Appelons-le Charles, comme Charles Maurras, qu’il admire tant. Il y a quelques années seulement, Charles était le principal animateur de l’antenne lilloise d’Égalité & Réconciliation (E&R), le mouvement du polémiste Alain Soral, antisioniste assumé (à défaut sans doute de pouvoir se déclarer ouvertement antisémite), plusieurs fois condamné pour incitation à la haine raciale. E&R Lille organisait des conférences avec des sommités du microcosme intellectuel de la droite ultra, comme le négationniste Hervé Ryssen ou l’abbé intégriste Olivier Rioult. C’était en 2020.

Depuis lors, l’antenne lilloise semble en sommeil. Bannie de Facebook, elle a encore une page sur VK, le Facebook russe, mais le calme règne. Quant à Charles, il a tourné la page pour se consacrer à son métier. Il est responsable d’une structure culturelle publique encadrant des jeunes, dans une commune de l’agglomération lilloise… Contacté par Mediacités, il fait preuve d’une immense modestie. Animateur de l’antenne lilloise d’E&R ? Pas du tout. Il a assisté à quelques conférences, il venait pour se cultiver… Et il aimerait que Mediacités en parle le moins possible.

 

Ce souci de discrétion se comprend. Car, ces dernières années, l’extrême droite lilloise a souvent été montrée du doigt, avec des condamnations à la clé. Diffusé en décembre 2018, le reportage de la chaîne qatarienne Al Jazeera au bar associatif identitaire La Citadelle a fait des remous dans plusieurs pays. Filmés en caméra cachée, trois clients étalaient complaisamment leur admiration pour le Reich et leurs haines des « bougnoules ». Ils ont été condamnés pour leurs propos fin 2020. Le bar est passé entre les gouttes, Martine Aubry n’a pas obtenu sa fermeture. Mais son patron, Aurélien Verhassel, évite les esclandres. Aperçu au meeting de campagne d’Éric Zemmour, à Villepinte en décembre 2021, il fait profil bas. Prudence oblige.

Le choc Hermant

La droite dure lilloise était déjà sous surveillance avant le reportage d’Al Jazeera. L’affaire Claude Hermant a constitué un tournant important. Ce militant d’extrême droite tenait une friterie rue Solférino. Il était par ailleurs indicateur pour la gendarmerie, qui le laissait opérer dans le trafic d’armes. Les gendarmes, hélas, n’avaient pas prévu que des armes slovaques introduites en France par Hermant finiraient dans les mains d’Amédy Coulibaly, le tueur de l’Hyper Cacher de la porte de Montreuil, en janvier 2015. Hermant a été condamné à sept ans de prison en 2017 (condamnation alourdie en appel à huit ans en 2019, mais il pourrait sortir cette année, compte tenu des remises de peine).

« Parfois, on se demande vraiment qui infiltre qui… »

L’affaire a laissé des traces. Manifestement, les gendarmes avaient laissé un peu trop de latitude à leur indicateur. Comme l’explique une source dans le renseignement, « les forces de l’ordre ont plus de facilité pour infiltrer les milieux d’extrême droite que les milieux islamistes, tout simplement parce que des policiers et des gendarmes ont de la tendresse pour l’extrême droite. Mais, parfois, on se demande vraiment qui infiltre qui… »

Peut-être pour faire amende honorable, la gendarmerie du Nord a beaucoup communiqué sur le démantèlement d’un « dangereux » gang de motards aux présumés penchants néonazis, les Chosen Few MC. Perquisitionnés en juin 2015 (six mois après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher), plusieurs membres des Chosen Few ont été mis en examen, jusqu’à ce que le dossier se dégonfle totalement. Comme Mediacités l’a raconté, aucune peine de prison ferme n’a été prononcée au procès qui s’est tenu en octobre 2021.

Club de motards, association de supporters, rassemblement viking

De là à dire que les gendarmes ont fantasmé, il y a un pas à ne pas franchir : la possibilité que des gangs de motards soient perméables à l’extrême droite dure n’est pas une hypothèse d’école. Selon nos informations, un des piliers nordistes des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), mouvement très radical dissous en 2014, avait rejoint le club de motards Gremium MC. Nommé Yann Brasme, alias Bubsy, ouvertement néonazi, il est décédé en juin 2021.

Son cas illustre la difficulté que pose le suivi de l’extrême droite nordiste. Administrativement harcelés, ses membres ont tendance à se disséminer dans des clubs de motards, de sports de combat ou de supporters. Côté sports de combat, Tomasz Szkatulski, alias « gamin », skinhead néonazi originaire de Lille, connu pour diverses agressions, s’est fait une petite notoriété dans le milieu du MMA puis comme organisateur de combats. Il ne vit plus dans le Nord.

Côté foot, les regards se tournent évidemment vers la Losc Army. Plusieurs des six suspects mis en examen début mars 2022 pour le passage à tabac d’un homme en marge du match Losc-Wolburg, le 14 septembre 2021, en font partie. La proximité avec la Losc Army de deux figures bien connues de l’extrême droite locale, Clément Lagache et Yohan Mutte, ex-JNR, est par ailleurs un secret de polichinelle. Mediacités a contacté la Losc Army pour savoir si le passé mouvementé de ces sympathisants ne lui posait pas de difficultés, sans obtenir de réponse.

Il y aurait pourtant matière à réflexion. Yohan Mutte a été condamné à de la prison avec sursis pour agression homophobe à Lille en 2013. Depuis, il fait moins parler de lui. Les années ont passé, les skinheads des JNR, dans l’ensemble, défrayent peu la chronique. Mais ont-ils changé sur le fond ? La nostalgie du Reich semble être une maladie tenace.

Renaud C. faisait lui aussi partie des JNR du Nord. Il tient désormais un salon de tatouage en Flandre. Sur sa page Facebook, il expose ses plus belles créations récentes, tel ce soldat de la Légion des volontaires français (LVF), division de la Wehrmacht qui luttait aux côtés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Il tatoue aussi beaucoup de runes viking : la croix gammée et les emblèmes SS étant difficiles à assumer au grand jour, l’extrême droite se rabat sur le décorum scandinavo-gothique.

Ils se marièrent et eurent beaucoup de petits nazis

À l’été 2020, par exemple, les membres d’Honneur et Nation 59 participaient à un « camp viking » à Divion, dans le Pas-de-Calais. Honneur et Nation est ce groupuscule crypto-nazi dont cinq membres ont été arrêtés en septembre 2021, soupçonnés de préparer un attentat contre des francs-maçons. À l’heure actuelle, la structure n’existe plus, mais ses piliers nordistes sont toujours là.

Parmi eux, Eddie B., de Denain. En août 2021, il s’est marié avec Élisabeth B., également très à droite, en tenue viking. Le couple avait organisé chez lui, à l’été 2020, un repas assez glaçant. Les convives déjeunaient en plein air, près d’un barbecue surmonté d’inscriptions sans équivoque : « juif au four », plus une croix gammée et l’insigne SS. Parmi les invités, parfaitement reconnaissable, un certain Cyril Lefebvre, qui figurait sur la liste du candidat RN Sébastien Chenu aux municipales de Denain, en 27e place, quelques semaines plus tôt.

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