« L’époque oblige à actualiser la rupture avec le capitalisme »
Rompre avec le capitalisme, c’est refonder l’Etat social contre le marché. Mais, à l’aune des nouveaux enjeux démocratiques et écologiques, ce renouveau doit passer par les territoires, estime l’économiste Hervé Defalvard.
« Celui qui n’accepte pas la rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, ne peut être adhérent au Parti socialiste. » Cinquante ans après cette phrase du premier secrétaire du Parti socialiste, François Mitterrand, au Congrès d’Epinay de 1971, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale rouvre une séquence unitaire à gauche placée sous le signe de la rupture avec le capitalisme. Mais quel sens donner aujourd’hui à cette rupture ?
A lire le contenu du nouveau programme commun, ce sens est d’abord celui de la répétition. Rompre avec le capitalisme, c’est refonder l’Etat social(iste) contre le marché libéral. A trois niveaux. Celui, d’abord, du service public qui, au-delà de l’embauche de fonctionnaires aux rémunérations revalorisées à l’hôpital ou à l’école, s’élargit avec de nouvelles nationalisations reconstituant un pôle public aussi bien de l’énergie que bancaire. Celui, ensuite, de la Sécurité sociale, avec le retour à la retraite à 60 ans ou le revenu d’autonomie des jeunes, qui ne serait pas financé par des cotisations. Celui, enfin, des salaires et conditions de travail : si seul le salaire minimum relève de l’Etat, il y aura des soutiens à la négociation de branche car l’Etat social(iste) repose historiquement sur l’alliance avec les syndicats ouvriers sur la base de la hiérarchie des normes restaurée avec l’abrogation de la loi El Khomri.
Echec répété
Toutefois, si la rupture avec le capitalisme n’est assise que sur ce seul sens-là, alors nous pouvons dire qu’elle annonce un échec répété. Et que, plus grave, elle passe à côté des enjeux de l’époque, qui obligent à actualiser la rupture avec le capitalisme.
En effet, la rupture avec le capitalisme, qui suppose de réaliser une transition écologique, sociale et démocratique selon la méthode de « l’évolution révolutionnaire » chère à Jaurès, a aujourd’hui pour sujet moins l’Etat que les territoires. Car c’est au nom des territoires que les luttes et les alternatives se produisent désormais. Qu’il s’agisse de souveraineté alimentaire, d’autonomie énergétique, de mobilité douce et partagée, d’accès au logement ou à la santé, de sauvegarde de l’emploi, de reconnaissance des cultures urbaines, ce sont des collectifs qui, sur les territoires, portent le combat contre l’extractivisme du capital et son allié l’Etat néolibéral, pour lui substituer d’autres modes d’allocation des ressources et, plus largement, d’autres modes de vie, afin de garantir leur usage durable pour toutes et tous. Ces collectifs sont des communs de territoire qui agrègent citoyens, associations, coopératives, syndicats, collectivités territoriales et même entreprises classiques.
Avec la coopérative d’intérêt collectif Echanges paysans, dans les Hautes-Alpes, c’est la production agricole qui est transformée en commun pour devenir accessible en circuit court aux restaurations collectives de la région. Avec l’expérimentation « Territoire zéro chômeur de longue durée » à Thiers, dans le Puy-de-Dôme, c’est l’emploi qui est produit en commun par quatre entreprises à travers des coopérations entre collectivités, associations et entreprises afin d’être accessible en CDI aux personnes du territoire privées d’emploi. C’est l’énergie qui est produite en commun par le parc éolien citoyen de Béganne, en Bretagne, pour être consommée par 8 000 ménages. C’est, enfin, le Groupement de coopération social et médico-social de Lorris, dans le Loiret, qui, en réunissant des associations, des collectivités et le pharmacien du village, a permis, avec le soutien de l’agence régionale de santé, la construction d’une maison de santé, afin de lutter contre la désertification médicale. A chaque fois, des collectifs hétérogènes se sont « auto-organisés » pour, dans la longue durée, rendre accessible sur leur territoire une ressource nécessaire au bien-vivre.
Plus-value de vie
Contre la plus-value et son optimisation fiscale pour le capital, ces communs de territoire défendent la plus-value de vie pour leurs résidents humains et non humains, non dans un souci d’attractivité mais de bien-vivre partagé. A l’heure du numérique, loin d’être repliés sur eux-mêmes, ces territoires sont reliés de bien des manières car ils partagent une identité ouverte sur l’autre, translocale, qui transcende les frontières.
Certains territoires et leurs nouvelles forces sociales ont été au rendez-vous de l’Union populaire [de Jean-Luc Mélenchon] dans les urnes : les territoires des quartiers populaires, les territoires des centres des grandes villes, mais aussi les territoires néoruraux. Toutefois, la rupture avec le capitalisme impose de dire « tous les territoires, unissez-vous ! ». Car tous les territoires ont vocation à s’unir contre l’extraction de la valeur pour le capital, notamment ceux périphériques qui ont été abandonnés moins par les services publics d’ailleurs que par le capital, les laissant, après s’être servi, sans d’autre avenir que la précarité, la pauvreté et le chômage. Non pas sous un seul modèle uniforme, mais à travers une pluralité de configurations porteuses d’un universalisme (du bien-vivre) non aligné.
Si l’Etat social ne devient pas l’allié des territoires, s’il reste dans son opposition binaire au marché libéral sans introduire la nouvelle donne du commun, sa rupture avec le capitalisme restera dans le rétroviseur de l’histoire.
Hervé Defalvard est économiste et responsable de la chaire d’économie sociale et solidaire à l’université Gustave-Eiffel. Il dirige le master « Insertion et entrepreunariat social et solidaire » et plusieurs thèses sur les communs.