Jézabel Couppey-Soubeyran : « Ne demandons pas à la transition écologique d’être toujours rentable »
Le financement public a le défaut d’être lent à se déployer, le financement privé celui de privilégier la rentabilité et le court terme, analyse dans sa chronique l’économiste, qui appelle à se tourner vers des solutions innovantes.
Selon le rapport du GIEC d’avril 2022, les niveaux actuels d’investissement dans tous les secteurs et dans toutes les régions sont de trois à six fois inférieurs à ce qu’il faudrait entre 2020 et 2030 pour limiter le réchauffement à + 1,5 °C ou même + 2 °C. Va-t-on pouvoir mobiliser la finance privée et la finance publique autant que de besoin pour les augmenter au niveau nécessaire ? Le financement public a le défaut d’être lent à se déployer, le financement privé celui de privilégier la rentabilité et le court terme. Le problème est que les investissements à réaliser doivent être engagés au plus vite et que, en grande partie, ils ne seront pas assez rentables ou le deviendront à un horizon long. Se pencher sur la problématique de leur financement permet de comprendre pourquoi la transition écologique avance si peu et invite à se tourner vers des solutions innovantes.
Prenons le cas de la rénovation thermique des bâtiments. D’abord, ce sont des investissements indispensables. Ils constituent d’ailleurs un axe prioritaire du volet transition écologique du plan de relance européen. Le secteur du bâtiment compte à lui seul pour 40 % de la consommation d’énergie en Europe et pour 36 % des émissions de gaz à effet de serre (20 % en France). Les trois quarts du parc immobilier européen ont un faible niveau d’efficacité énergétique. Sans une décarbonation active de ce secteur et une amélioration drastique de sa performance énergétique, les objectifs que se sont fixés les pays de l’Union européenne (UE) de réduire de 55 % les émissions de gaz à effets de serre d’ici à 2030 et d’atteindre la neutralité climatique à l’horizon 2050 ne seront pas tenus. Une directive européenne, adoptée en 2010, modifiée une première fois en 2018 et revue actuellement, vise à améliorer la performance énergétique des bâtiments et à accélérer leur rénovation.
Investissements et dépenses
Ensuite, ce sont des investissements massifs. Dans sa stratégie « Renovation Wave », la Commission européenne estime à 275 milliards d’euros par an d’ici à 2030 le montant des investissements supplémentaires à réaliser dans la rénovation des bâtiments dans l’UE, soit un total de 3 500 milliards d’euros. C’est le plus grand déficit d’investissement dans le domaine du climat, tous secteurs confondus, selon le think tank européen E3G. Les plans nationaux de relance et de résilience, mobilisant les fonds du plan de relance européen, cherchent à le combler dans chaque pays de l’UE.
Enfin, leur profil de rentabilité est particulier, à mi-chemin entre les investissements rentables et ceux qui ne le sont pas. On peut en effet identifier trois profils de rentabilité parmi les investissements nécessaires à la transition écologique. Le premier est celui d’investissements normalement rentables, la transition faisant émerger des modèles économiques viables à court ou moyen terme. Les capitaux privés se dirigent sans mal vers ces investissements, parfois après des subventions dans la phase de démarrage pour permettre la maturation des technologies, comme dans le cas des tarifs d’achat pour les énergies renouvelables.
Le deuxième profil présente une rentabilité incertaine ou à long terme (trente à quarante ans). C’est celui des investissements dans la rénovation thermique ou dans la mobilité durable, comme le développement du fret ferroviaire. Leur financement suppose des investisseurs très patients, tels que des banques publiques de développement, ou très aidés par des subventions ou par des garanties publiques.
Le troisième profil est celui d’investissements, ou plus exactement de dépenses, sans rentabilité financière, souvent passées sous silence précisément parce que la vision des investissements dans la transition écologique se resserre autour de ceux qui sont rentables, alors que ces dépenses sont tout aussi indispensables. Cela concerne l’adaptation des infrastructures routières et ferroviaires pour transformer nos mobilités, la dépollution, la protection de la biodiversité (en laissant reposer des sols, en les désartificialisant, en replantant des arbres, etc.), la formation, les mesures de compensation et d’accompagnement pour une « transition juste », etc.
Limites planétaires et humaines
Dans le cas de la rénovation thermique, la rentabilité est là en théorie, mais étalée sur de très longues années et visiblement trop incertaine pour les investisseurs. Pour l’améliorer, des ONG membres de la campagne « Unlock » proposent que la Banque centrale européenne adapte son programme de refinancement ciblé, dit « targeted longer-term refinancing operations » (TLTRO), pour inciter les banques à proposer des prêts abordables de rénovation des logements. Dans le même ordre d’idée, Peter Sweatman, de Climate Strategy, propose un prêt européen zéro coupon, distribué par les banques, garanti par les Etats et qui permettrait aux ménages d’engager des rénovations profondes sans rien avoir à rembourser pendant trente ans.
Espérons que ces propositions suffiront pour accélérer la transformation dans ce domaine-clé. Dans d’autres, il faudra sans doute aller au-delà, jusqu’au financement monétaire sans recours à la dette, pour réussir la transition même lorsqu’elle n’est pas rentable. Si l’idée est controversée aux yeux de beaucoup d’économistes, la crise écologique exige des réponses innovantes.
En tout cas, ne demandons pas à la transition écologique d’être toujours rentable, sinon elle n’aura pas lieu. Ce n’est ni à l’aune de la rentabilité privée ni même à celle de l’activité et de l’emploi pouvant en résulter qu’il faut décider d’investir dans ce qui la fera avancer, mais par respect des limites planétaires, qui fixent aussi celles de l’humanité.
Jézabel Couppey-Soubeyran est maîtresse de conférences d’économie à l’université Paris-I et conseillère scientifique à l’Institut Veblen.