Dérèglement climatique : Vague de chaleur en Inde, « Les événements extrêmes sont plus intenses que ceux d’hier »
Une vague de chaleur exceptionnelle et précoce s’abat sur l’Inde et le Pakistan. Le phénomène, s’il n’est pas nouveau, coïncide avec des records de températures amenés à devenir plus fréquents avec le réchauffement climatique.
Une femme et des enfants se rafraichissent avec l’eau d’un robinet public lors d’une chaude journée d’été, le 28 avril 2022 à Allahabad, en Inde
Près de 46°C à Delhi, et un mercure qui frôle les 48 degrés au Pakistan. Une vague de chaleur record s’est abattue sur ces deux pays, provoquant des coupures d’électricité et des pénuries d’eau pour des millions d’habitants qui devraient subir cette fournaise. Cette vague de chaleur extrême devrait sévir encore pendant cinq jours dans le nord-ouest et le centre de l’Inde, jusqu’à la fin de la semaine prochaine dans l’est du pays ainsi qu’au Pakistan.
Ces températures exceptionnelles sont accentuées par le changement climatique. Elles témoignent d’un réchauffement global provoquant des phénomènes météorologiques extrêmes de plus en plus intenses, explique le météorologiste et prévisionniste à Météo France, Gaétan Heymes.
Une forte vague de chaleur s’abat sur l’Inde et le Pakistan. Qu’a-t-elle d’exceptionnelle ?
Gaétan Heymes : On constate effectivement depuis plusieurs jours une importante vague de chaleur qui se met en place et s’intensifie dans tout le Pakistan et une grande partie de l’Inde. Ces régions-là sont habituées aux très fortes chaleurs à cette époque de l’année, soit entre avril et juin mais ce qui est différent cette année c’est que la vague de chaleur a commencé de manière précoce. A la fin du mois de mars, certains secteurs du Pakistan avaient déjà observé des températures supérieures à 45 degrés Celsius. Depuis plusieurs jours, ces chaleurs s’intensifient avec jusqu’à 47 degrés au Pakistan mercredi et 46 en Inde.
Ces températures sont aussi exceptionnelles pour la saison, la moyenne est plutôt autour de 40 à 42 degrés à cette époque de l’année et cette chaleur se renforce encore dans les prochains jours. Le pic des températures devrait culminer a priori en début de semaine prochaine et selon les endroits, les valeurs pourraient approcher voire atteindre les 50 degrés sous abri, ce qui nous rapprocherait des records de température dans ces pays : au Pakistan, le record pour un mois d’avril est de 50,3 degrés en 2018, et en Inde le dernier record date de 1958 avec un pic à 48,5 degrés au Rajasthan.
La durée et l’étendue de cette vague font craindre de graves conséquences sanitaires…
Un épisode de chaleur ne va pas avoir de conséquences majeures en termes sanitaires, mais ce qui fait la sévérité d’une canicule, c’est sa durée, combinée à son intensité. C’est ce que l’on observe actuellement dans la région, avec des températures très élevées depuis plusieurs semaines et qui continuent d’augmenter. Cela fait craindre de graves conséquences pour les personnes fragiles, surtout dans ces populations où les niveaux de pauvreté et la densité des populations sont particulièrement élevés.
Comment peut-on expliquer cette vague de chaleur ?
Plusieurs très fortes chaleurs ont été observées dans le monde ces derniers temps. On constate de fortes anomalies anticycloniques qui se mettent en place en altitude, avec un blocage de l’air chaud dans les basses couches de l’atmosphère. Le phénomène observé en Inde et au Pakistan est relativement similaire à celui des vagues de chaleur en Europe. Mais pour qu’il y ait ces très fortes chaleurs, il faut que l’air soit sec et c’est le cas en général pendant quelques semaines avant la mousson dans cette région. Il y a une conjoncture entre le potentiel calorifique de la masse d’air qui augmente quand on approche de l’été, comme partout dans l’hémisphère nord, couplé cette fois à l’absence d’humidité, qui rend les températures moins facilement supportables.
Cette anomalie anticyclonique s’observe en ce moment sur une grande partie de l’Asie. De l’Inde et du Pakistan jusqu’au Kazakhstan, voire au sud de la Sibérie. Toute cette zone géographique observe des températures très élevées pour la saison.
Au mois de mars, le continent Antarctique a lui aussi connu des températures inédites, des records de chaleurs sont observés régulièrement… Ces vagues de chaleurs, toujours qualifiées d’exceptionnelles, ne sont-elles pas en train de devenir une nouvelle norme ?
Ce que l’on a observé en Antarctique au mois de mars était effectivement exceptionnel. En revanche, dans un contexte de climat de plus en plus chaud, lorsque ces situations se produisent, elles conduisent à des phénomènes de plus en plus intenses. Pour une même situation sur le papier; on observe des températures plus élevées aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans, parce que l’atmosphère s’est réchauffée entre-temps.
Le réchauffement climatique est déjà en place depuis le début de l’ère industrielle (on a réchauffé l’atmosphère de près d’1,1°C), en conséquence les événements extrêmes sont déjà plus intenses que ceux d’hier. Et c’est pour cela que l’on bat de plus en plus fréquemment des records de chaleur et a contrario des records de froid. Mais effectivement plus on va réchauffer l’atmosphère, plus ce qui est exceptionnel aujourd’hui, comme cet épisode de chaleur, deviendra moins exceptionnel dans quelques années, voire récurrent.
Sommes-nous en mesure d’anticiper ces vagues ?
Il est difficile d’anticiper l’amplitude de ces phénomènes météorologiques mais on peut donner une fréquence et une probabilité d’apparition. Par exemple, déterminer quelle sera la probabilité qu’un événement exceptionnel advienne, et cela dépend évidemment du futur du climat et des différents scénarios d’émissions de gaz à effet de serre. Ce qui a une chance sur 200 de se produire aujourd’hui aura peut-être une chance sur 50 seulement dans cinquante ans, voire une chance sur dix. Mais ce n’est pas parce qu’on observe un réchauffement de 1°C à l’échelle globale, que les événements extrêmes seront amplifiés de 1°C, il y a beaucoup de processus météorologiques qui ne sont pas linéaires.
Jusqu’où les températures vont monter lors des vagues les plus intenses ? C’est une inconnue de la réponse de l’atmosphère aux changements du climat, des phénomènes extrêmes sont par essence difficiles à prévoir et même à modéliser dans les modèles climatiques. Par exemple, le phénomène impressionnant l’an dernier du « dôme de chaleur » observé au Canada a surpris de nombreux prévisionnistes parce que nous ne pensions pas qu’il était possible d’atteindre d’ores et déjà des températures au-delà de 50 degrés Celsius à de telles latitudes sur le globe. Il y a des études d’attribution qui sont menées lors des phénomènes météorologiques aussi intenses, elles montrent que ces évènements sont virtuellement impossibles sans effets du réchauffement climatique.
Valentin Ehkirch
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