » « qui s’en remettent à des gens qu’ils n’ont pas élus pour gérer les transports, la culture ou les lycées ».
- « Des orgueilleux et des snobs ». « L’abstentionniste n’est pas un électeur tellement exigeant qu’en son âme et conscience, après un examen minutieux, aucune proposition ne le satisfait ». En revanche, « il a une tellement haute opinion de sa propre opinion qu’il aurait l’impression de la souiller en la mêlant à la tourbe des autres. »
« Qui veut s’abstenir trouvera toujours de bonnes raisons pour le faire », estime donc le philosophe, qui conclut en paraphrasant le « Élections, piège à cons » que Jean-Paul Sartre avait écrit en 1973 : « Abstention, piège à cons ».
Ce 24 avril 2022, ce sont sans doute les votants Mélenchon, Roussel et Jadot qui vont s’abstenir. En démocrates, humanistes et universalistes ils devraient voter Macron. Ici l’abstention fait mathématiquement monter l’Extrême Droite de Mme Le Pen. Elle les remercie d’avance !
Stéphane Guyot
“Abstention piège à cons”, édition MaxMilo.
