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Guerre en Ukraine : « Des civils sont utilisés comme des otages » par Moscou

Dans un entretien, Iryna Verechtchouk, la vice-première ministre ukrainienne, détaille le sort des prisonniers détenus par la Russie, et celui de plus de 2 000 enfants emmenés hors d’Ukraine en toute illégalité.

Iryna Verechtchouk. Vice première ministre, et ministre de la réintégration des territoires temporairement occupés et des prisonniers.

La vice-première ministre ukrainienne, Iryna Verechtchouk, personnalité en vue de Serviteur du peuple, le parti présidentiel, et habituée des médias, se fait rare désormais. Plus grave, aussi, depuis qu’elle est chargée du dossier sensible des prisonniers de guerre. Pour la première fois, cette femme de 42 ans, dont cinq passés comme officière dans l’armée ukrainienne, évoque le sort des civils ukrainiens détenus en Russie et dans les territoires occupés, y compris des femmes et des enfants non accompagnés.

Quel est l’intérêt, pour Moscou, de détenir des civils ukrainiens dans cette guerre ?

Leur idée de départ était d’utiliser ces civils comme monnaie d’échange contre des prisonniers de guerre russes, en totale illégalité avec les conventions de Genève. J’insiste : il s’agit de personnes qui ne sont ni combattantes ni frappées d’une accusation, mais utilisées exactement comme des otages. C’est du business, en fait. Il s’agit de bénévoles, de journalistes, de militants, de maires de petites villes ou tout simplement de passants raflés dans la rue.

Ces arrestations ont surtout eu lieu dans les régions de Kiev, de Kharkiv, de Tchernihiv et dans le Donbass. Parmi ces détenus civils, nous avons recensé 230 femmes, en plus des 270 militaires femmes capturées. Au début, les Russes ne les mettaient pas sur les listes de prisonniers, ils ne voulaient pas que ça se sache. Nous avons appris leur existence par leurs familles et les premiers Ukrainiens échangés. Elles sont emprisonnées dans les mêmes conditions que les hommes, notamment en ce qui concerne la torture. Elles aussi se font raser la tête.

Les premières civiles échangées redoutaient de rentrer chez elles comme ça, surtout dans les territoires ruraux, où une femme rasée est difficilement acceptée. Une fois, je n’ai pas pu m’en empêcher : j’ai mis leurs photos sur mes réseaux sociaux. Je savais que les Russes seraient furieux. Je leur ai dit : je ne le referai plus, à la condition que vous arrêtiez de raser les femmes.

Quelle latitude avez-vous alors pour négocier la libération de ces civils ?

Nous avons instauré la règle d’échanger des prisonniers militaires contre des prisonniers militaires, des blessés de guerre contre des blessés de guerre, toujours un contre un. Nous ne détenons pas de civils russes, mais j’ai imposé que les nôtres fassent partie, en plus, des discussions. Toute transaction doit également inclure des femmes.

Les Russes, eux aussi, ont besoin de ces échanges. Ils veulent cacher le nombre important d’appelés dans leurs troupes – des jeunes gens de moins de 19 ans, l’âge de mon fils – alors qu’ils prétendent que ce n’est pas une guerre, mais une « opération militaire spéciale ».

Des enfants non accompagnés, aussi, auraient été emmenés. Que sait-on de leur situation ?

En mars et en avril, les Russes ont vidé certains établissements des villes qu’ils pénétraient, à Marioupol notamment ; des orphelinats, des instituts pour mineurs porteurs de handicap mental ou physique. Nous cherchons aujourd’hui ces enfants, nous essayons de faire des listes mais, en général, nous ne savons pas où ils se trouvent. Sans le vouloir, il nous est arrivé de fournir aux occupants les adresses d’établissements. Nous demandions : que deviennent les enfants de tel institut ? Jusque-là, le lieu ne leur était pas connu. Résultat, ils allaient les chercher le lendemain. J’ai posé la question à mes interlocuteurs à Moscou : pourquoi faites-vous cela ? Silence de leur part. En fait, ces enfants sont utilisés par la propagande russe qui affirme : regardez, nous les sauvons des attaques aériennes ukrainiennes…

A terme, ces enfants vont vraisemblablement être proposés à l’adoption. Une loi vient de passer en Russie pour simplifier les modalités dans le cas spécifique des mineurs ukrainiens. De notre côté, quand nous voulons les ramener ici, chaque rapatriement est une vraie opération spéciale, qui se fait au cas par cas et nécessite des semaines. Il faut les localiser, prouver administrativement qu’une personne possède un lien avec eux puis aller les chercher en personne. Sur 2 162 enfants ukrainiens situés en Russie ou dans les zones occupées, nous n’avons réussi à en faire revenir que 23. J’appelle instamment les institutions internationales à nous aider.

Où en sont les pourparlers sur l’instauration de corridors humanitaires permettant l’évacuation des civils des zones bombardées ?

Cent soixante-deux corridors ont pu être organisés depuis le début de la guerre, mais autant ont échoué. Le droit humanitaire international repose sur la bonne volonté des deux parties. Mais si l’une ne veut pas, aucune sanction n’est prévue, elle opère en toute impunité. Or, les Russes ont parfois détourné certains couloirs en dirigeant, sans prévenir, les évacuations non pas vers l’Ukraine, mais en direction de la Russie, de la Biélorussie ou des territoires occupés.

Nous n’avons pas de chiffres précis, mais il s’agit cette fois de centaines de milliers de personnes qui se retrouvent de l’autre côté de la frontière. Tous passent obligatoirement par des camps de filtration, où ils sont triés. Leur sort peut être très différent. Certains disparaissent, à cause d’un tatouage jugé nationaliste ou de photos sur leur portable. Ceux qui ont de l’argent ou réussissent à s’en procurer arrivent à quitter le pays, souvent pour les pays baltes. Mais la majorité se retrouve dotée d’un permis de circulation, sans autorisation de travail, donc sans moyen de survie. Ils sont déplacés vers certaines régions de Russie, logés dans des baraquements.

Certains – ils sont rares, mais ils existent – demandent à rester en Russie de façon légale. Ceux-là reçoivent un passeport russe. Parfois, ils se retrouvent même enrôlés dans la guerre, envoyés au front en Ukraine. Nous en avons capturé quelques-uns. Certains n’avaient pas reçu d’armes, parce que les Russes continuent à se méfier d’eux : ils les considèrent comme des traîtres.

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