« A vouloir surfer sur les colères et en espérant les récupérer sur un malentendu, on contribue à banaliser toutes les colères »
Le président de SOS Racisme pointe, dans une tribune au « Monde », la responsabilité de toutes les familles politiques, des LR à la Nupes en passant par La République en marche, dans la percée du Rassemblement national.
Le second tour de ces élections législatives, dimanche 19 juin 2022, confirme de la pire des façons les enseignements du premier tour du 12 juin : une abstention massive – près de 55 % des inscrits – de nature à saper la légitimité des institutions et une percée historique du Rassemblement national (RN) qui, avec 89 députés élus à l’issue d’un scrutin majoritaire, traduit sur le plan institutionnel le visage inquiétant de l’état de notre corps électoral depuis 2002.
Il est également à noter que ce score de l’extrême droite est le fruit évident de l’effondrement du front républicain qui commandait à tout parti attaché à la préservation de la démocratie d’appeler à battre le candidat d’extrême droite en votant en faveur du candidat adverse, quand bien même ce dernier aurait été un adversaire politique.
A l’occasion de ces élections législatives, ce front républicain n’a été fermement tenu par aucune des principales familles politiques de notre pays. La droite républicaine, représentée par LR et l’UDI, est la famille politique dont l’attitude de distance à l’égard du front républicain étonnera le moins, tant elle est depuis longtemps éloignée d’un clair positionnement anti-RN.
Les paroles de complaisance à l’endroit de l’extrême droite
A cet égard, la stratégie naguère impulsée par Nicolas Sarkozy sous sa présidence, en rupture avec la période de clarté qu’avait installée Jacques Chirac sur le plan des alliances électorales, produit des effets puissants depuis de nombreuses années. Car cette stratégie a libéré chez une partie des leaders de cette famille politique des paroles de complaisance à l’endroit de l’extrême droite.
Il n’est qu’à penser au positionnement d’Eric Ciotti, indiquant très clairement qu’il préférerait Eric Zemmour à Emmanuel Macron si le second tour de l’élection présidentielle avait opposé ces deux candidats. En accompagnement de cette disparition progressive d’une parole gaulliste mettant à distance les héritiers politiques de Pétain, l’électorat de la droite républicaine a progressivement fait tomber ses préventions à l’endroit de l’extrême droite.
Ce mouvement a été tellement massif que même Valérie Pécresse, pour conjurer sa chute électorale lors de la dernière élection présidentielle et pour séduire son électoral qui la fuyait, a cru qu’il était pertinent de reprendre à son compte des éléments de langage de l’extrême droite en agitant le risque du « grand remplacement ».
La perte de points de repère politiques
Quant à la majorité présidentielle, elle endosse une responsabilité centrale dans le visage défiguré de l’Assemblée nationale. Et cette responsabilité vient de loin. Elle vient d’ailleurs sans doute de la nature même du « macronisme » qui ne s’est pas tant présenté comme une alliance entre la gauche et la droite – soit une configuration dont nous ne sommes pas coutumiers en France, mais qui existe chez nombre de nos voisins, régulièrement dirigés par des coalitions de partis de gauche et de partis de droite – que comme une construction politique incarnant le dépassement de la droite et de la gauche.
Soit, en toute immodestie que le président a prétendu lui-même incarner dans sa personne, le dépassement de l’organisation de notre vie politique depuis la Révolution française. Hubris ou mensonge, cette construction politique a profondément contribué à la perte de points de repère politiques.
Avec des responsables politiques qui jouent et se jouent de la clarté politique, qu’attendre de la vie politique et d’un électorat à ce point désorienté, sinon dupé ? Cette responsabilité originelle – sans doute inconsciente – s’est poursuivie par une série d’actes en rupture évidente avec l’ambition initialement affichée par Emmanuel Macron de mettre un terme au pourrissement pluridécennal de la vie politique française par l’extrême droite.
Des gages donnés à l’extrême droite
Un ensemble de ces actes peut être regroupé sous ce que je qualifierais de mépris social. Un mépris social incarné par la violence concrète de réformes mesquines (la baisse du montant des APL en contrepoint spectaculairement caricatural de la suppression de l’ISF, remplacé, pour la plus grande joie des riches, par le très fantomatique IFI), par la violence symbolique de paroles blessantes (« ceux qui ne sont rien » versus « les premiers de cordée ») ou par la violence physique, appliquée notamment aux « gilets jaunes » et théorisée avec une jouissance aussi austère que suspecte par Didier Lallement, le préfet de police de Paris.
Mais la responsabilité dans cette situation vient également des gages rapidement donnés à l’extrême droite sur les cinq dernières années. Il y eut les clins d’œil appuyés du président à Philippe de Villiers et même à Eric Zemmour, gratifié d’un long appel du président suite à un très médiatisé crachat subi par celui qui n’était encore qu’un polémiste.
Le même président, qui donna plusieurs entretiens à Valeurs actuelles, s’abstint de condamner publiquement l’agression de nos militants lors du meeting de Zemmour à Villepinte, malgré ma demande.
La Nupes n’a pas été à la hauteur du front républicain
Il y eut, bien entendu, dans une évidente malveillance envers les habitants des quartiers populaires et des populations d’origine immigrée, la politique sécuritaire suivie par Gérald Darmanin, la loi sur le séparatisme ou les polémiques insensées contre l’islamo-gauchisme ou le wokisme qui connurent leur « apothéose », avec un colloque impulsé par le ministre de l’éducation nationale de l’époque… dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.
L’entre-deux-tours de l’élection présidentielle a offert un répit à ces gages disséminés au cours du quinquennat. Mais, après avoir demandé à la gauche de faire barrage à Marine Le Pen lors du second tour de l’élection présidentielle et pour sauver une majorité parlementaire mise en péril, le camp macroniste s’est, au cours d’une semaine de cacophonie et de gribouille, majoritairement lancé dans une très cynique et irresponsable mise en équivalence entre l’extrême droite, d’un côté, la Nupes, de l’autre.
Suivie dans cette ligne par une partie des médias et de la société civile acquise à sa cause, l’actuelle majorité a été l’instrument essentiel de cette présence inédite de l’extrême droite au sein de l’Assemblée nationale. Mais la Nupes, bien que de façon secondaire, n’a pas non plus été à la hauteur du front républicain. Ainsi, du fait des rapports de force qui la constituent, a-t-elle majoritairement énoncé la consigne qui est le mot d’ordre de Jean-Luc Mélenchon depuis 2017 : « Pas une voix pour l’extrême droite. »
L’exigence de la rationalité et de l’éthique humaniste
Une consigne qui a certes l’intérêt d’une position claire contre le RN, mais qui laisse ouverte la porte au vote nul ou au vote blanc, c’est-à-dire un vote ne pesant pas sur l’issue d’un duel entre un candidat RN et un candidat qui n’appartiendrait pas au camp de l’extrême droite. Ce faisant, la Nupes n’a pas fait preuve de la clarté que l’on était en droit d’attendre d’une gauche consciente du danger représenté par l’extrême droite, camp du racisme et de la haine de la démocratie dont la singularité exige en toutes circonstances de lui faire barrage.
A vouloir surfer sur les colères en espérant les récupérer sur un malentendu, on contribue à la banalisation de toutes les expressions des colères. Or la gauche, dont nul n’ignore qu’elle est mon camp politique, ne peut jamais, si elle veut être fidèle à elle-même, ignorer ce que la peur, la haine, la jalousie et la colère peuvent avoir de potentiel de destruction des autres et des valeurs… de la gauche.
Etre de gauche, c’est sans cesse s’élever et élever son camp au plus haut point de l’exigence de la rationalité et de l’éthique humaniste, au service d’une politique de transformation sociale. C’est lorsqu’elle a su marier ces différentes facettes – en sus de ses différentes composantes – que la gauche a pu remporter ses plus belles victoires.
Dominique Sopo (président de SOS Racisme)