Six millions d’euros, qui dit mieux ? Les chasseurs sont les grands gagnants du mandat Wauquiez qui s’achève – les élections régionales devraient finalement se tenir les 20 et 27 juin prochains. En six ans, le président sortant d’Auvergne-Rhône-Alpes, qui n’a pas encore officialisé sa candidature, a fait voter deux enveloppes d’environ 3 millions d’euros chacune aux amateurs de la gâchette de son territoire. Pour quels résultats ? C’est ce qu’a cherché à déterminer Mediacités.

Remontons d’abord aux prémices du mandat. Pendant la campagne électorale des régionales de 2015, Laurent Wauquiez prend la plume pour s’adresser aux 136 000 chasseurs d’Auvergne et de Rhône-Alpes. Dans une lettre, alors révélée par le site Reporterre, il cajole l’électeur-chasseur, défenseur « des traditions et de la biodiversité ». « Si nous sommes élus, écrit-il, les choses seront claires, nous serons enfin attentifs à assurer un juste rééquilibrage des subventions qui ont trop profité ces dernières années à des écologistes dogmatiques. »

Les choses ont été claires : en septembre 2016, la collectivité présidée par Laurent Wauquiez signe avec la fédération régionale des chasseurs (FRC) une convention de partenariat et d’objectifs. Montant : 2 955 210 euros de subventions sur trois ans (2016-2018). Alors qu’en 2015, les associations cynégétiques avaient perçu 200 000 euros d’aides régionales (Auvergne et Rhône-Alpes confondues), elles en touchent 1,6 million d’euros en 2016. Un bond de plus de 800% !

« Bobos des villes » versus « acteurs du monde rural »

Dans le même temps – et en cohérence avec le courrier de Laurent Wauquiez -, les associations de protection de l’environnement voient leurs subsides chuter de manière vertigineuse ou carrément disparaître [relire sur Mediacités notre article de l’époque : Région Auvergne-Rhône-Alpes : sale temps pour les associations]. « Il y a deux façons de voir la ruralité, la préservation de la biodiversité, l’aménagement du territoire : soit on le voit du côté des bobos des villes, soit on discute avec les acteurs du monde rural qui connaissent le territoire parce qu’ils le pratiquent tous les jours et tous les week-ends lorsqu’ils chassent », défendait alors Philippe Meunier, vice-président chargé de la chasse et de la pêche, pratiquant lui-même.

Les opposants crient au « clientélisme ». En vain. La première convention sera suivie d’une seconde, pour la période 2019-2021, encore plus généreuse : 3,3 millions d’euros. Entretemps, comme l’avait raconté Mediacités, Laurent Wauquiez aura ouvert l’hôtel de région, en mars 2018, au congrès de la fédération nationale de la chasse. Tout un symbole.

Que disent les conventions signées avec la FRC ? La première est consultable en ligne. Et la seconde ? La région n’a pas répondu à nos sollicitations. La fédération régionale des chasseurs a quant à elle refusé de nous transmettre le document. Son directeur Marc Chautan et Alexis Pivard, chargé du suivi du partenariat, ont préféré nous communiquer son contenu à l’oral, par téléphone. Elle reprend, dans les grandes lignes, la quinzaine d’actions énumérées dans la première convention autour de trois thématiques : la préservation de la biodiversité, l’éducation à l’environnement et le partage de l’espace. Sans oublier, comme nous l’aborderons plus bas, un volet communication. Aux fédérations départementales, entre lesquelles la FRC répartit l’argent de la région, de mettre en musique cette convention.

Crottes de lepus timidus et colliers de sanglier à 2 600 euros

Et dans le détail ? Au rayon « préservation de la biodiversité », les chasseurs ardéchois et drômois ont prospecté pour essayer de comprendre comment niche la bécasse des bois, plus connue pour fréquenter les plaines humides du massif central que les plateaux secs de l’Ardèche. Leurs homologues savoyards et isérois ont recueilli les crottes du très rare lapin variable (lepus timidus) afin d’en estimer la population, avec des méthodes dignes de la police scientifique. Enfin, grâce à un de leurs pièges-photo offert par la région, les chasseurs de Haute-Savoie ont décroché un scoop en 2017 : la preuve de l’arrivée du chacal doré en France.

Si l’étude du vanneau huppé et du petit gravelot est tombée à l’eau, les chasseurs alpins (à ne pas confondre avec ceux de l’Armée de terre) mènent depuis six ans une étude des galliformes des montagnes : tétras lyre, perdrix bartavelle, lagopède et gélinotte. Objectif : comprendre l’impact de la chasse sur ces espèces en voie de disparition. Les fédérations ont ainsi nettoyé la montagne pour favoriser l’habitat du tétras lyre. Pas seulement pour la beauté majestueuse du petit coq de bruyère : espèce chassable, le mâle (uniquement lui) ne peut être « prélevé » qu’en cas de bon taux de reproduction, directement lié à la qualité de son environnement.

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Un tétras lyre. Photo : creative common

Les chasseurs se sont également essayés à la cartographie. Pour 136 000 euros, ils ont compilé des cartes et topographies de terrain (linéaires de haies, position des chemins et des bois, descriptions d’habitat) qu’ils ont envoyées à la préfecture de région… où elles dorment gentiment dans un tiroir. Ils ont surtout contribué à la plantation de beaucoup de haies : 21 kilomètres par an, en aidant financièrement les agriculteurs. Aux mêmes, ils ont acheté des semences, pour 70 euros l’hectare, afin qu’ils maintiennent l’hiver un couvert végétal favorable au petit gibier – plants de moutarde, refuge préféré des sangliers, exceptés. Soit 263 000 euros dépensés par an pour 8 670 hectares plantés au goût des faisans et autres lièvres.

Autre dépense en faveur de « la préservation de la biodiversité » : l’installation de panneaux réfléchissants sur les bords des routes pour éviter les collisions avec les animaux – « Pas parfait, mais le nombre d’accidents a un peu baissé », assure Marc Chautan. Douze sangliers du Pilat répondant aux doux noms de Ricochet, Francine ou Pumba, ont par ailleurs été équipés d’un collier GPS pour comprendre quand et comment ces cochons sauvages traversaient les routes et les voies ferrées. En dehors des clous peut-être ? Chacun de ces colliers a coûté au contribuable 2 500 euros hors taxe… cette fois-ci, ce n’est pas une plaisanterie ! Et la FRC a publié, en début d’année, un nouvel appel d’offres pour équiper de nouveaux sangliers et des chevreuils.

Interventions dans les écoles : « Nous n’y sommes pas allés avec des fusils ! »

Dans son entreprise de recensement, la fédération régionale a lancé l’application « VigiFaune », afin de comptabiliser les animaux écrasés sur la route et, si possible, les vivants. L’initiative n’est pas sans rappeler Vigie-Nature du Museum national d’histoire naturelle, développé en partenariat, entre autres, avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO). À la différence que ce programme d’observations naturaliste, plus ambitieux, repose sur un protocole précis de récolte des données auprès du grand public (pour les oiseaux, plantes ou insectes), validées ensuite par des scientifiques.

Voilà pour les dépenses « biodiversité ». À côté, les caisses de la région ont permis aux chasseurs de beaucoup promouvoir… la chasse. Dans les écoles notamment, via des « animations nature ». « Nous n’y sommes pas allés avec des fusils !, prévient d’emblée Marc Chautan. Notre volonté est de faire découvrir la biodiversité ordinaire et une nature façonnée par l’homme. » Pas de prosélytisme, comme le prétend explicitement une plaquette élaborée par la fédération du Rhône [voir ci-dessous]. Mais au programme, toutefois, des pistages d’animaux chassables ou une rencontre avec des chasseurs… Le tout gratuitement, grâce à l’argent du conseil régional, quand d’autres associations, comme la LPO, facturent leurs prestations assurées par des animateurs nature diplômés. « C’est du dumping ! », dénonce son directeur général Yves Verilhac.