Climat: « plus on prend le problème tard plus ça va être cher » expliquent les scientifiques…
Elodie Vercken, écologue et Benjamin Mauroy, chargé de recherches au CNRS sortent de leurs travaux de recherche pour faire un geste inhabituel: s’exprimer dans les médias. Ils nous présentent le mouvement « Scientifiques en rébellion ».

Scientifiques en rébellion. Le mot est fort. Cela veut dire que « l’on se rend compte que le changement climatique n’est pas pris en compte dans notre société. Tout le monde est endormi donc c’est à nous en tant que scientifiques à sortir de notre laboratoire et faire passer le message de façon forte explique Benjamin Mauroy.
Un mouvement de grève des scientifiques
Il y a des grèves scientifiques, « de la sensibilisation, des cours pirates c’est à dire remplacer son enseignement par des cours sur le réchauffement climatique » explique Elodie Vercken. Nice compte des scientifiques en rébellion depuis le mois de février. « On a pas le choix, il faut alerter, c’est maintenant » explique Benjamin Mauroy.
Des conséquences déjà visibles dans les Alpes-Maritimes
« Le GIEC nous l’a expliqué, détaillé: il y a un changement climatique » rappelle le chercheur du CNRS et mathématicien Benjamin Mauroy. Un changement auquel nous sommes confrontés aussi ici, dans les Alpes-Maritimes et qui nécessite de repenser la société actuellement basée sur « un système économique qui s’est affranchi des limites ». Alors, changer les essences d’arbres dans nos rues pour s’adapter ? « Une solution mais c’est ce que l’on fait lorsque l’on limite les dégâts » s’exclame l’écologue Elodie Vercken.
Des seuils à ne pas franchir
Alors, sommes nous prêts à changer de société ? Pour Elodie Vercken « on ne va pas avoir le choix, ça va arriver et ça va être catastrophique, c’est une question de vision politique à court terme ». Concernant les « points de bascules », les seuils (changement brutaux de courants marins par exemple) sont nombreux et on peut ne pas les franchir tous si l’on change radicalement de mode de vie. Ici, « on voit qu’on est en train de changer de régime climatique dans notre région méditerranéenne. Ici on est déjà à +1,5° et on l’observe en terme d’eau, d’incendies, d’acidification de la mer, de tempêtes aussi » résume Elodie Vercken.
Mouvements citoyens et Scientifiques en rebellion
Des scientifiques se rebellent contre l’inaction climatique
Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ou encore en France, des scientifiques se mobilisent pour alerter sur l’urgence à agir face au réchauffement climatique. Ce mouvement international de désobéissance civile, Scientists Rebellion, a été crée en 2020 sur le modèle d’Extinction Rebellion. Leurs modes d’actions : des grèves scientifiques (arrêt des travaux en cours pour se concentrer sur un sujet urgent, comme le climat), des occupations de lieux symboliques, ou des conférences « sauvages ».
Le 9 avril dernier, des scientifiques s’introduisent dans le siège de la banque JP Morgan Chase à Los Angeles pour dénoncer ses investissements continus dans les énergies fossiles. Peter Kalmus, chercheur de renom à la Nasa, s’enchaîne alors à la porte d’entrée et tient un discours alarmant sur le réchauffement climatique. Cette scène retentissante est partagée des millions de fois sur les réseaux sociaux. Elle n’est pourtant pas complètement unique. Ce même-jour, mille autres scientifiques ont manifesté dans le monde entier pour porter ce message, à la suite notamment de la dernière publication du GIEC, avec le collectif Scientists Rebellion.
Créé en 2020 par deux doctorants en physique du prestigieux Saint Andrews College en Ecosse, ce mouvement international vise à « exposer la réalité et la gravité de l’urgence climatique et écologique ». « La taille des populations de mammifères, d’oiseaux, de poissons, d’amphibiens et de reptiles a connu une baisse moyenne alarmante de 68 % depuis 1970, ainsi qu’un effondrement apparent des populations de pollinisateurs », rappellent-ils dans leur lettre de revendications, avant de pointer du doigt l’appât du gain et l’inaction des gouvernements et des entreprises. Cette lettre présente plus de 200 signataires, dont Pablo Servigne.

De la conférence sauvage à la grève scientifique
Ce mouvement s’est essaimé en France, où une centaine de scientifiques issus de diverses disciplines sont mobilisés. Certains sont affiliés à Scientists Rebellion, d’autres au groupe national Les Scientifiques en Rebellion, ou encore au groupe XR Scientists. Si les modes d’actions de ces collectifs peuvent diverger un peu, ces derniers s’inscrivent dans une même logique. « Ils commencent à converger pour mener des manifestations en commun », se réjouit Elodie Vercken, écologue à Nice, qui s’est investie dans ce mouvement en début d’année.
Cette chercheuse à l’Institut National de Recherche Agronomique (INRA) de la technopole Sofia Antipolis mène depuis avril dernier une grève scientifique. Cela consiste à arrêter ses recherches en cours pour réorienter son temps de travail vers un sujet considéré comme urgent, tel que le climat. L’enjeu : « Sensibiliser les collègues et questionner chacun sur ses propres pratiques de la science », selon Elodie Vercken.
Cette dernière fait aussi partie d’un groupe local de Scientifiques en rébellion à Nice qui mène des actions de sensibilisation auprès d’étudiants et du grand public. Des conférences dans la rue (« conférences sauvages »), ou encore des animations théâtralisées, comme les Murder Party[1] sur le thème de la 6e extinction de masse.

Les Scientifiques en rébellion de Nice ont organisé Place Messéna une « Murder Party », jeu consistant à résoudre une énigme policière, en incarnant les protagonistes de l’histoire, sur le thème de la 6e extinction de masse.
« A quoi sert la science ? »
Elodie Vercken a découvert cette « rébellion de chercheurs » lors de la COP26 à Glasgow en novembre 2021. Suite à diverses actions, comme le blocage d’un pont, plusieurs scientifiques avaient été arrêtés. « J’ai été frappée par leur message qui met les scientifiques face à leurs propres contradictions en les questionnant : « Quelles sont vos priorités ? Continuer à écrire pour faire progresser votre carrière alors que votre maison s’écroule autour de vous, et que vous le savez très bien, ou sauver la maison ? Etant donné l’état de nos connaissances actuelles, il est difficile de continuer le business as usual », témoigne l’écologue.

Pour cette chercheuse, ce mouvement questionne en effet le rôle des scientifiques et de la science plus largement. « Nous devons produire des connaissances pour éclairer les choix de société. Mais aujourd’hui, le contrat est rompu, car notre parole n’est pas écoutée. On nous répète “C’est important ce que vous faites, continuez à travailler“, pourtant rien ne suit », se désole Elodie Vercken, qui reconnaît que l’incompréhension et les rires face aux alertes des scientifiques sur une imminente fin du monde dans le film Don’t look up ont fait tristement écho dans sa communauté.
Autre point de mécontentement de ces scientifiques mobilisés : « La propagande technoscientiste » des décideurs politiques qui promettent des solutions technologiques à développer pour répondre au réchauffement climatique. « Nous n’avons plus le temps », tranche la chercheuse.
En sensibilisant le grand public, « en leur donnant les informations », les scientifiques espèrent transformer une action politique plutôt « descendante » en une action politique « ascendante », impulsée par le peuple. Pour avoir plus d’écho auprès des citoyen.ne.s, Elodie Vercken souhaiterait développer entre les divers groupes locaux des actions coordonnées dans différents campus et dans différentes villes. « Montrer que l’on fait face à une urgence commune », conclut la scientifique.
Trois scientifiques azuréens alertent sur le dérèglement climatique
Un rapport, rédigé par les experts du climat, sur les impacts du changement climatique, est sorti lundi. Alarmant, au point de faire sortir trois scientifiques azuréens de leurs laboratoires. Explications.
Des scientifiques azuréens appellent à la mobilisation face au changement climatique
Il nous reste une fenêtre de tir jusqu’en 2030 pour ralentir l’inéluctable changement climatique expliquent les scientifiques des Alpes-Maritimes et ce n’est pas seulement un appel aux populations mais aussi aux entreprises et aux collectivités.

Benjamin Mauroy (chargé de recherches au CNRS), Elodie Vercken (directrice de recherches à l’INRAE) et Nicolas Nardetto (chargé de recherche CNRS à l’Observatoire de la Côte d’Azur) sortent de leurs travaux de recherche pour faire un geste inhabituel: s’exprimer devant la presse. Comme 1400 scientifiques de toute la France, ils appellent à participer à la marche Look Up (en référence au film diffusé sur Netflix) pour le climat.
Pour eux, il y a urgence à se mobiliser face à un changement qui est sous nos yeux. Elodie Vercken s’appuie sur le dernier rapport du GIEC pour rappeler que « des épisodes extrêmes » nous attendent sur la Côte d’Azur: « cela va changer tout ce qu’il fait que cette région est plaisante ou qu’elle attire les touristes » explique l’écologue qui fait référence à la montée des eaux salées qui vont s’infiltrer dans les réserves d’eau douce.
Des changements radicaux qui doivent passer par la politique.
Les scientifiques expliquent que 70% du travail pour ralentir le changement climatique ne peut que passer par des volontés politiques ou d’entreprises. La politique de la ville de Nice (Paillon, Plaine du Var), c’est « beaucoup de frustrations parce que les solutions, elles existent ! » dit Elodie Vercken, directrice de recherches à l’INRAE. « La communication verte autour de ça, c’est ajouter l’insulte à la blessure » explique celle qui a étudié le dernier rapport.
Alors sommes-nous impuissants ? Dans les systèmes sociaux, les points de bascule existent pour changer de politique: « 25% de la population d’un pays », voilà le seuil. C’est pour cela que tous, avec associations et collectifs, appellent à se rendre dans les marches pour le climat. Celle de Nice va partir samedi 12 mars, à 14h30, au théâtre de Verdure.
Alicia Blancher et Stèvelan Chaizy-Gostovitch
[1] Jeu consistant à résoudre une énigme policière, en incarnant les protagonistes de l’histoire.