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« Nous assistons à la fin de la “pax americana”. La Russie, qui dispose du plus grand arsenal nucléaire au monde, défie l’Amérique de manière frontale »

Pour Fareed Zakaria, journaliste américain, l’invasion russe montre que « nous avons quitté l’ancien monde dans lequel l’économie a dominé le politique ».

 

Fareed Zakaria est l’une des principales figures de la chaîne d’information américaine CNN, où il anime une émission consacrée à l’international. D’origine indienne, il arrive aux Etats-Unis dans les années 1980 et fait sa thèse à Harvard sous la direction de Samuel Huntington. Il débute dans le journalisme à Foreign Affairs dans les années 1990. Il collabore par la suite à Foreign Policy, au Washington Post et à Newsweek.

En 1997, il publie un article dans Foreign Affairs sur les démocraties illibérales, concept qu’il développe par la suite dans L’Avenir de la liberté (Odile Jacob, 2003), livre dans lequel il met en garde contre certains risques inhérents à la démocratie. Auteur de Retour vers le futur (Saint-Simon, 2021), Fareed Zakaria reste l’une des voix les plus influentes en matière de géopolitique aux Etats-Unis.

Quel est l’impact de la guerre en Ukraine sur la géopolitique mondiale ?

Nous assistons à la fin de la « pax americana ». Depuis la chute de l’URSS en 1991, les Etats-Unis ont été les garants de l’ordre international, sans que l’on arrive à une pacification totale des relations internationales. Certes, il y a eu la Yougoslavie, l’Irak, la Syrie. Mais la dynamique allait néanmoins dans le sens d’une mondialisation des échanges commerciaux et de la diffusion du modèle démocratique. L’hégémonie américaine était militaire, politique, économique et idéologique.

Mais, peu à peu, le mouvement s’est essoufflé. Sur le plan géopolitique, l’Irak a érodé la légitimité des Etats-Unis à exercer un tel pouvoir. La crise économique de 2008 a aussi atteint leur prestige. Et voilà que, pour la première fois, une grande puissance, la Russie, le pays qui dispose du plus grand arsenal nucléaire au monde, défie l’Amérique de manière frontale.

Si l’ordre ancien est tombé, à quoi faut-il s’attendre pour le proche avenir ?

La réplique occidentale à l’agression voulue par le président russe Vladimir Poutine a été tout aussi frontale et a conduit à isoler l’économie russe, à un point où il sera difficile de retourner au statu quo ante. Nous avons quitté l’ancien monde dans lequel l’économie a, pendant trente ans, dominé le politique. Désormais, le politique est prioritaire.

Et la fin de la « pax americana » signifie l’entrée dans un monde multipolaire, où la concurrence entre un grand nombre de nations est constante. Ce qui signifie que le risque de commettre des erreurs est démultiplié, le danger qu’éclate un conflit augmente.

La redéfinition de l’équilibre international est un moment très dangereux, car les règles générales ne sont pas encore établies. A long terme, une forme de bipolarité se mettra sans doute en place entre les Etats-Unis et la Chine. Mais rien n’est encore joué.

Qu’est-ce que ce changement d’ère signifie pour l’Europe ?

L’Europe est l’endroit où la fin de la « pax americana » représente le défi le plus significatif en matière de sécurité. Le président Macron a tout à fait raison à ce sujet. L’Europe ne doit pas se contenter d’augmenter ses dépenses militaires, elle doit engager une réflexion stratégique à l’échelle continentale. La guerre contre l’Ukraine est le catalyseur attendu. L’Europe doit cesser de se penser comme une collection de pays sur le plan de la sécurité et faire front commun. Quel sens y a-t-il à se concentrer sur la protection des frontières nationales ? La menace russe se trouve à l’est du continent, et c’est là qu’il faut collectivement organiser la défense, y compris en envisageant d’assister militairement la Suède et la Finlande.

C’est à l’Est encore qu’il faut resserrer les rangs en se confrontant à la Hongrie qui se contente pour le moment d’avoir une attitude ambiguë à l’égard de la Russie. La Pologne, autre bastion populiste, agit de manière bien plus responsable. C’est dans cette région que l’Europe peut montrer que la démocratie libérale est toujours capable de se mobiliser et qu’elle n’est pas déclinante. Si cela se produit, ce sera une évolution d’une très grande importance des relations internationales.

Pendant trente ans, l’Europe est restée sur le banc de touche, alors que son PIB est légèrement moins élevé que celui des Etats-Unis. Un géant économique resté longtemps endormi pourrait être sur le point de s’éveiller.

Le président Joe Biden sort-il renforcé de la crise ?

Auparavant, lorsqu’une grave crise internationale se produisait, l’unité nationale prévalait et l’opinion faisait bloc derrière le président. De même, toute baisse du chômage était généralement portée à son crédit. Aujourd’hui, les Américains condamnent l’action de la Russie et le chômage est à 3,9 %, mais le président n’en profite pas, bien au contraire.

Plusieurs sondages placent Donald Trump devant Joe Biden en vue de la présidentielle de 2024. Les guerres culturelles occupent désormais une place déterminante. Tucker Carlson, le principal animateur et chroniqueur de la chaîne conservatrice Fox News, ne parle que de « cancel culture », du « phénomène woke », d’identité culturelle et très peu de la guerre. Dans ce nouvel environnement médiatique, Joe Biden n’est pas récompensé pour sa gestion plutôt efficace de la crise.

Vous dites que nous assistons à un changement d’ère sur le plan géopolitique. Mais, si l’on se concentre sur cette guerre plus spécifiquement, qu’est-ce qui explique que nous en soyons arrivés là ?

La guerre en Ukraine est en partie un retentissant échec de la diplomatie occidentale. Au moment de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe centrale, il était légitime d’intégrer la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Ne pas intégrer ces pays à l’OTAN aurait créé une forme d’instabilité dont la Russie aurait cherché à tirer profit. Cependant, nous aurions également dû installer un dialogue stratégique avec Moscou.

La question la plus difficile concernait l’Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie, des pays qui n’ont pas uniquement fait partie de l’URSS, mais aussi de l’Empire russe. Leur adhésion à l’OTAN n’était pas possible. Il fallait trouver un autre équilibre, en s’appuyant sur la déclaration de Budapest signée en 1994.

En 2008, George W. Bush a poussé l’OTAN à adopter la déclaration de Bucarest, l’Alliance atlantique s’engageait alors à intégrer en son sein la Géorgie et l’Ukraine, mais sans fixer d’échéance. C’est un véritable désastre, car on en dit suffisamment pour mettre en colère la Russie, mais trop peu pour protéger l’Ukraine et la Géorgie. Ces deux pays se sont retrouvés dans une sorte de no man’s land. Moscou a alors commencé sa politique de grignotage, d’abord en Géorgie, puis dans l’est de l’Ukraine et cherche maintenant à s’emparer de tout ce pays.

La Russie peut toujours compter sur le soutien de la Chine. Est-ce que cela tend à confirmer que nous faisons face, comme l’affirme Joe Biden, à un nouveau conflit opposant les démocraties aux régimes autoritaires ?

Il y a bien un face-à-face entre ces deux types de régime. C’est une réalité politique. Mais nous ne devrions pas baser notre politique étrangère sur la base de catégories morales qui incitent nos adversaires à s’allier. La Russie et la Chine sont tous les deux des pays où sévit un régime autoritaire, mais ce sont en vérité des pays très différents.

Le défi qui nous est adressé par Pékin et par Moscou n’est pas le même. La Russie est un pays en déclin qui essaie d’utiliser sa puissance pour montrer qu’elle compte toujours. Elle cherche donc autant que possible à déstabiliser le système international. Comme Etat gazier, elle bénéficie même du désordre planétaire, car les cours des hydrocarbures augmentent. En pleine chute, elle s’en remet donc au sabotage.

La Chine, à l’inverse, est une puissance émergente. Elle s’affirme donc, mais sans chercher à détruire le système international. Elle veut gagner en puissance au sein de ce système, car elle sait à quel point elle bénéficie de l’ordre en place à travers le commerce.

Que faut-il faire alors ?

Nous devons donc développer une fine politique étrangère, capable de répondre à certaines préoccupations de la Chine, de dissuader la Russie et d’exploiter les divergences entre ces deux pays. Bismarck avait une règle, toujours avoir de meilleures relations avec ses voisins qu’ils n’en ont entre eux. Face aux grandes puissances de ce monde, cette maxime me semble plus que jamais utile.

La visite de Kissinger en Chine reposait sur cette logique : empêcher le rapprochement entre les deux grands Etats communistes, l’URSS et son voisin chinois. Malheureusement, l’Amérique semble l’avoir oublié. Lorsque Joe Biden est arrivé au pouvoir, les Chinois étaient pressés de voir si la politique de Donald Trump à leur égard était un égarement passager, ou la nouvelle norme. Ils voulaient savoir si Biden allait maintenir les tarifs douaniers visant la Chine mis en place par son prédécesseur. Biden n’y a pas touché, résultat, la Chine croit maintenant que les Américains ont adopté une politique de containment à leur égard.

Ces derniers temps, j’ai posé une question à plusieurs acteurs de la politique étrangère américaine à Washington : quelles sont les aspirations chinoises que vous jugez légitimes ? Personne n’a pu me répondre. Mais on parle ici de la deuxième économie au monde, du deuxième plus grand contributeur au budget de l’ONU. Si nous n’avons pas de réponse à cette question, et continuons de tenir la ligne dure, nous allons encourager les Chinois à saper les bases du système international, ou du moins à appuyer les acteurs qui s’emploient à le mettre à bas. Je crois que c’est une erreur fondamentale.

Que faire face aux crimes commis contre les Ouïgours ? Qu’en est-il aussi de la sécurité de Taïwan ?

Pour ce qui est de Taïwan, j’espère que la Chine sera attentive à deux leçons que la Russie est en train d’apprendre en Ukraine. La première est qu’il ne faut jamais sous-estimer le nationalisme. Les Américains l’ont appris en Irak et en Afghanistan : la résistance est toujours plus grande que ce que l’on ne croyait. La seconde chose est que la communauté internationale est capable d’imposer de coûteuses sanctions, un signal qu’un pays aussi intégré à l’économie mondiale que la Chine a sans doute bien entendu. L’Ukraine lance un avertissement clair, pensez-y bien avant de lancer une invasion.

La question des Ouïgours est plus complexe, car ce que la Chine fait est horrible. Néanmoins, les Etats-Unis ont tort d’affirmer qu’un génocide est en cours, le mot perd de son sens à force d’être politisé. Il n’y a pas de politique d’extermination dans le Xinjiang. C’est plutôt un endoctrinement de masse, pour contraindre les Ouïgours à renoncer à l’islam et en faire des communistes dociles. C’est choquant et révoltant. De graves violations aux droits de l’homme sont commises. Mais cela ne relève pas d’un génocide. Utiliser un tel vocabulaire est contre-productif au moment où des crimes de masse sont perpétrés en Ukraine et qu’il faut trouver un compromis avec Pékin.

La Chine est un pays autoritaire où le pouvoir resserre son emprise. Cependant, personne ne croit que nous pourrions amener un changement de régime. Il faut donc trouver un modus vivendi. Et je crois que c’est possible, car il y a au sein de ce pays suffisamment de forces qui veulent rester connectées avec le reste du monde.

1 Commentaire

  1. l’occidental qui caresse l’abject sentiment d’être le centre du monde, de l’univers même, dans la vaine et illusoire tentative de perpétuer sa domination du monde qu’il pratiquait sous colonialisme brutale et invasif les 300 dernières années et qu’aujourd’hui il veut continuer sous les faux-semblant de l’égalitariste et de la démocratie mis à mal à chaque fois que l’usurocratie la junte aristocrato-bourgeoise faire remuer ses esclaves comme dernièrement les faire travailler jusqu’à 85 ans comme une économie de guerre… au service de quelque famille ultra rentière, qui se dispute se chamaille leur profit en diner mondain.
    pathétique. ah au fait les amerloques ne sont jamais aller sur la lune, leur obsession maladive à vouloir contrôler cette surface terrestre démontre clairement qu’ils n’ont jamais eu ni l’intention ni accomplit quoi que ce soit en 1969.
    la frontière elle est ici bas et pas là haut se dira toute nation prisonnière du plancher des vaches trop minable trop inepte pour trouver d’autre solution que de lorgner sur l’herbe plus verte du voisin.
    concernant la russie, on s’arrêter à sa sécurité national mise à mal vicieusement par les tentatives étazuniene et ouest unioniqué europédé, dans ce narratif si primitif de conquête territorial.
    le fait que les russe se cantonne au dombass et n’ont pas fait de déclaration de guerre à l’ukraine se maintiennent bien dans leur narratif d’opération militaire spécial démontre la légitimité de qui à raison contre ceux qui sont en tort, ces mêmes asticots grouillant, n’ont pas vraiment sourciller au mensonge étazuniens pour envahir l’irak en 2003 provoquant la mort de 10 millions d’homme de cette région du monde. comme quoi le narratif racialiste est toujours d’usage dans la pensé occidental en toile de fond, il y a des vies blanche ukrainienne plus importante que les vies basanée de persan

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